Le temps à mes pendules



J’ai trois pendules dans ma chambre et il n’y en a pas une pour me donner correctement l’heure.
La première a la forme d’un volume à huit faces arrondi au sommet, en bois laqué noir et doré, qui serait presque celle d’une borne si ses dimensions - 27,5 cm de hauteur sur 22 de largeur à la base - n’en faisaient plutôt un mamelon ou à une butte. Son cadran s’inscrit, selon le modèle classique de la pendule-borne, très répandu sous le Consulat et le Premier Empire, dans la partie supérieure arrondie du boîtier, laissant le champ inférieur à un semis de fleurs sculptées en bas-relief, semis laqué noir et que souligne un reflet d’or un peu effacé par endroit. Ces fleurs composent en fait une guirlande qui borde le cadran d’émail blanc. Pour les parties latérales, elles sont occupées par une sorte d’échelle, ou plutôt un treillage aux barres horizontales soutenant et façonnant cette masse florale où dominent les roses. Elle est pratiquement jumelle d’un autre modèle, reproduit dans l’album La sculpture décorative moderne réunie et préfacée par Henri Rapin (1e série, planche 17, n°1) aux éditions Charles Moreau, de facture identique et probablement de la même époque, figurant, dans ce même bois noir laqué et doré, un treillage en berceau enguirlandé également de fleurs. A la seule différence, que ces dernières dévalent du sommet arrondi, alors que dans le mien elles semblent l’investir par le bas. Selon toute vraisemblance, ces deux modèles datent de 1925, bien que l’album que je viens de citer ne porte aucune date de publication - le 2e volume de la collection précise cependant sur sa couverture à l’Exposition des arts décoratifs de 1925. Comme pour ma pendule, celle-ci joue sur le contraste de la laque noire et des effacements d’or, pour souligner la profusion florale ; elle repose également sur un socle à redents que quatre fûts cannelés surélèvent de 2,5 cm à la base.
J’ai manqué ce modèle au treillage, par le mauvais vouloir d’un ami marchand (les mots «ami» et «mauvaise volonté» vont hélas souvent de pair), qui tenait boutique, en ce temps-là, aux puces de Saint-Ouen ; lequel, voyant qu’elle m’intéressait et qu’elle risquait de venir enrichir ma collection - on a beau être discret, dans ce milieu on est précédé par sa réputation -, s’est dépêché de la vendre, bien qu’il me l’avait promise. Elle est peut-être aux USA aujourd’hui, si ce qu’il me dit alors de son client est vrai. Le hasard, comme ça se produit souvent dans le monde des antiquités, m’a fait trouver son pendant quelques semaines plus tard, et je l’ai acheté. C’était au marché Biron, en ces mêmes puces de Saint-Ouen, dans l’un des premiers stands à gauche sur l’allée découverte, tenu par une jeune marchande originaire de Dax qui prétendait, avec un peu l’accent de sa région (Pourquoi mettre en doute une histoire qui n’apporte aucune valeur ajoutée à l’objet ?) : qu’elle sortait de la propriété familiale de Louis Barthou, ministre des Affaires étrangères sous la IIIe République et promoteur du thermalisme dacquois, qui perdit la vie dans l’attentat contre le roi Alexandre 1er de Yougoslavie, qu’il venait officiellement accueillir à Marseille, le 9 octobre 1934. Je suppose que ma pendule a eu la chance de ne pas achever sa carrière, à une époque où ce style n’était plus apprécié de personne, à l’encan avec le mobilier des plus intéressants qui devait l’accompagner dans cette maison.

