Au Vésinet, chez Jeanne Lanvin

Que Jeanne Lanvin avait une revanche à prendre sur la vie ? Cela ne fait aucun doute. Mais, ce n’est pas là uniquement ce qui peut expliquer son extraordinaire carrière dans ce milieu de la couture et de la mode, le seul possible à une femme ambitieuse et cherchant à sortir de son milieu, autour de 1880, en dehors de la galanterie. Pourquoi sur huit enfants, venus au monde à l’enseigne de la nécessité, pour un destin obscur et d’avance tout tracé, y en a-t-il un qui n’obéit pas à la règle générale ? C’est là un mystère sur lequel les biologistes du siècle du génome et de l’ADN n’ont pas fini de s’interroger. Née en 1867, autant ses premières années furent sombres, autant chercha-t-elle le reste de sa vie à se tenir dans la lumière factice du luxe et des belles choses dont elle sut s’entourer : belles maisons, beaux meubles, peintures, objets d’art précieux… Elle n’avait pas de culture, aucune conversation, un malaise permanent, dû à une timidité maladive, s’emparait d’elle en les rares moments qu’elle devait passer dans le grand monde, celui de ses clientes ; mais aussitôt qu’elle était de nouveau chez elle ou dans ses ateliers, avec ses familiers ou ses ouvrières, elle retrouvait son esprit et sa formidable énergie ; car elle savait ce qu’elle voulait, ou plutôt ce qu’elle ne voulait pas. Et ce qu’elle ne voulait pas, c’était ce d’où elle était sortie. Voilà la revanche attendue le plus souvent dans ce genre de carrière ?



Jeanne Lanvin aimait tout ce dont elle avait su s’entourer, tout au long d’une vie de travail : le reflet de la lumière sur les rocailles dorées qui encadraient ses tableaux de maîtres ; le tic-tac des belles pendules ; le chatoiement d’une soie de ce beau bleu ciel à la fois vibrant et pâle, auquel on associait son nom ; le mystère des sulfures aux dessins chimériques ; le sourire paisible des bouddhas… Mais, en femme de goût et arbitre des élégances féminines, elle savait distinguer ce qui est beau, de ce qui est tout simplement riche. Sa fille unique, Marguerite, qui changera son prénom en Marie-Blanche, en devenant comtesse de Polignac, était sa création. Belle, élégante, racée -les femmes intelligentes ne connaissent pas les barrières sociales -, c’est pour elle, pour en profiter le week-end, quand elle n’était plus une femme d’affaires mais une mère qui se repose en famille, que la couturière avait fait bâtir au Vésinet cette maison de style vaguement normand (ce qui n’impliquait aucun lien avec la Normandie, mais était en ce temps-là le canon pour une maison bourgeoise hors du milieu urbain), dans l’un de ces ambitieux lotissements modernes et hygiénistes, à proximité d’un parc déjà partie semé de villas de plaisance et de maisons individuelles. Un bâtiment principal de 26 mètres, élevé d’un étage intégré dans son toit, et deux ailes en retour d’inégale valeur, enveloppant une terrasse à laquelle dix marches permettent d’accéder depuis le jardin. Le tout en pierre meulière, ce calcaire un peu beurre-frais qui donne un petit côté château au moindre pavillon de la banlieue parisienne, et en même temps, par sa simplicité un peu frustre et l’absence de pittoresque, un air de cottage américaine. Un corps de logis de quinze pièces habitables ; sans compter la partie domestique, le sous-sol, les communs et une maisonnette, en bordure de la rue des Chênes, comprenant plusieurs pièces pour loger un jardinier et sa famille. Madame Lanvin y arrivait le vendredi soir pour repartir le dimanche avec le déclin du jour, accompagnée de domestiques et bagages, son transparent époux et, bien sûr, Marguerite, sa fille adorée, qui devait s’ennuyer ferme dans cette chaumière de luxe, à quelques kilomètres des tentations de Paris -Le Vésinet n’était pas Deauville, ses bals, ses courses, son casino ! -, sous l’aile d’une mère autoritaire, qui ne supportait pas le moindre pli à son rituel de campagne, même (et surtout !) si l’on invitait parfois quelques amis. On comprend que la jeune