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 Le bureau de Paul Follot

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C’est un miraculé, un réchappé par deux fois de la décharge publique. D’où vient-il ? Comment est-il arrivé chez moi ? Et surtout comment peut-il présenter si bonne mine, après les deux désastres qui lui sont arrivés ? Je commencerai par la première interrogation...      

    Qui, dans le milieu de mes amis antiquaires et collectionneurs d’Art Nouveau-Art Déco, ne connait l’Hôtel Follot ? Au n°5 de la rue Schoelcher, une petite rue qui part en biais du boulevard Raspail, en haut à droite, presque avant d’arriver à la Place Denfert-Rochereau, la maison-atelier que le décorateur Paul Follot a faite construire sur ses plans (et avec le concours de son ami, Pierre Selmersheim), à la veille de la Première guerre mondiale. Une rue paisible, bordée à gauche par des immeubles datant des années 1920-30, et du côté opposé, après deux ou trois bâtiments de style haussmannien, par le long mur en moellons du cimetière Montparnasse.

Je suis souvent passé devant cet hôtel représentatif du style d’une époque assez courte et pourtant déterminante dans l’histoire des formes au 20e siècle, ce qu’on appelle aujourd’hui « le style 1910 », mais qu’on pourrait aussi bien qualifier de style 1909, 1911, 1912 ou 1913… jusqu’à ce que la Première Guerre vint affermir tout cela, « l’institutionnaliser » (pourrait-on dire), en adoptant officiellement pour ses architectures des formes rectilignes, rigides, un peu directoriales ou consulaires (comme on voudra), plus conformes à la gravité de l’heure, aux combats, à l’engagement des populations dans un bras-de-fer avec les Allemands, que les rocailles pseudo-Louis-Quelque-Chose ou les excroissances végétales du style 1900, discrédités alors par le patriotisme français sous le vocable péjoratif de « Style Munichois ». Inauguré en juin 1914, l’Hôtel Follot passe, en effet, auprès des connaisseurs, pour un bon exemple de ce style de l’immé-diate avant-guerre, dont on pourrait tenter une définition à travers quelques éléments caractéristiques de son architecture, comme les alternances de surfaces planes et d’éléments décoratifs sur la façade, un peu comme s’il s’agissait d’un exercice d’école autour de motifs-types tirés d’un ouvrage de compositions décoratives, à l’usage des élèves de la section ornemaniste des Beaux-arts. Guirlandes de fleurs et de feuilla-ges, corbeilles pleines de fruits, festons en rubans et en tresses noués, flottant dans l’espace, comme sur la feuille blanche de papier, pour couronner une fenêtre, souligner la courbure d’un balcon, ponctuer une imposte, sans que rien les rattache au plan d’ensemble. De même que des carreaux de grès émaillé s’impo-sent sur le rez-de-chaussée ou sous la corniche de son toit, sans qu’on comprenne bien si c’est par souci d’hygiène, commodité de nettoyage ou simplement pour faire une tache de couleur au milieu de la pierre. Et ce bleu mandarin pour tous les éléments de clôture ? Un large emploi également du fer forgé, comme une relique de l’époque précédente, un hommage à l’industrie ? mais en plus vigoureux, plus martial, comme d’ailleurs aussi le vitrail coloré pour les ouvertures. Voilà pour le style de l’hôtel de la rue Schoelcher ! Mon bureau a été conçu en 1909, par l’architecte-décorateur, alors qu’il travaille encore dans son atelier de la rue Le Verrier (6e arrondissement), et à un moment où les arts décoratifs fran-çais se détournent des formes libres de l’Art Nouveau pour envisager un aspect plus fonctionnel dans le décor. Le grand problème qui se pose alors presque partout, dans les pays industrialisés, est celui de la reproduction mécanique des for-mes. De plus en plus, les arts appliqués travaillent avec l’industrie et doivent se plier à des contingences de fabrication. Leaders dans la question, les Anglo-Saxons et les Allemands, les deux premières nations fortement industrialisées. La France a longtemps tergiversé devant le problème et essayé avec ses école, ses académies, ses institutions comme les Gobelins (1) ou le Faubourg Saint-Antoine (2), de trouver des solutions tout en restant dans la tradition du 18e siècle. Paul Follot, comme toute une génération d’artistes formés par ces école et leurs théori-ciens (pour la majorité, des gens marqués par l’esthétique romantique transmise par le grand architecte du 19e siècle, Eugène Viollet-le-Duc), a cherché à sortir de cette tradition