Avoir chez soi une pendule ancienne, c’est un peu comme partager son existence avec une personne incomprise. La mienne, après une révision de routine chez l’horloger de la rue Madame, n’a posé aucun problème tant que j’ai habité Paris. Au milieu du manteau en marbre blanc de la cheminée du salon, reflétant son dos d’or mat dans la grande glace où se jouaient les harmonies gris-tourterelle et argent des murs, que j’avais fait enduire a fresco par un artiste napolitain, elle a tinté les heures et les demies avec une régularité qui me semblait devoir durer toujours. Je ne pouvais lui reprocher que son timbre, un peu vulgaire pour la distinction qui accompagnait son décor, par trop à mon goût dans le registre des basses, du fait que son marteau frappe, un peu comme devait le faire autrefois un forgeron de village sur son enclume, un ressort d’acier qui communique, lorsqu’on le remonte à fond, son mouvement rotatif à la mécanique. Un détail qui aurait mieux convenu, je dois le dire, à une grosse horloge comtoise qu’à une pendule de salon. Cet inconvénient m’avait d’ailleurs conduit à la mettre dans cette pièce et non, comme je l’avais prévu au départ, dans ma chambre, où son gong indiscret dérangeait mon sommeil.

C’est encore un détail, mais il a son importance. La marchande, qui me l’a vendue, savait qu’elle était de Léon Jallot et j’en ai découvert la preuve au moment où l’horloger l’a démontée. Deux lettres LJ imbriquées tête-bêche et gravées à l’intérieur du boîtier, côté cadran, pour ce sculpteur sur bois et ébéniste, dans la grande tradition du Moyen Age. Il est certainement aussi l’auteur du décor floral. Léon Jallot n’est l’élève ni le maître d’aucune école d’art ou académie. Sans formation spéciale, sinon un sens très affiné des formes et une solide culture, il a commencé en 1890 à fabriquer des meubles, dans son propre atelier, d’abord pour le marchand et promoteur de l’Art Nouveau, Siegfried Bing, dont il fut directeur de la collection (exposée et vendue dans le magasin que ce dernier avait ouvert au 22 rue de Provence), jusqu’en 1901 ; puis, en participant, à son propre compte, à toutes les grandes manifestation des arts décoratifs, d’abord seul, ensuite, à partir de 1921, avec son fils Maurice. Il fut notamment le premier qui, sous l’influence de l’art japonais (notamment la gravure) ardemment défendu par Bing à travers conférences, catalogues et expositions, se détourna de l’ornementation florale, illustrée par l’Ecole de Nancy, pour verser dans un linéarisme qui annonçait l’Art Déco. Voilà, pour la première pendule ! La deuxième pendule est beaucoup plus prétentieuse. Moins intimiste, elle est plus grande, plus noble, plus représentative car figurant, en bronze passé à l’or fin moulu (aujourd’hui quasiment abandonnée, les plus beaux bronzes du 18e siècle étaient dorés selon cette technique) (1), en alternance sur sa surface avec une belle argenture, deux imposantes cornes d’abondance qui s’écartent élégamment de leur base pour couvrir, d’une profusion de pampres et de fleurs le dessus de son cadran. L’époque aimait à l’excès ces délires fleuris. Ce dernier d’argent gris mat ne comporte pas de verre de protection et ses douze chiffres cursifs et dorés se découpent sur le champ clos de son disque, tels une ronde joyeuse d’écolières sous la garde distraite de ses aiguilles d’acier. Distraite, car elles ne se sont jamais mises d’accord pour me donner l’heure exacte, du moins jusqu’à ce jour ! Sans verre de protection, ai-je dit, pas plus que d’entrées de clefs pour la remonter... Ce qui fait que son mécanisme n’est accessible que par la partie postérieure du boîtier. Mais elle est belle, ce qui fait passer sur ces inconvénients, et sa couronne de fruits et de fleurs, de feuilles de vigne et de roses écloses