femme ait pris cette maison et son contenu, en horreur ! J’ai raconté ailleurs comment une famille d’industriels du Nord s’était installée en 1949, dans le cadre artistiquement élaboré par la couturière pour sa villégiature hebdomadaire. Elle avait quitté ce monde, trois ans auparavant et la vente de la maison du Vésinet devait servir à payer l’impôt de solidarité nationale, voté par l’Etat français à la fin de la guerre, ainsi qu’un supplément conséquent des droits de succession. L’entreprise Lanvin avait été citée devant la 3e Commission de confiscation de biens illicites (des biens Juifs) et madame de Polignac, en tant qu’héritière, faisait aussi l’objet de cette citation. Des protections avaient permis à la maison de couture d’échapper à une indignité nationale, pour avoir continué à travailler pendant l’Occupation. Je reviens donc sur ma visite de la villa, au cours de mon enquête au sujet de mon guéridon rouge. J’ai conté à son propriétaire l’histoire de mon achat et je lui ai montré une photo du meuble. Il l’a reconnu immédiatement et il a tenu, me prouvant ainsi qu’il trouve ma démarche tout à fait légitime, à me montrer le salon où il se dressait, au milieu d’un grand tapis de Paul Follot. C’était, comme je l’ai dit dans mon enquête, un homme affable, approchant des quatre-vingts ans, qui avait dû bien s’amuser et avoir son succès auprès des femmes -il en restera toujours quelque chose - : un franc rire, une générosité d’esprit, un certain bon ton dans les manières, de beaux yeux bleus. Mais avant, nous passons un porche, ouvert de larges baies vitrées, et nous dirigeons, après avoir traversé le seuil d’un vaste hall, vers la partie gauche de la maison, pour entrer dans une petite pièce tapissée d’un raphia couleur havane, aux proportions étonnantes, octogonale, coiffée d’une coupole où pend une curieuse suspension en coton plissé maïs, accrochée, par quatre gros anneaux de cuivre, à de larges rubans de soie vert tilleul rassemblés à la bélière centrale. Cela fait penser à ces couronnes votives qu’on peut voir dans les musées lombards. C’est tout ce qu’il reste de la belle décoration d’Armand Rateau, avec un masque doré de faune, sur le linteau d’une petite cheminée en marbre clair, aux coins arrondis. Un cercle blanc sur le raphia havane montre qu’ici pendait le grand miroir Louis XVI avec ses guirlandes de feuilles de chêne et passementeries, reproduit dans le catalogue de la vente aux enchères. Catalogue que je dois à l’aimable concours de l’étude de notaire Delorme & Cie et que je cite abondamment ailleurs. Dans ce grand salon de réception -plus de cinq mètres de hauteur, doublés par une galerie de chêne sur une longueur de quatorze mètres, à la façon cottage -, il m’indique, en face une impressionnante cheminée, sous un grand bouquet de fleurs sombre pourpre et coulées vertes du céramiste Adrien Dalpayrat (1844-1910), la place qui était assignée à mon meuble. On voit encore sur le parquet ciré l’ombre en plus clair du grand tapis de Follot. Mon hôte disparaît quelques minutes, pour revenir avec une photographie le montrant, en compagnie d’une jeune femme qui pourrait être son épouse -les couleurs passées du cliché disent qu’il ne doit pas dater d’hier -, saisis dans une intimité appa-remment joyeuse autour de ma table. Ils jouent aux cartes, me semble-t-il. Derrière eux, deux grands panneaux brodés dans les ateliers Lanvin, sur la cour du n° 20 rue du Faubourg Saint-Honoré, avec des branchages fleuris et des oiseaux féeriques en perles de couleurs sur fond écru, d’inspiration très orientale, très hollywoodienne… Le Voleur de Bagdad avec Douglas Fairbanks est de 1924 ! Pour la décoration intérieure, Armand Rateau a laissé parler sa fantaisie : les portes ont des encadrements de couleur mauve tendre, avec des moulures crème, la saillie des panneaux est noire, soulignée d’un filet rose et d’un autre, bleu azur. A travers l’oculus qui communique avec le salon voisin, j’aperçois, à l’intersection du plafond et