sclérosée qui continuait d’être dispensée en France, en se tournant vers ces creusets de la création, forts en formules nouvelles, qu’étaient les écoles d’art outre-Rhin. La forme sobre et très architecturée de son bureau, le fait qu’il est à la fois concave et convexe -une façade plane, vide au milieu pour y glisser un siège, bordée latéralement par deux casiers à trois tiroirs, et un grand arc de cercle fermant de façon extravagante son dos- ; qu’il ait six pieds en fuseaux, soulignés, comme ses montants verticaux, d’une élégante incrustation d’ébène ; que celle-ci se répète à trois reprises sur son flanc arrondi par deux filets croisés, semblables à des cordes ou des lances nouées ensemble, d’un effet des plus martiaux ; que le contraste entre chêne clair et bois noir vienne rythmer les grandes lignes du meuble ; que le détail de la corniche surélève l’arrondi pour protège le dessus, à la fois d’un regard indiscret et de la chute éventuelle des affaires qui le couvrent, ce qui arrive fréquemment lorsqu’on travaille sur un bureau… tout cela traduit des préoccupations esthétiques et fonctionnelles, comme elles ont pu se poser à un membre de l’atelier d’art allemand (der Deutscher Werkbund) tel que Peter Behrens ou Richard Riemer-schmied. Paul Follot a laissé-là son credo et on peut aisément compren-dre que, fort et fier de ce manifeste esthétique, il en ait fait son bureau personnel. Voilà ce qu’il aime et ce qu’il recherche en matière de mobilier, lorsqu’il déménage en 1913 de la rue Le Verrier, pour s’installer dans son hôtel en construction, à un kilomètre à vol d’oiseau, au n°5 de la rue Schoelcher. A cette dernière adresse, le bureau se trouvait, d’après les deux inventaires des lieux que j’ai pu retrouver dans les archives de Follot, dans la partie du rez-de-chaussée réservée au travail, sur l’arrière de l’édifice, après le vestibule et la galerie d’exposi-tion, ouverte aux visiteurs deux fois par semaine. Après avoir franchi, sur la gauche de cette galerie, un petit escalier de trois marches recouvert d’un épais tapis-moquette à motif de feuilla-ges stylisés, dans le goût viennois, on entrait dans un atelier avec son bureau attenant, où l’architecte-décorateur avait repris à son compte l’idée du hall de la Maison Ouvrière, qui l’avait séduit à l’Exposition de l’Habitation Moderne, au Grand Palais, en 1903. Comme dans le modèle original par Plumet et Selmer-sheim, un escalier en bois laqué blanc permettait d’accéder à une pièce annexe, destinée à un assistant ou un collaborateur, aux dimensions plus modestes, ouvrant sur l’atelier central par trois ouvertures vitrées, en surplomb. C’est sous cette pièce en mezzanine fermée, dont l’artiste pouvait également se servir comme d’un lieu réservé au milieu de l’espace de travail, sur la droite, dans le renfoncement en alcôve où démarre l’escalier, à deux enjambées de la table à dessin, que se trouvait le bureau cintré qui nous occupe ici. J’en sais même le prix de vente, puis-que tous les meubles de la maison Follot étaient des prototypes, à partir desquelles on pouvait passer commande : il coûtait 1.550 francs en 1914. Ce qui équivaudrait de nos jours à 5.000 euros. Mais, un employé de bureau gagnait alors entre 120 et 150 francs par mois, un ouvrier autour de 70 francs. Ce meuble, qui coûtait deux ans de salaire d’un ouvrier, vaudrait donc aujourd’hui près de 36.000 euros ! (Calculateur d’inflation de 1901 à 2020 ) Sur lui, l’artiste a vécu les grands moments de sa vie profes-sionnelle. Combien il a dû lui tarder de le retrouver, pendant les dix-huit mois qu’il a passés dans les tranchées ! Il y a signé des commandes fabuleuses, comme la suite aux contes de Perrault pour le Mobilier National et la Manufacture de Beauvais (Bulletin officiel du 5 juillet 1920), l’aménagement des palais du roi de Siam (1929), le mobilier des pavillons de l’Exposition Internationale de Paris en 1937… Combien de meubles presti-gieux auront vu leurs plans confiés à la vigilance de ses serrures Yale 1erChoix, à fermeture automatique lorsqu’on pousse le tiroir supérieur à fond ? La méridienne aux roses, le cabinet doré, le piano Pleyel en érable moucheté marqueté d’amarante, la commode bleue de nuit aux cordelières et bouquet de fleurs dorés, la grande enfilade présidentielle exposée avec les deux panneaux de Vuillard du prince Bibesco… Jusqu’à l’hiver 1938, où le gel a rompu une canalisation d’eau, inondant les pièces du rez-de-chaussée. Les dégâts sont importants. Le