ou en bouton, de marguerites et de coquelicots largement épanouis… tout cela est d’une telle fraîcheur et d’un éclat si neuf, qu’elle paraît venir de l’atelier du doreur et n’avoir jamais été mise en place. Les numismates (et elle s’est répandue au milieu des antiquaires), emploient l’expression « fleur de coin » pour décrire cet état de conservation exceptionnel, en référence à la netteté du coup porté par le morceau d’acier trempé (un coin) pour frapper les pièces de monnaie ou les médailles. Lorsque je l’ai trouvée à Drouot, elle était en fait un châssis métallique doré dans lequel aucun mécanisme n’avait en apparence jamais encore été installé. L’aimable horloger de la rue Madame porta remède à cette absence en y plaçant un mécanisme moderne, hélas dépourvu de sonnerie et qui, de plus, s’est avéré peu fiable par la suite. Elle avance, elle retarde, elle lambine en chemin, se laisse distraire par un rien : une fenêtre qu’on ouvre, pour montrer ostensiblement qu’elle n’aime pas les courants d’air ; un angle de la chambre, où on l’avait d’abord logée, peut-être parce qu’elle souffre du syndrome d’enfermement, ce que les psychiatres nomment claustrophobie spécifique ; un lieu ouvert, où elle trône sur un socle, toute seule, pour la raison contrariante qu’elle ne s’y sent pas en sécurité ou qu’elle redoute une place élevée ; sur le bord d’une console, pour cause qu’elle a peur du vide ou d’une pente raide, que sais-je encore ? Elle s’arrête alors brusquement, sans crier gare, et ne montre, quoi qu’on fasse, la moindre intention de vouloir repartir. Car, elle ne se laisse pas manier par n’importe quelle main. Dès que j’ai cherché à remédier à ce défaut, ça a été pire encore et j’ai dû la ramener chez l’horloger. En plus, ses aiguilles étant très fragiles, il faut les manipuler avec douceur, m’a recommandé ce dernier, tout en tact, en doigté, sans brusquerie, actionner les écrous après avoir soulevé délicatement le couvercle arrière, tourner le bouton, sans rudesse… Peut-être daignera-t-elle faire entendre à nouveau son tic-tac pressé ? Car, autant la première, la pendule de Louis Barthou, va d’un pas digne et solennel, comme il convient à un ministre des Affaires étrangères ; autant l’autre, la fleurie, trotte comme une perdue qui craint de rater son train. Elle porte, gravée dans son bronze d’or fin moulu, sur le côté gauche, les signatures A.E Peters et E. Bagge, en belles lettres manuscrites. Je suppose que la première est celle du sculpteur ; la seconde, de l’artiste qui l’a conçue. En effet, Eric Bagge est un décorateur des années 1920, dans la mouvance néo-classique de Louis Süe et André Mare, comme le montre le drapé qui orne son socle ; drapé lourd, d’un dessin gras, se détachant or sur fond d’argent mat. Elle est reproduite, comme je l’ai découvert plus tard, en page 184 du numéro de la revue mensuelle Art & Décoration, consacré au Salon d’automne 1919, sur un petit guéridon en acajou de style louis-philippard, illustrant bien cette disparité intéressante du goût français, au lendemain de la guerre. Il est important, le tintement ministériel de ma pendule de Barthou, et je regrette assez que la trotteuse de Bagge n’en soit pas pourvue. Pas tant lorsque je me livre à une activité, comme écrire ou lire dans ma chambre, où je l’oublie au point de n’avoir pas remarqué que onze heures ont sonné depuis belle lurette, et qu’il est temps d’éteindre ma lampe - mais ça vient peut-être aussi du fait que j’ai assourdi son timbre avec un petit morceau de feutre, afin qu’il ne dérange pas mon sommeil,- que durant ces moments de repos diurne que je m’accorde de plus en plus avec l’âge, quand, tramant le silence, j’entends le bruit sec du verrou qui s’enclenche pour m’annoncer qu’elle va tinter. Secondes interminables, où