des murs, un ornement discret mais assez curieux : un nid d’hirondelle en staff (ou stuc) qu’un oiseau s’apprête à quitter, les ailes déployées, tandis que trois oisillons tirent leurs becs grands ouverts vers le haut. Je ne peux m’empê-cher de songer combien, les longs week-end maussades, ce détail au plafond du salon a dû taper sur les nerfs de sa fille Marguerite. D’une chose l’autre, nous arrivons à l’escalier conduisant à l’étage. Un coffrage et sa rampe de chêne sombre -toujours le cottage écossais -, couverts d’une voûte en staff qui répète jusqu’au vertige le motif des écureuils (pour rappeler que l’économie domestique n’est pas oubliée en ces lieux) jouant avec des grosses baies rondes (peut-être des louis d’or ? Les affaires de Jeanne Lanvin marchent très bien !), dans un lacis de branches et couronnes de fleurs en bas-relief. Mon hôte insiste pour me montrer les chambres, et en particulier celle que la tradition attribue à la comtesse de Polignac, sur la foi de deux courtepointes brodées qu’on a retrouvées dans son placard doublé de glaces, et qu’il me déplie avec ce commentaire : « des couleurs de blonde… N’est-ce pas ? » d’homme d’expérience en la matière. Elles sont en épaisse soie lyonnaise, presque des taffetas dont elles ont les reflets profondément sculptés, enrichie de grandes broderies, sur un molleton en cachemire ouaté. L’une est verte, d’une nuance vert mousse, pâle et pourtant vibrante, de jeune pousse de lotus, ce qui expliquerait qu’on nomme cette couleur, je crois : Vert Nil. Elle est quadrillée sur toute sa surface (ou presque) par un fin galon de soie tressée vert émeraude, qui s’entrecroise pour former un tablier aux cases irrégulièrement occupées par des fleurs surpiquées et brodées. Roses, blanches, jaunes et bleus, elles forment des bouquets, -il n’y en a pas deux d’identiques -, contrastant agréablement sur ce fond vert eau uni. L’envers est piqué, à même le molleton, d’un motif dessinant des arabesques sur une soie très abimée, nuance poudre de riz. La seconde est plus somptueuse encore. Son taffetas est bleu clair, profond et radieux, un bleu très particulier qui a en lui du rose d’une fraîche matinée d’automne ou plutôt, si vous voulez avoir une idée de la particularité de ce bleu : il vous faut regarder le fond du ciel, dans un pays septentrional, un ciel de Finlande ou de la Mer Baltique, quand le soleil est très bas, pour se coucher, par une soirée radieuse où le jour n’en finit pas ; pas du côté du couchant, mais à l’opposé, dans l’ultime bleu que nous offre le levant, plus lumineux et plus profond, plus pur aussi, juste avant qu’il ne se teigne de rose pour s’éteindre doucement. Elle porte en son milieu, cette courte-pointe, un grand bouquet de fleurs qui est un chef-d’œuvre dans ce qu’on appelait, au 18e siècle, la petite oye, cette parure de rubans qui ornait, sans distinction de sexe, la robe, le costume, le chapeau, le bonnet ou le nœud de l’épée…(1) Des milliers de fins rubans de soie, aussi transparents et fragiles que des ailes de névroptères, en mousseline, crêpe Georgette, tulle, gaze, dentelles, plissés par les petites mains de la maison Lanvin, froncés, cornés, recourbés pour former les centaines de fleurs d’un merveilleux bouquet. Toutes les teintes et toutes les fleurs sont là : mauve tendre, gris argent, jonquille, réséda, bleu scabieuse, rose vaporeux… qui font éclore des calices, des pistils, s’envoler des pétales autour de cœurs blancs ou rouge camélia, des œillets, des roses, des anémones, des fuchsias en gaze et en fil de soie, desquels jaillissent des feuilles aux reflets d’or ou la flamme jaune d’une tige. Avec des détails, des nuances que multiplient encore les fines lames des coques de rubans plissés. Une explosion de couleurs, un feu d’artifice de soies, des longues lianes vertes, bleues, mordorées, qui se tordent et partent dans tous les sens, autour de grosses fleurs compactes, aux pétales serrés de pivoines dont elles rendent parfaitement l’éclat vaporeux. Un