Le papier peint de Follot
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Pour les lecteurs qui ne sont pas Parisiens, on entend sous le nom de Faubourg Saint-Antoine, le quartier qui s’étend à l’est de la Place de la Bastille, entre les avenues Diderot et Richard-Lenoir, avec des percées jusqu’à Beaumarchais, pour former grosso modo un angle de 100° degrés limité au fond par le boulevard Voltaire et la Place de la Nation. Depuis des siècles, ce quartier est occupé par une industrie, pour l’essentiel vouée à la fabrication de meubles. Aussi c’était, il n’y a pas si longtemps encore, dans ses petites rues au calme villageois, avec de l’herbe qui poussait entre les pavés, des bouquets de lilas penchés par-dessus des vieux murs salpêtrés et des grilles d’impasses, autour de cours et de passages enclos d’humbles façades d’un étage à deux au plus, aux noms pittoresques de la Main d’Or, la Boule Blanche. le Cheval Blanc, la Bonne Graine, la Forge-Royale ou la Maison Brûlée, une succession d’ateliers qui se signalaient aux passants par des coups intempestifs de maillet, les grincements des scies, des effluves de gomme-laque et des sifflotements joyeux pour accompagner une rengaine à la radio.
On était, à quelques centaines de mètres de la cohue bruyante et sauvagement éclairée des cafés et des boulevards, plongé dans le vieux monde sérieux du travail manuel, avec ses coutumes et ses règles ancestrales liées au temps où le bois flotté arrivait à la capitale, tout près de là, au port de la Râpée. Situation expliquant l’affluence en ce lieu, depuis la fin du Moyen-Age, d’une main-d’œuvre en rapport avec ce matériau. Mais, il y avait surtout que, Paris s’agrandissant de plus en plus et pour favoriser une activité encore vouée aux travaux de charpentes et de gros bâtis pour la construction, une patente royale de 1657 exemptait de la maîtrise (cette maîtrise dont l’obtention coûtait fort cher et réduisait d’autant les années rentables d’une vie d’ouvrier) tous les artisans et gens du métier qui y demeuraient. Le passage du bois de construction et de chauffage à la menuiserie s’est fait, du jour

où l’on a décidé d’étendre vers le nord et l’est le mur d’enceinte, enfermant ce quartier dans les limites soumises à l’octroi, cette taxe qui frappait sous l’Ancien Régime tous les produits importés dans la capitale. Le stockage de bois a cessé d’être rentable et l’on a vu les hangars et les remises se transformer en ateliers où se fabriquaient meubles, lambris, supra-portes et boiseries pour orner palais, églises, chapelles et couvents qui poussaient un peu partout avec la fin dévote du vieux roi de France. A l’époque dont je vous parle, cette spécialité était toujours visible dans la physionomie du quartier, bien que très amoindrie par l’arrivée d’activités nouvelles. La vogue du meuble, au lendemain de la Première guerre mondiale, qui avait permis à cette industrie artisanale de passer le cap de la fin du 19e siècle et la période sclérosante de la copie, grâce notamment à des artistes exceptionnels comme Jacques-Emile Ruhlmann, Paul Follot, Louis Sue et André Mare, et autres (bientôt un décorateur comme Jean-Michel Frank), avait vu se développer les manufactures et maisons de commerce, souvent en rapport avec un public plus large que celui que touchaient ces artistes-décorateurs, et par ce fait moins intéressantes dans ce qu’elles proposaient. Son artère principale, la rue du Faubourg Saint-Antoine, était devenue une succession de vitrines clinquantes et de marchés de meubles rutilants, le plus souvent d’assez mauvais goût, du moins pour le mien. Mais, il suffisait de prendre à droite ou à gauche, dans les ruelles adjacentes pour trouver encore quelques ateliers en activité, entendre le bruit des scies et sentir la gomme-laque. Tous n’étaient pas florissants, loin s’en faut, et même, pour certains, fermés ou en travaux de réaménagement. Les Parisiens commençaient à aimer loger dans les remises et les hangars. C’est ainsi qu’il me fut donné de tomber sur un le fonds d’une grande maison de mobilier et décoration, qui avait dû faire faillite et dont le surplus était livré à la dispersion. Peut-être les pièces majeures étaient-elles déjà parties pour Drouot ? Restaient des planches disparates, partie marquetées de bois précieux, des châssis, des carcasses intérieures de meubles, des galettes de sièges tendues de cuirs estampés de dorure, et ces douze rouleaux