bureau arrondi est complètement gâté et il faut engager des travaux au moment où l’argent manque le plus. Follot ne gagne plus du tout sa vie comme décorateur. La mode de son mobilier est passée et il se voit obligé d’hypothéquer sa maison et de demander un prêt complémentaire au Crédit Foncier pour continuer à subvenir aux besoins de sa famille. Il meurt au début de la guerre, au milieu de ces difficultés matérielles. Soixante-dix ans plus tard, le 22 mars 2011, une vente aux enchères est organisée à Drouot-Montaigne, par l’étude Camard & Associés et la légataire universelle de la succession Follot, du mobilier resté en place dans la maison de la rue Schoelcher, successivement habitée par Mmes. Follot-Vendel et Sylvie de Malherbe-Follot, leur fille, jusqu’à la mort de cette dernière, en 1997. Si, dans la salle de l’avenue Montaigne, les quelques cent-cinquante lots font plus ou moins bonne figure, il n’en est pas de même du n° 101 : « Le bureau en demi-lune en chêne teinté brun » et la paire de chaises qui l’accompagnent sont des ruines, que le catalogue de la vente décrit à plusieurs reprises comme fort endommagées. A l’encontre de ce que montre une photo-graphie habilement retouchée, le dessus du bureau est une planche noire, envahie par une grande tache d’humidité, qui a rongé la corniche en la dissociant du plateau en chêne ; les flancs arrondis ne tiennent plus dans leurs montants et les pieds sont tachés à plusieurs endroits, qui ont dû longtemps séjourner dans l’eau. Pour les chaises, une pellicule de moisissure verdâtre recouvre leurs assises, qu’on a grossièrement nettoyées pour la vente, tandis qu’elle s’est incrustée dans les coins et autour du cloutage… Aussi, le meuble ne se vend-t-il pas et, quelques semaines plus tard, sa propriétaire peut répondre à ma question sur son sort, qu’il est à moi si je veux bien me donner la peine d’aller le chercher dans un entrepôt en banlieue parisienne, d’où il est en passe de partir pour la décharge. Je profite qu’un ami antiquaire doit aller voir un ébéniste qui travaille pour lui dans ce coin, et qui veut bien me donner un coup de main pour charger le meuble, pour louer une camion-nette et partir à la recherche de l’entrepôt en question. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais la vue d’une chose, si belle soit-elle, au milieu d’une cour des miracles, me communique un profond dégoût. Est-ce par instinct prophylactique ? Parce que la misère me paraît une maladie contagieuse ? Ou bien paresse de mon imagination ? Mais l’état du bureau avait empiré au milieu de toutes ces épaves, avec lesquelles il se confondait si parfaitement, qu’il me semblait n’avoir jamais été rien d’autre. Tragique réalité des choses qui renvoie à l’hôpital, à la maison de vieux et à l’hospice… Ce fut un douloureux effort pour le sortir de cette gangrène et le hisser dans notre véhicule ; un autre de trancher si nous le transportions chez l’ébéniste de mon ami, ou si nous le laissions au bordure de la route. Monsieur Baillol accepta très aimable-ment, sans trop donner d’importance à ce « sauvetage », de s’en occuper pour un prix très raisonnable, d’autant plus raisonnable qu’il ne m’avait rien coûté. Quelques mois plus tard, j’avais la surprise de découvrir un meuble qui n’avait plus rien à voir avec la ruine que je lui avais confiée. Son bois avait repris une belle couleur blonde qui chatoyait en longs reflets verticaux sur sa face arrondie, par l’effet d’un vernis-ciré ; les parties en ébène ressortaient avec une netteté qui redonnait sa vigueur originelle à l’ensemble ; ses six pieds en fuseau étaient redevenus la note élégante, qui vient animer de grâce son aspect fonctionnel. Ce meuble avait un tel charme soudain, que je mis quelques secondes avant de réaliser qu’il s’agissait bien du même. Je crus d’abord, lorsque Monsieur Baillol ôta les couvertures qui l’enve-loppaient pour la rude épreuve de la montée de l’escalier jusqu’à mon appartement parisien, qu’il y avait une confusion, qu’on s’était trompé de pièce, ou qu’on me faisait une blague… Mais non ! Par le moyen magique d’un artisan hors-pair, le bureau de Paul Follot avait retrouvé sa dignité. Il est l’ornement principal de ma chambre, devant la baie circulaire de ma fenêtre chinoise, dont il coupe visuellement la partie inférieure pour donner l’impression qu’on est dans un pavillon de l’Exposition Univer-selle en 1900.

LéopoldDiégoSanchez.

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