je tends l’oreille, dans la pénombre des rideaux tirés sur la clarté du jour, pour savoir si son timbre étouffé va frapper la demie, de quoi d’ailleurs ? ou égrener sèchement les coups d’une quinte douloureuse d’asthmatique, pour me dire qu’il est l’heure de me lever. Si je ne me suis pas rendormi entre-temps. L’heure. A quoi peut bien servir d’avoir chez soi trois pendules pour me l’indiquer, alors que l’écran de mon ordinateur me l’affiche aussitôt qu’il est allumé ? Tout simplement, à me poser des questions ! Tenez, en laissant ce dernier passer du mode Activité au mode Veille, je vois qu’il est 12 h. 45, alors que le gong de la pendule donne le coup de la demie. J’aurai raison, bien sûr, en me fiant à la technique de mon époque, bien que l’horloge de mon PC ait tendance à avancer d’une minute par mois. Pourtant, ce coup bref me perturbe. Que faisais-je à midi trente ? Je sortais du frigidaire les denrées que j’allais accommoder pour mon déjeuner ; à moins que je fus en train d’achever d’écrire ce texte, avant de penser que j’avais faim et à ce que j’allais me faire à manger ; ou bien, c’était le moment où l’on a sonné à la porte, en bas, pour me livrer un colis ? Le facteur aurait pu monter… Il faudra, tout à l’heure, que je descende jeter un œil aux boites aux lettres. Je n’attends rien, mais qui sait ? Ou encore, je grimpais à l’échelle pour chercher, sur les rayons de ma bibliothèque, un ouvrage sur les pendules historiques du Mobilier National ? Il est très perturbant, vous l’avouerez ! Ce temps, si démesurément lent sitôt qu’on l’écoute, si furtif, si surprenant par les tours de passe-passe qu’il nous joue dès qu’on l’oublie ou qu’on cherche à l’ignorer. Passe encore qu’une de mes deux pendules retarde ; si l’autre, devenue folle à son tour, se met à faire le contraire… Là, je ne maîtrise plus du tout la situation. Il est une heure moins le quart sur l’écran de mon ordinateur et la Barthou a sonné la demie, tandis que la Bagge marque une heure pile ! Si je pouvais encore envisager ce que je faisais il y a quinze minutes, comment le pourrais-je en me projetant sur l’avenir dans le même temps ? Plus grave encore : que ce sera-t-il passé durant cet espace inconsidérément escamoté par mes pendules antagonistes ? Serai-je attablé devant un bon plat de spaghettis à la carbonara ou bien, distrait par un événement imprévisible, j’aurai laissé brûler la sauce tomate ? Cet événement extérieur, de quelle nature pourrait-il être ? Il est peu probable que je sois terrassé par une crise cardiaque dans ma cuisine, ou par un choc violent… Bien que, l’autre jour, en essayant d’attraper le dos d’un livre, tout en haut, sur l’étagère supérieure de ma bibliothèque, j’ai reçu sur le crâne la perceuse électrique que j’y avais oubliée, en équilibre précaire sur la Comédie Humaine ! Mais, je pourrais avoir eu un appel téléphonique m’annonçant l’accident d’un proche, la mort d’un ami ? Que sais-je ? Cette heure, marquée d’avance par ma deuxième pendule, me semble un funeste présage. Absurde ! Le temps n’est-il pas une valeur objective qui marche toujours dans le même sens ? Mes pendules viendraient-elles donner raison à la théorie d’Einstein en allant, en dépit du bon sens, dans le sens inverse de la bonne marche du temps ? Ce qui ramènerait à dire, que les pendules de ma chambre seraient autant d’instruments du chaos ; et que je règle les habitudes de ma vie quotidienne, par quoi j’essaye d’endiguer le désordre qui la menace, sur la chose au monde la moins fiable qui fût ? La mesure du temps ? Ce temps qui n’existe pas, mais qui est une convention humaine, comme s’habiller pour sortir, faire de la cuisine pour s’alimenter, garer sa voiture le long du trottoir… Tout ça pour se faciliter l’existence ici-bas. Et quand on dit