de papier peints, qui n’avaient jamais servis et se cassaient sous les doigts, lorsqu’on essayait de les dérouler. Ils portaient, pour les quelques centimètres que je pouvais en voir, d’argent sablé sur une bordure bleu outremer, deux couleurs qui semblaient composer son motif, les mots : Au Bon Marché - Editions Pomone - Paris. J’étais de nouveau confronté à Paul Follot. Pourrait-on me dire pourquoi, depuis que j’ai travaillé sur ses archives, je tombe systématiquement sur des œuvres de lui ? Il était directeur de la section artistique de ce grand magasin parisien, au temps où a été fabriqué ce papier, datant visiblement, avec ses couronnes de feuilles, ses guirlandes de fruits et de fleurs, ses vasques et ses oiseaux se désaltérant à des fontaines, en une profusion décorative presque orientale, du début des années 1920. La première époque de l’Art Déco. Pourtant le nom de l’ébéniste ne figure pas sur cette marque de fabrique… et je me l’explique par le fait qu’il en a peut-être inventé le motif (ce qui est bien certainement le cas ! Quoiqu’il employât déjà nombreux collaborateurs, il continuait à dessiner ses modèles), mais il a dû s’adresser à une entreprise pour le réaliser. Et qui mieux que la sienne, la vieille manufacture familiale de papiers de tenture (comme on disait alors), dirigée par son frère Charles ? Laquelle, se trouvant dans le faubourg Saint-Antoine, au 43 boulevard Diderot, dans le 12e arrondissement, était peut-être la source du fonds de commerce sur quoi j’étais tombé par hasard. Né à Paris en 1869, Charles Follot est de huit ans l’aîné de Paul-Frédéric et, comme cela arrive souvent dans une même famille, d’un caractère à l’opposé de celui de ce dernier. Autant son cadet est un tempérament artiste, rêveur et sensible, partagé entre ambitions effrénés et permanentes remises en question, ce qui le fait tanguer entre « paresse contemplative »(pour reprendre sa formule) et « hyperactivité stérile », prodigue avec l’argent des autres mais très exigeant avec le sien, assoiffé de pouvoir et de reconnaissance, tant auprès des femmes que de la société, instable et inattendu… ; autant Charles est l’homme posé par excellence, bon père et mari dévoué, la poutre maîtresse qui maintient sûre et solide l’entreprise familiale de papiers peints, dont il assume la gestion depuis la mort paternelle en 1909. Officier de la Légion d’Honneur, administrateur de la Bibliothèque Forney (où il a pris la suite de son père), président de la Chambre syndicale des fabricants de papiers de tentures et de la Société de Protection des Enfants du Papier Peint (caisse d’assurance fondée en 1864), membre du Conseil administratif de la Manufacture de Beauvais, conseiller de présidence à l’Exposition des arts décoratifs de 1925, trésorier de la Société d’économie industrielle et commerciale, Charles Follot est en outre le premier historien du papier peint… Il administre également la fortune de la famille Follot, placée en titres et actions diverses, dont il adresse régulièrement à sa fratrie les intérêts trimestriels. Rien de plus simple pour cet homme de tête, si son cadet n’avait des besoins financiers qui dépassaient largement les revenus de ses biens. Il lui en fait la remarque, à chaque fois qu’il reçoit de sa part une nouvelle demande : « Je te serais bien obligé, mon cher Charles, si tu pouvais mettre à ma disposition le plus tôt possible une somme de cinq mille francs ; ce qui réduirait mon capital entre les mains de ma mère à vingt mille » (lettre de PF à CF, le 11 juin 1912). Ce ne sont pourtant pas ces demandes d’argent répétées - à sa décharge, pour construire cette belle maison-atelier de la rue Schoelcher qui sera au départ de sa carrière et de sa notoriété -, qui sont à l’origine du désaccord entre les deux frères. Paul reprochera toujours à son aîné sa prudence, pour ne pas dire sa méfiance extrême, devant tout ce qui a trait à la nouveauté et à la création. En 1904, il l’a entraîné dans une expérience coûteuse et de plus sans avenir, avec la fabrication de prismes lumineux pour la société Luxfer. Episode qui a donné lieu à une mise au point des plus pénibles entre eux. Depuis, chat échaudé ! comme on dit… Il n’a cependant jamais longtemps cessé de l’associer à ses projets. C’est ainsi qu’on aura vu la maison Charles & Cie fabriquer les papiers pour les grands chantiers du décorateur, comme le rayé jaune et bleu de l’hôtel particulier de