chef-d’œuvre du travail de l’aiguille ! J’en restai tout ébloui, et mon hôte s’en aperçut bien… Pour me remercier d’être venu le voir et puis, je crois surtout, parce que cela lui faisait plaisir que ces choses aillent chez quelqu’un qui les goûtait pour ce qu’elles étaient, le vieil homme tint à m’offrir, avant que je le quitte, les deux couvertures ainsi que le petit lustre plissé du fumoir, enfin, tout ce qui se laissait encore décrocher du décor, auquel il ajouta un bout d’une cotonnade déchirée qui traînait sur la cheminée de la chambre de Marguerite. Un simple tissu imprimé, alternant des semis de fleurs des champs avec des œillets héraldiques bleu, ocre, gris… Une création au pochoir de Armand Rateau et des ateliers de décoration Lanvin. J’ai regagné ma mansarde parisienne avec une moisson de renseignements intéressants sur mon guéridon rouge, mais aussi les bras chargés des reliques réchappées du naufrage de la belle villa du Vésinet. Leur mauvais état me disait assez que j’avais du travail sur la planche : les soies des deux courtepointes étaient complètement passées ; elles avaient perdu leur couleur d’origine et, plus grave encore, partaient en lambeaux sous les doigts, lorsqu’on les touchait. La première chose à faire était donc de les remplacer et pour cela, je me suis servi de parties qui avaient été épargnées entre les coutures, pour avoir la teinte exacte de chacune d’elles. Avec ces échantillons, je me suis mis en quête d’un métrage de soie approprié et surtout identique, sinon des plus approchantes des étoffes d’origine. J’ai pu ainsi trouver la nuance vert Nil, chez un grand fabricant de soieries à conson-nance germanique. Pour la bleue, dans la boutique d’un soyeux au nom Italien, fournisseur des maisons royales et, aujourd’hui, des musées et des grandes collections. Je connus pourtant une petit ennui avec le dernier coupon provenant de ses ateliers : la nuance de bleu en était trop soutenue, trop froide, plus « ciel du Brandebourg » que « ciel de Provence ». La teinture s’appliquant par bain, il arrive qu’elle varie, de façon assez sensible, d’un bain l’autre. Par chance, le vendeur finit par trouver dans les réserves le reste d’un vieux coupon et, par chance encore, il y en avait assez pour refaire ma couverture. La deuxième tache fut, de loin, la plus compliquée. Il s’agissait de déposer le plus délicatement possible les broderies de leurs vieux supports respectifs, pour les repiquer au même endroit précis sur les nouveaux, et sans qu’on voie la moindre trace de cette opération. Un travail de ciseau et d’aiguille très long et extrêmement délicat. Il faut croire que les génies veillent sur ce genre d’ouvrage, puisque cela s’est fait et que le résultat est plus que satisfaisant. Je n’ai pas eu le courage de refaire le surpiqué qui découpe d’arabesques les entours de la courtepointe bleue, bien qu’il soit de la première importance pour équilibrer la richesse du bouquet central avec le fond uni de la soie. Elles ont longtemps été étendues : pour la bleue, chaque matin, sur mon lit ; pour la verte Nil, en permanence sur un accoudoir du canapé en parchemin, dont elle accentuait encore le côté pirogue égyptienne. Aujourd’hui, elles ont leur place sur deux fauteuils anglais Liberty, dont elles viennent égayer l’austérité fonctionnelle mais aussi les rendre, par là-même, impropres à leur fonction initiale (on ne peut plus s’y asseoir !) en deux endroits presque à l’opposé dans ma chambre, comme deux destinations différentes et complémentaires à l’aventureux voyage immobile que j’y ai entrepris… Confiné pour cause de Covid 19. (1)La technique de la broderie au ruban apparut en France au XVIIIe siècle pour rehausser les robes de cour. Elle permettait de remplir, plus rapidement qu’avec de simples fils, des surfaces importantes en les couvrant avec des rubans de soie de couleurs faufilés pour être ensuite plissées, torsadées, nouées… suivant le motif.
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