qu’en bonne compagnie, le temps passe plus vite, on sait bien que c’est là façon de parler ; car, en réalité, le temps ne passe pas. La Terre tourne à la fois sur elle-même et autour du Soleil, ce qui donne à la fine couche, en grande partie d’azote et d’oxygène, qui la recouvre, une tonalité différente et, du même coup, une perception différente des choses pour nous. De là, nous avons pensé qu’il était plus simple de diviser en tranches ce déplacement spatial autour de l’astre, en années, mois, semaines, aussi en heures, minutes, secondes. De là, l’utilité de la pendule pour nous les indiquer. Valeur instable et subjective, le temps n’existe pas, sinon dans la tête des hommes qui l’ont inventé. Il représente une chose permanente et fixe - quoiqu’en expansion -, depuis le Big Bang… Mais revenons à nos pendules. Comment voulez-vous que je m’habitue au glas de ma pendule ministérielle, que je vive avec elle dans la plus grande familiarité, que je lui accorde ma confiance entière, si, depuis que j’ai pris conscience de la subjectivité du temps, je ne doutais de tous les messages qu’elle m’envoie ? Que dire, depuis le moment où je l’ai changé de pays pour aller vivre à l’étranger ? Elle s’est mise là-bas à avancer et à vitesse grand V, sans que rien ni personne n’ait pu jamais la faire changer d’avis. Je l’ai placée dans ma chambre, assourdi son timbre comme je l’ai dit précédemment, logée sur un meuble bien stable, à l’abri des courants d’air et des variations de température, comme me l’avait recommandé, avant mon départ, l’horloger de la rue Madame… elle s’entête dans cette fâcheuse manie et je dois la tenir sous un contrôle permanent et ridicule, reculer tous les jours ses aiguilles d’une bonne dizaine de minutes, au moment où je vais me glisser dans mon lit, pour que ma surprise soit moindre au réveil. Quelles folies commettrait-elle si je lui laissais toute la nuit la bribe sur le cou ? L’essentiel est pourtant qu’elle continue de marquer le temps de son timbre funèbre, comme si nous étions encore à Paris ! Pour cela, je dois dire qu’elle continue de le faire et sans se faire prier… quand j’ai pensé à remonter son mécanisme, une fois par semaine, au plus tous les dix jours. Je m’y suis si bien habitué, à ce son grave et endeuillé que, dans la moiteur étouffante des tropiques où m’avait entraîné un reportage pour mon journal (quand je travaillais pour le groupe Hersant), au milieu de la nuit, sous les voiles de mon lit projetant les ombres fantasmagoriques d’un jardin inconnu, je les entendais tinter à mon oreille les heures parisiennes, plus distinctement, plus réellement, que si j’avais été à un mètre de ma pendule. Dans l’hémisphère sud, à l’autre bout du monde, où elle m’avait suivi, pâle fantôme sous les voiles bleus de la moustiquaire, pour me dire, de sa voix enrouée et un peu métallique, qu’il était midi sur le marbre blanc de la cheminée du salon. Entre parenthèses : je n’ai pas été peu fier d’apprendre, par le Dictionnaire de la Vieille France, au sujet du mot « acousmate », qu’un phénomène similaire a eu lieu vers 1730, à Clermont en Beauvaisis (Oise), où la population du village d’Ansacq avait été alarmée pendant la nuit, par un grand bruit de voix, de tambours, de fifres et d’instruments de guerre qui s’était avéré, à en croire le calme absolu qui régnait sous les étoiles, une hallucination sonore collective. A moins que ce ne fût qu’une échappée du grand fracas céleste, ces sons inconnus sur lesquels des musiciens composent une musique de l’avenir et qu’elles feraient parvenir, à défaut d’oreilles pour des distances infinies, à nos yeux, sous la forme de pulsations lumineuses. C’est un sentiment étrange que celui que je ressens, moins peut-être qu’à l’écouter sonner, ma pendule, quand mon esprit extrait