Mr. Charles Stern, le noir et crème sur fond or à effet de velours couché de la chambre du dramaturge Henry Bataille, le treillis mauve et vert pour la villa de la couturière Jeanne Paquin, à Saint-Cloud… En 1922, à la veille de la grande exposition des arts décoratifs, Paul Follot a même confirmé à son frère, qu’il était disposé à lui céder les dessins qui lui plaisaient, afin qu’il les fabrique et les édite « soit en collection séparée, soit encastés dans sa propre collection, dans les deux cas avec la mention Modèle de Paul Follot ». Si accord il y a eu, il n’aura pas duré longtemps puisqu’il prend, quelques mois plus tard, la direction de Pomone, l’atelier d’art du Bon Marché, et le papier peint outremer et argent, objet de ce récit, ira décorer le pavillon de ce grand établissement de la Rive Gauche à l’Exposition internationale de 1925, avec sa marque de fabrication, bien entendu ! Mais peut-être faudrait-il mieux le décrire, arrivé à ce stade du récit. Les couronnes de feuillages plantées au bout de hampes ne sont pas une grande nouveauté dans les pays d’Outre-Rhin. On les rencontre en dehors de la période de Noel, où ce sont essentiellement des couronnes de sapins placées symboliquement au-dessus des portes, souvent encore en jeune verdure, en paille tressée ou en cochonnailles, dans les fêtes de villages, au moment où l’on célèbre le Mai, la Saint-Jean ou la fin des vendanges. En feuilles de chêne, pour les occasions plus solennelles, comme un grand événement national, par exemple, elle ont été aujourd’hui totalement abandonnées. J’ai cependant remarqué que les lampadaires de Berlin sont flanqués de vexilles pour porter des insignes de victoire. Je trouve que cela leur donne un petit air martial. Est-ce par nostalgie aussi, chez nous ? Mais, au tournant du 20e siècle, certains artistes-décorateurs français, comme Karbovsky, Selmersheim, Plumet, se sont mis à traiter le thème de la couron-ne de feuilles avec plus ou moins de bonheur. Influence de la première toquade napoléonienne, orchestrée par une IIIe République en mal de légitimité ? Intérêt nouveau pour les sports et les olympiades, qui nous viendrait des pays anglo-saxons ? Eternel retour du goût de l’antiquité gréco-romaine, en alternative au délire organique de l’Art Nouveau? Ou simplement que le siècle allait donner dans les fascismes ? Paul Follot l’a associé ici à la mode persane qui a sévi en France, autour de 1910, après l’irruption des Ballets Russes sur nos scènes ; en surchargeant cette couronne classique d’aplats de roses stylisés, de brassées de fruits, de rubans de perles et de vasques hiératiques servant d’appuis à des oiseaux, à crêtes et longues queues traînantes, affrontés. Au fait : faisans ou paons ? Paons, bien sûr ! Et paon bleu (pavo cristatus), la couleur bleu-violet du papier avec ses reflets métalliques argent ne laissent aucun doute. On est dans les jardins d’Ispahan, où ils accompagnent de leur démarche onduleuse la promenade des lettrés devisant à l’ombre des allées. Bien que son cri puissant soit associé par les brahmanes à la déesse de la connaissance et du savoir, je ne connais pas d’oiseau plus lascif. Son plus grand plaisir, lorsqu’on le croise faisant sa tournée de routine dans quelque parc de Séville ou de Londres, dont il assume l’ornement comme l’officier municipal la sécurité et la bonne tenue du public, c’est de vous donner l’impression pénible que vous le matez… C’est-à-dire que vous le suivez avec une intention sexuelle derrière la tête. Un regard en biais et hop ! Il vous a accroché, se dit-il. Alors, vous précédant de quelques mètres, il va dandinant du train par le dédale des parterres, se retournant de temps en temps pour s’assurer que vous êtes bien toujours là, derrière lui. Il presse sensiblement le pas aussitôt qu’il voit que vous allez le rattraper, mais toujours royalement indifférent. Ma parole, s’il avait la possibilité de tomber sur un miroir, je suis sûr qu’il vérifierait furtivement que sa houppe est bien droite et les plumes de sa longue queue disposées au meilleur de leur effet. Soudain, il s’arrête au milieu du chemin comme pour nous laisser le soin de l’aborder. Qu’attend-t-il ? Rien ! Il déploie sa traîne en éventail, fait la roue, diffractant la lumière du soleil à travers les mille variations éblouissantes de ses ocellures, l’agite mollement dans l’air tiède d’une belle matinée, et puis clac ! Avec l’ostentation pénétrée d’un premier eunuque de palais, il la referme aussi sec pour s’envoler jusqu’à la prochaine branche. Quel drôle d’oiseau ! Si je ne voulais pas laisser se perdre ces douze superbes rouleaux de papier, que j’avais achetés sans trop savoir ce que j’allais en faire, il me fallait trouver moyen de les tendre sur des châssis, en panneaux que j’estimais commencer à devenir intéressants, visuellement parlant, à partir de trois mètres de haut. Pour la largeur, elle était tout indiquée par celle des lés, d’une soixantaine de centimètres. Connaître le nombre exact de panneaux que j’allais pouvoir en tirer tenait, en l’état des choses, de l’art divinatoire : le matériau se déchirait lorsqu’on voulait le défaire et, en plus il était tellement sec qu’il semblait impossible qu’il pût tenir à plat. Et puis… Où procéder à une opération aussi délicate, dans un appartement encombré par des meubles, tableaux et objets que je collectionnais ; où l’on pouvait à peine bouger, sinon en connaissance du terrain pour se glisser entre les embûches ; avec des panneaux de bois trop hauts et qu’il fallait tendre d’une solide toile de lin, encoller sur toute leur surface, plaquer du papier bleu en question tout en les maintenant fermement à plat, pour éviter qu’ils ne se soulèvent sous la tension de la colle en séchant… Par chance, ou plutôt par mésaventure ! ma voisine de palier était morte cela faisait au moins deux ans et son appartement resté inoccupé depuis. Aussi, Madeleine Toupac, notre concierge, quand je lui avais posé la question sur la possibilité d’y entreposer quelques planches, en attendant que je leur fasse de la place chez moi, avait simplement découvert la soupière, où elle fourrait les clefs des parties communes ou que les locataires de l’immeuble lui confiaient, pour me tendre, avec un air aussi satisfait que si elle m’eût annoncé : Monsieur est servi ! celle de ma défunte voisine. En justification de son geste spontané, elle grommela pour ses capsules auditives que c’était une vieille peau qui n’avait jamais rendu de service à personne, et qu’il était bien naturel d’y remédier ! Qu’il y avait une morale à toutes les histoires humaines ; que je n’hésite surtout pas à m’en servir de son appartement, largement même et le temps qu’il faudrait ! Pour le propriétaire, qui habitait la maison, comme je l’ai dit ailleurs, elle m’apprit qu’il avait été muté par son entreprise dans le Midi et que, de toutes façons, il s’était toujours fichu de ce qu’il se passait dans les mansardes. L’appartement de feue Madame Garnier, une petite dame avec une longue figure mélancolique, qui sortait rarement de chez elle sinon, toujours vers la même heure, en début de matinée, pour aller faire ses courses, était contigu au mien, en ce dernier étage que nous occupions face aux tours de Saint-Sulpice, nos deux portes en vis-à-vis. Il avait été entièrement vidé, je m’en rappelle, par des gens que j’avais présumé être ses enfants, et qui s’étaient partagés son contenu, avant de le laisser aussi propre et digne que son occupante l’avait tenu toutes ces années où elle y avait vécu. Il respirait une certaine allégresse, contrairement au mien, tombeau abîmé dans la conservation du passé. Peut-être cela venait-il aussi du fait, qu’elle y avait élevé trois enfants, trois garçons qui avaient fait de belles carrières, sans qu’elle eût eu les moyens de les mettre dans les grandes écoles. Son mari était un modeste employé de la fourrière. Il baignait dans cet air ouaté des lieux qui sont restés longtemps hermétiquement clos ; mais la ruine et la vieillesse, qu’on y remarquait sur ses murs, ses plafonds traversés de vieux tuyaux gris et surtout ses installations sanitaires rescapées du naufrage du temps, n’avaient rien de honteux ni de dégradant, au contraire, tout cela sentait bon la vie, le bonheur et l’harmonie familiale. Il s’en dégageait une bonne odeur onctueuse et poivrée de pain d’épices et une belle lumière ambrée filtrait à travers ses carreaux. Brillant d’un éclat profond et doux de bronze ancien, patiné au fil des ans et des ménages, son plancher semblait regretter les meubles partis et il montrait consciencieux leur relevé en ombres claires, comme le guide sur le chêne noirci du salon d’honneur au château de Compiègne, la trace sacrée des lits des blessés de la Grande Guerre. Il avait dû s’en dérouler une autre ici, de guerre, et quotidienne, avec l’éducation de trois garçons, et qui