du silence de ma chambre, pour quelques instants précieux, le bruit furtif de son balancier en mouvement ; sentiment de n’être pas à Paris, à Nice, à Berlin, à Jogjakarta ou ailleurs, dans le présent, le passé ou l’avenir, mais dans un indéfinissable quelque-part qui se manifeste physiquement à ma conscience par une sorte de malaise. Celui-là même que je ressentais, enfant, pendant un voyage un peu long en voiture. Est-ce pour la raison que j’ai recomposé, au détail près, cette chambre de Paris que j’ai quittée, ça va faire huit ans, pour aller habiter dans la capitale allemande ? Ce trouble se produit automatiquement en moi, quand je passe du sommeil, de l’état de suspension provisoire des fonctions de la vie, qui n’est pas une suspension de la conscience mais une autre forme, pour retrouver l’état de veille, tel un processus chimique qui agirait sur mes sens, sans que je cherche à le provoquer, chaque fois que je perçois, aérien, distillant le silence, le souffle discret de ma pendule. Au moment du réveil d’un petit somme dans le creux de mon fauteuil, quand le livre que j’avais posé sur le plaid qui couvrait mes jambes, à l’instant de m’engourdir, heurte le sol avec un petit bruit sec, que les derniers rayons pâles du soleil automnal caressent les ors, la laque et les bois précieux, jouent avec les objets charmants et rares disposés sur les meubles et qui sont autant d’étoiles (pour certaines fixes ; pour d’autres, filantes, car il m’arrivait parfois d’en déranger l’ordonnance) que l’espace de ma chambre peut en contenir ; au hasard d’une pensée qui me fait lever les yeux d’une lecture ou d’une tache qui requérait mon attention ; d’un mauvais rêve, qui m’a réveillé en sursaut pour allumer ma lampe et chercher à tâtons la tasse d’infusion que je place toutes les nuits à mon chevet… Et si autrefois encore, je me demandais à ce moment où je me trouvais et quel génie avait modifié, pendant mon sommeil ou ma distraction passagère de la lecture dans laquelle j’étais plongé, les proportions de la chambre où je m’étais surpris à lire, à dormir ou à travailler, ce n’était plus le cas à présent, aussitôt que j’entendais le bruit discret du balancier de ma pendule. Depuis quelques semaines, j’éprouve le sentiment fébrile de toucher au bonheur en écoutant battre, en même temps que mon cœur, son tic-tac familier qui semble me dire - ou plutôt, qui lui dire, boîte de bois contre boîte de chair -, que c’est une part de moi, séparée de ses habitudes, qui continue de vivre, de manger, de penser, de dormir ici, à Berlin… Et le temps est là, enfin ! pour ma conscience, désespérément vide et immuable, comme ces routes nord-américaines qui étendent à l’infini leur ligne droite et vide au milieu du paysage, comme une invitation rassurante à filer. Délicieux pressentiment de ce qui pourrait m’attendre de mieux, après la mort, et que je savoure avec un frisson de plaisir, bien vivant et l’esprit rempli de projets et d’énergiques résolutions, dans un lieu paisible et bien clos, où ma vie échappe, au moins pour l’instant, aux investigations du monde. Sur cette route, déserte pour celui qui conçoit la vie comme une expérience solitaire, nous sommes tous des voyageurs dans le temps, et je viens d’en prendre il y a peu la mesure en retrouvant Paris après une longue absence. J’y avais vécu près de la moitié de mon existence et ces sept années loin d’elle, m’avaient parues, en revoyant ses monuments, ses foules sur les avenues, toute l’organisation urbaine d’une métropole conçue pour des dizaines de millions d’individus, n’avoir été qu’une absence de quelques mois. La conscience du temps qui s’était écoulé parvenait pourtant à mes sens en remarquant le vieillissement des gens que j’y avais connus ou leur disparition, ce que je jugeais