n’avait rien épargné autour d’elle, hormis le sanctuaire de la chambre parentale. On y imaginait encore, à la présence d’un clou sur le papier à fleurettes, le crucifix appendu au-dessus du grand lit, et, jusqu’aux petits rideaux plissés, aux tringles de cuivre qu’on n’avait pas réussi à dévisser aux châssis des fenêtres. Négligence ou offrande aux dieux domestiques, on avait laissé, sous l’évier de la cuisine, une maxibouteille d’essence de térébenthine et un fond plus modeste de rhum brun Négrita. C’est dans ce lieu que je déposais un à un, après avoir gravi avec eux sept étages sans ascenseur, les panneaux de 3,10 m sur 0,60 que je me procurais au rayon bois du BHV. J’avais déployé, dans la pièce la plus vaste et la plus lumineuse, une longue table pliante à tapisser sur laquelle je déroulais avec précautions un rouleau de papier peint, pour en prélever la longueur désirée. Je prenais soin, non seulement de réserver les motifs en entier, ce qui m’avait conduit à fixer sa longueur à 3,10 mètres, mais aussi de commencer le lé par un détail intéressant et dont j’espérais que la répétition, en bordure du plafond, serait d’un effet des plus élégants. J’enduisais ensuite de « colle de lapin », une gélatine à base de peau du rongeur, trempée 24 heures puis chauffée au bain-marie, dont se servent les ébénistes parce qu’elle ne modifie pas la structure du matériau sur lequel on l’applique et se laisse facilement ôter par grattage lorsqu’elle est sèche, une solide toile de lin, de celles qu’on utilise en peinture et dont j’avais acheté plusieurs rouleaux. Coupée à la dimensions de mes panneaux, je l’étendais sur l’envers de mes lés. Un tampon de soie bien propre me servait à les écraser sur ce support, pour éviter qu’il s’y forme des bulles d’air, plis, rides, grumeaux et autres accidents. Il fallait encore, après avoir attendu que le papier et la toile fissent corps, tendre délicatement mais avec fermeté cette dernière sur le panneau de bois. Opération demandant une certaine expérience - bien que j’aie eu relativement peu d’essais malheureux -, une trop grande tension courbant le bois vers l’avant, le contraire le faisant tourner vers l’arrière. C’est l’histoire classique du type « qu’on cave » en le dépannant d’un billet de mille francs et « qu’on vexe » lorsqu’il vous claque la porte au nez le jour où vous les lui réclamez ! Encore fallait-il maintenir le résultat bien à plat sous un poids conséquent, au moins le temps du séchage. J’avais détourné quelques sacs de ciment et trois ou quatre grosses plaques d’égout d’un chantier de la voirie, à proximité de chez moi, en priant que personne m’ait vu, et ils firent parfaitement l’affaire. Le résultat était plus que concluant ! Sur ce support parfaitement lisse du bois, le motif oriental, d’argent mat sur fond ultramarin, semblait sortir de la main du peintre qui l’avait inventé. Tout était d’une fraîcheur et d’une nouveauté qui ne laissaient en rien supposer qu’on fût en face d’un papier peint ayant presque un siècle d’âge. Pour les quelques retouches qu’il fallut faire, par la suite, j’avais fait mélanger par une firme anglaise, spécialisée en peintures d’intérieur, différents bleus marins pour obtenir la nuance idéale. Rouleau après rouleau, mètre après mètre, planche après planche, je tirai de mon butin vingt-six panneaux, qu’il fallut enfin- et ce ne fut pas la plus mince affaire ! -, transporter dans mon appartement et surtout fixer à des murs trop bas pour les recevoir. Après le détournement des sacs de ciment et des dalles de fonte de la voirie, je n’en étais plus à un méfait près et un nouvel acte criminel devenait banalité à mes yeux. J’avais bien abattu, sans que personne dans la maison le remarque - pas même Madelaine Toupac !-, la descente du toit, afin d’agrandir le périmètre de ma chambre. Je décidai de surélever ses murs, en creusant sol et plafond d’une bonne trentaine de centimètres, jusqu’au niveau des plâtres de soutien du voisin du dessous, le colonel Périer (que l’entreprise, s’il en eût eu connaissance, aurait fort amusé – il est hélas mort avant son accomplissement), et des lattes du grenier (ce qui me laisserait mieux entendre les souris, lorsqu’elles trottaient la nuit sur ma tête). Il me vint pourtant une autre idée, moins risquée pour l’équilibre de l’étage supérieur, qui consistait à monter mes panneaux de telle façon que je pourrais les adapter à la hauteur des murs, en leur enlevant dans la partie inférieure un morceau de trente centimètres, sous condition de le rétablir, en venant à habiter un jour un lieu moins bas de plafond. La transformation accomplie, je quadrillai ceux-ci, sauvés dans leur intégralité, d’un support de tasseaux disposés pour former un treillage sur lequel j’appliquai, au moyen de visses, mes vingt-six panneaux persans. Prodigieux ! Ma modeste mansarde était devenue le palais des Mille et Une Nuits. Personne n’aurait imaginé, derrière le petit balconnet poussiéreux accroché aux tôles d’un vieil immeuble du 6e arrondissement, cet écrin bleu et argent, éblouissant et mystérieux, où semblait passer comme un souffle une vision des Ballets Russes et les accents lascifs de la musique de Rimski-Korsakov. La roue du paon bleu s’étalait à vingt mètres au-dessus de la chaussée de Paris, dans l’ignorance parfaite du monde. Je devais pourtant la quitter, après la fameuse tempête qui causa d’irrémédiables dommages dans les forêts françaises et abattit la moitié des vieux arbres des allées du Luxembourg. En emportant mon toit, elle me fit moins regretter de n’avoir pas davantage aminci la cloison qui me protégeait du ciel -il plut assez, chez moi, malgré les bâches tendues par les pompiers, en ce terrible hiver de 1999 - ; ce qui me décida sans regret à quitter un lieu devenu par trop inhospitalier, pour un appartement plus grand et surtout plus haut de plafond, dans un immeuble haussmannien du quartier. Je partis juste à temps, je dois dire, car l’explosion provoquée par une poche de gaz, quelques mois plus tard, sous ce même appartement de feue madame Garnier, devait emporter toute trace de mon méfait dans ce lieu, et même toute trace de la maison tout court, longtemps résumée à une ruine éventrée. Le soir, dans ce nouveau domicile où j’ai replacé sur les murs, en toute leur majesté originelle, mes hauts panneaux ; à la lueur des lampes (je n’ai jamais aimé les éclairages indiscrets), le bleu profond de mon papier peint intensifie sa densité, se creuse, vire au violet, devient l’ombre qui monte sur la voûte céleste, pour dessiner, aussi net et précis qu’une intaille sur une pierre d’onyx, d’argent brillant sur nocturne d’Orient, le moucharabieh des guirlandes de roses, des vasques et des paons affrontés. Par un jeu subtil de projecteurs, c’est un rideau de scène qui va s’écarter alors sur une représentation de Padmâvatî ou de Schéhérazade. Au lever du jour, quand le ciel prend les tons laiteux d’une opale et commence à tirer de la nuit les murs de ma chambre, c’est l’instant Klein : le moment éphémère où, comme les structures poreuses des éponges émergent mystérieuses de la gangue monochrome chérie du plasticien, le bleu marque faiblement sur la ténèbre des murs, entre les fantômes pâles de leurs hautes fenêtres, les contours des meubles, des sièges surpris en leur désordre, des objets, des tableaux... Moment de paix, où le regard du dormeur s’attarde dans les abysses des songes, essaye de les prolonger, souvent en vain… Moment du réveil aussi, tandis que croît dehors la lumière du matin. Le bleu étire ses membres, secoue ses esprits, bâille, envahit l’ombre avec ses mille reflets. Il y a des lilas, des mauves, des iris dans les coins. C’est le moment où la pourpre, assoupie sous la couche proportionnelle d’outremer, se révèle être la base sur laquelle le peintre a passé son pinceau. On hésiterait à ce moment à qualifier ma chambre de bleue… Ne serait-elle pas plutôt violette, lavande, rose tyrien, parme foncé ? Ravi de toutes ces nuances subtiles, je me félicite alors de n’avoir pas vu nécessité de passer un vernis sur le papier de mes panneaux, mais l’avoir laissé brut, tel qu’il fut créé par Follot. Cela l’aurait probablement mieux protégé de la morsure du soleil et des accident, mais aurait d’autant restreint les surprises chromatiques qu’il offre à mes yeux. On a raison de dire que le bleu est la couleur dynamique par excellence. Il entraîne dans son mouvement, sa mutation devrait-on plutôt dire tant les réalités qu’il recouvre sont différentes, toutes les surfaces qu’il colore. On comprend que les hommes des temps anciens aient préféré employer des termes en rapport avec la lumière, qu’un nom pour désigner ce bleu qui échappait totalement à leur sens. L’historien et grand spécialiste des couleurs, Michel Pastoureau, à qui j’emprunte en partie les éléments suivants (1), signale que la mer ou