inconcevable, comme celle de lieux qui me paraissaient à tout jamais fixés ; la décomposition des traits de ceux qui m’avaient été proches, des cheveux blancs, des rides plus profondes, des signes de lassitude dans les regards… Les plus méconnaissables étant ceux que j’avais connus alors qu’ils étaient encore des enfants, et qui semblaient prématurément vouloir rejoindre la mort, en empruntant leur masque grimaçant aux vieillards. En allait-il de même pour ces gens, en me retrouvant ? me disais-je. En toute honnêteté, je ne le pensais pas -indépendamment des politesses d’usage : Toujours le même, mon vieux ! De plus en plus jeune ! Tu n’as pas du tout vieilli ! -, car j’étais pour eux une chose familière, momentanément retranchée de leur cadre quotidien, mais qui avait continué d’exister sous la forme achevée d’un souvenir. Rien, sinon un accident ou une maladie grave qui seraient venus déranger la vision complète et absolue qu’ils conservaient de celui-ci, n’empêchait ma présence physique de venir se couler, comme le liquide des vases communicants, dans l’image qu’ils avaient gardée de moi. Au contraire, un besoin inconscient de se rassurer, ne les faisait-il pas me reconnaître, tel que je les avais quittés huit ans auparavant ? Ils remarqueraient plutôt des détails sans importance, comme quelques kilos de plus ou de moins, un teint plus rose ou plus halé, que la trace terrible des années qui étaient passées sur moi comme sur eux. Comme cette idée d’une heure exacte est une illusion, au même titre que tout le reste en ce monde, je me suis habitué aux humeurs de mes pendules, au fait que si l’on avance trop les aiguilles de l’une (celle qui retarde effrontément), l’autre s’en trouve découragée dans les efforts qu’elle faisait pour marcher correctement et se met à son tour à traîner, avec une volonté manifeste de ne jamais rattraper le temps perdu. Que faire ? Il me reste la solution de ce gentleman anglais qui, menant grand (trop grand !) train de vie pour ses moyens, recevait plus souvent qu’il l’aurait désiré la visite de ses créanciers. Ces derniers venant à l’heure, où ils savaient le trouver habituellement chez lui, son valet avait pour consigne de recevoir les uns dans le salon où la pendule retardait, et de leur dire en montrant l’heure : « Vous venez trop tôt, Monsieur dort encore ! Mais, je ne manquerai pas de lui dire, à son réveil, que vous êtes passé » ; les autres, dans celui où la pendule avançait : « Hélas, vous venez trop tard, Monsieur vient de sortir ! Mais, je ne manquerai pas de lui dire votre visite, à son retour… » Ainsi en est-il du temps marqué à mes pendules : trop tôt ou trop tard. Mais, vous ne parlez que de deux pendules…Ne disiez-vous pas, au début, en avoir pas moins de trois dans votre chambre ? C’est que la troisième est muette. Pas de naissance ! Elle était même la plus bavarde à Paris, avec son timbre cassé de vieille fille romantique, à qui l’existence n’offre plus d’autre joie que celle d’arranger patiemment son bouquets de roses - ces roses de la vie, que les poètes nous enjoignent de cueillir sans tarder -, et que pourrait avoir dessiné, pour son boitier en bois doré, le décorateur Louis Süe, aux alentours de 1925. Depuis qu’elle est à Berlin, elle refuse catégoriquement de marcher. Elle n’a rien ! Absolument. L’horloger de la rue Madame, à qui je l’ai apportée à l’occasion de mon dernier séjour à Paris, est formel. Il l’a auscultée, nettoyée, huilée… Rien ! Il aurait fallu peut-être que je la lui laisse pour quelques mois en observation. Un régime de faveur, comme pour ces âmes inquiètes qui faisaient régulièrement des séjours dans la clinique du Docteur Blanche, à Passy ? (1) Ex. Le Mobilier Français du XVIIIe siècle de Pierre Kjellberg, aux Editions de l’Amateur, Paris 1989.