le ciel, chez Homère, peuvent indistinctement être rouges ou blancs, rarement dans les tons de bleu… Il est étrange que les hommes, bien qu’ils l’aient eue sous les yeux depuis qu’ils regardent le monde, aient mis si longtemps à découvrir cette couleur. Jusqu’au Moyen Age, où son statut a changé en devenant un attribut marial, puis celle de l’idéal chevaleresque et de la royauté, la palette humaine a joué sur la trilogie du noir, rouge et blanc, et ce depuis le paléolithique. Est-ce à cause de sa difficulté de fabrication, de la rareté et du coût des matières (indigo, lapis-lazuli, guède) qui servaient à le fabriquer (2), qu’elle l’a ajoutée si tard à son éventail ? Toujours Michel Pastoureau signale encore qu’au 16e siècle à Paris, le chef-d’œuvre pour l’obtention d’une maîtrise en teinturerie drapière, se faisait avec une pièce en bleu, même pour les ouvriers teinturiers d’une autre couleur. Signe de la difficulté supplémentaire que cela représentait. Mais, revenons à ma chambre. A peine le premier rayon de soleil s’est-il mis à teindre d’orangé le mur de la maison d’en face, que les cristaux turquins de sa tapisserie s’éclairent, scintillent, se font plus francs, plus espiègles pour jouer avec les frondaisons de la rue, qui en sont tout illuminées. Voici arrivé le moment où le bleu, enfin dévoilé en son immarcescible splendeur, devient azur pour vêtir l’habit de lumière de son manteau persan. Des vasques, s’échappent joyeuses les floraisons de ses guirlandes, rehaussées par la richesse et la fantaisie ornementales du dessin d’Orient. Les paons affrontés organisent la composition autour de la courbure de leurs queues héraldiques. Ma chambre devient une piscine où nagent, dans une eau scintillante, plus transparente que le cristal, les meubles et les objets de laque rouge que j’y ai déposés sur le sable d’argent de son fond. Claires et lumineuses, les particules de bleu gagnent en acuité et, en même temps, se font plus sensibles. Il se fait des bleus tendres de montagnes lointaines ; d’autres, profonds comme la mer vue au large ; ou éclatants d’une matinée d’été sur une cité littorale… Ils avaient raison les hommes de l’antiquité de dire que le bleu est lumière ! Tout à l’heure, il va s’incendier à l’exemple du ciel couchant et puis il perdra progressivement de son éclat, pour sombrer dans les nuances inquiètes d’un jardin qui s’endort. Journée enfuie, dans sa grâce instantanée et dormante… comme la rêve le narrateur devant une marine ensoleillée dans l’atelier du peintre Elstir. C’est l’instant où je tourne l’interrupteur pour allumer ma lampe, sous le tableau russe de Yettief, vision nocturne d’un salon roux éclairé par un rayon turquoise de lune. Un foyer s’allume dans la moitié ovale d’un petit miroir, aux fines feuilles délicates découpées en graines de café doré, harmonie contrastante avec les guirlandes de mes panneaux marins, si irréel au milieu du bleu glacé qui a envahi ma chambre, si surprenant que je dois m’arrêter chaque fois quelques secondes, pour réjouir mes yeux à la flambée crépitant dans son âtre miniature. « Tout cela est bien beau, me dirait un esprit bilieux et pragmatique, mais n’est-ce pas dangereux pour votre santé, de vivre dans un papier peint métallique, d’une époque où l’on était moins vigilant avec les normes sanitaires et l’emploi de matières nocives ? D’y dormir de surcroît, alors que ce sont les heures où le corps se régénère en oxygène ? » Justement ! J’ai trouvé dans les archives de Paul Follot, un petit billet qui m’a paru répondre à la question. Il s’agit d’une note, genre pense-bête, où l’on a tracé à l’encre ces lignes : « Voir M. Aimé Girard pour lui demander une analyse pour prouver que les médecins ont tort de dire que le papier peint est malsain ». Qui est cet Aimé Girard ? Professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers, vers la fin du 19e siècle, Aimé Girard (1830-1898) fut le promoteur et l’acquéreur, pour cet établissement parisien, de divers modèles de papier de tenture réalisés par Paul Balin, à l’occasion de la grande Exposition Internationale de Vienne, en 1873. A-t-il été son biographe ? Je n’ai rien trouvé à ce sujet, mais il vaut la peine qu’on se penche un peu sur lui pour comprendre certains aspects de ma tapisserie bleu et argent. Paul-Marie Balin (1832-1898) est un magicien du papier peint, comme François Ducharne ou Michel Dubost (sur qui je reviendrai ultérieurement, lorsque je parlerai de ma chambre rose) le furent dans le domaine de la soie lyonnaise. Né à Roye, dans la Somme, au sein d’une famille de marchands de draps, cet esprit ingénieux et entreprenant s’est vite fait un nom dans le milieu manufacturier parisien puis international, grâce notamment à une série de découvertes de première importance. Dans ses ateliers au 236, rue du Faubourg Saint-Antoine, il était passé maître dans l’art de donner au papier l’éclat de la soie et du satin, les tons profonds du velours, du feutre ou de la laine, le poli des glaçures de la céramique ou les effets amortis de l’or moulu ou l’argent sablé, par des procédés dont il gardait jalousement le secret sous des brevets déposés et dûment protégés… Ce fut là, d’ailleurs, le grand problème qui a miné la fin de son existence. Avec le succès grandissant du papier sur les murs, les contrefaçons vont devenir de plus en plus nombreuses et il multipliera les procès avec ses confrères jusqu’à se ruiner. (3) Si je n’ai pas retrouvé la trace de l’analyse en question sur l’absence de nocivité de mon papier, commandée, je suppose, par Charles Follot lorsqu’il commence à reprendre l’entreprise paternelle ; me disant, peut-être à tort, que si toxicité il y eut, elle a eu le loisir en un siècle de s’atténuer et, depuis le temps que ces panneaux m’accompagnent et m’entourent, ils m’auraient coûté au moins un poumon ou un rein. Par contre, j’ai appris, dans le travail remarquable effectué par deux chercheuses spécialistes en la matière, comment s’appliquait la poudre d’argent, par le moyen d’un cylindre gravé ou d’un balancier, sur lequel on adaptait la gravure pour obtenir l’effet désiré, mat ou brillant. J’ai même retrouvé, dans leur ouvrage, mention d’un brevet du 7 novembre 1866 (n° 73573) : « Application d’un nouveau système de planches à fabriquer du papier de tenture frappés à la poudre d’or ou d’argent, par l’entreprise Balin Frères ». Ce n’est-là qu’un des nombreux brevets déposés autour de la technique des poudres métalliques, et j’apprends en outre par un nouveau dépôt de janvier 1881, que Paul Balin perfectionnait encore son systè-me d’argenture « pour veiller à ne pas produire d’éclat exagéré, qui ne serait pas réaliste, d’où le choix de certaines poudres de préférence à d’autres. » Comme il s’en explique longuement : « Le nouveau procédé constituant une amélioration par rapport au brevet de 1876 traitant du vernissage des fonds dorés ou argentés : il est question ici de protéger sans devoir les vernir les applications métalliques en les conservant mates ». (4) Ce n’est pas tout. Paul-Marie Balin a laissé une extraordinaire collection d’étoffes anciennes et d’objets d’art en rapport avec son activité. Cinq journées furent nécessaires (du 18 au 23 mai 1900) pour disperser les quelques 1 406 lots de la vente. L’Union centrale des Arts Décoratifs fut de loin le principal acquéreur, pour le Musée des Arts Décoratifs et la Bibliothèque, aujourd’hui Musée de la Mode et du Textile (numéros d’inventaire 9411 à 9687). Pour le fonds de papiers peints, il allait pour grande part enrichir la collection de Charles Follot que le public allait admirer à l’Exposition universelle de Paris en 1900, puis des Arts Décoratifs en 1925 auprès de ceux de son frère, Paul. (1)Bleu, Histoire d’une couleur de Michel Pastoureau, Collection Points-Histoire. Edition du Seuil, 2006. (2)L’indigo provient d’un arbuste répandu au Moyen-Orient et en Inde. « La teinture à l’indigo est connue depuis le néolithique dans les régions où pousse l’arbuste » (extr. Bleu, p. 18). Le lapis-lazuli vient également d’Orient. C’est une pierre semi-précieuse, au prix très élevé du fait de sa rareté (comme l’indigo), que l’on broie pour obtenir un pigment aux tons bleus, d’une belle intensité. La guède est une « plante crucifère poussant à l’état sauvage sur des sols humides ou argileux dans de nombreuses régions de l’Europe tempérée ». (extr. Bleu, p. 17) (3)Schöner Schein. Luxustapeten des Historismus von Paul Balin, de Véronique de Bruignac-La Hougue (Conservatrice de la section papier peint, au Musée des Arts Décoratifs, Paris). Catalogue d’exposition du Museumslandschaft Hessen, Kassel, Neue Galerie. par Hirmer Verlag, 2016. (4)La guerre des brevets : histoire et produits de la manufacture de papiers peints Paul Balin, par Wivine Wailliez et Véronique de Bruignac-La Hougue, dans RIHA Journal 0251 du 14 septembre 2020.
