Un meuble d’appui d’André Mare

Les puces du Nord de Paris, qui s’étendent entre les portes de Clignancourt et de Saint-Ouen, et que les gens du métier désignent simplement sous le nom de cette dernière, connaissent une activité notable quatre jours de la semaine. Si cette date est constante et régulière -du moins, elle l’était jusqu’il y a peu encore -, l’aspect qu’elle recouvre l’est beaucoup moins, fonction du jour, de l’heure, du temps qu’il fait, de la saison et de l’état des affaires.
Le jeudi, premier terme de ce rendez-vous tacite, exclusivement matinal, il faut s’engager très avant dans les courants d’air de l’interminable rue des Rosiers, pour rencontrer du mouvement autour des marchés, mais pas de toutes les boutiques ! La plupart affiche une indifférence sous ses rideaux métalliques baissées. On dirait au théâtre que c’est la couturière. Enfin, pas pour toutes : pour celles qui veulent mettre la dernière main, ajouter une chose en place, faire une retouche d’ultime heure, déplacer un meuble, rafraîchir avec un coup de pinceau ou de chiffon… Les ambulants et les marchands occasionnels savent que c’est aussi le moment de proposer la marchandise dont ils veulent se débarrasser vite et dans la discrétion. On ne montre rien, mais on laisse grimper le curieux sur les plates-formes des camions pour jeter un œil à l’intérieur, à la torche électrique ; encore faut-il qu’il ait montré patte blanche d’abord ! C’est le jour où l’on n’aime pas les nouveaux, ceux dont ça se voit trop qu’ils ne sont pas du métier. C’est aussi le jour des tournées de la police, car ces gens-là ne sont toujours pas en règle.
Le vendredi est le jour de la répétition générale. Dès potron-minet, les marchés sont ouverts et les camions déballent leurs contenus sur la chaussée. Bien avant que le ciel ait donné le premier signe d’opacité, une effervescence singulière règne dans les rues adjacentes. Quelques bistrots sont éclairés et, à la lumière blafarde de leurs salles, on voit les clients se serrer au comptoir autour d’un blanc ou d’un café. C’est le jour des affaires. On est moins strict sur le chapitre des étrangers ; ne serait-ce que parce qu’on peut faire un coup sur leur dos, et puis leur présence est une émulation pour les autres marchands. Ce serait plutôt à ces derniers de se plaindre amèrement de cette concurrence déloyale. La générale est aussi le jour des critiques. A midi, tout est rentré dans l’ordre. Boutiques et cafés sont fermés, les trottoirs ont retrouvé leur calme un peu provincial. Par-dessus les murets des villas, les lilas sourient de nouveau aux passants trop rares. Les camions de la voirie balaient pêle-mêle restes d’emballages et nuages de papier-bulles. La pièce se joue le lendemain, le samedi, c’est la première pour tout public, à guichets fermés. Porte de Clignancourt, dès le matin, à l’approche du pont du périphérique, la foule devient plus nombreuse et l’ambiance plus électrique. Passé le marché aux fringues, toute l’Afrique s’est donné rendez-vous sur le trottoir, pour discuter et faire des affaires. Quand il fait trop mauvais, elle s’est réfugiée sous le pont et c’est un vacarme extraordinaire doublé du trafic et du roulement sourd sur nos têtes de la circulation du périph’. La patte d’oie qui lui succède est méconnaissable sous les grappes de vêtements et les étals en plein vent : tapis, chaussures, masques africains, sports, maroquinerie, électronique, audio-vidéo… Chaque mètre carré est pris d’assaut par les vendeurs. La rue des Rosiers parait relativement calme à côté, d’un calme trompeur. Dès 9 heures, les boutiques ont investi les allées des marchés. Partout, c’est le fracas des rideaux de fer qui se lèvent ; la cohue des meubles qu’on sort pour la montre ; les marchands qui s’installent, plus ou moins confortablement suivant le temps : affalés en chemisette devant leur stand avec un café pour se réveiller, à la belle saison ; emmitouflés jusqu’au nez mais toujours avec un café, cette fois pour se réchauffer, l’hiver. Les amateurs passent d’un stand à l’autre, plus nombreux à mesure que la journée s’écoule. On parle, on discute les prix, on commente une vente avec son voisin de boutique… Vers 17 heures, on a rentré ses affaires, faites ou pas, et on regagne son domicile, jusqu’au lendemain. Ce n’est pas la même chose le dimanche, bien qu’au début ça lui ressemble un peu. La seconde journée publique ne commence pas avant onze heures, et encore les marchands sont-ils encore souvent attardés au bistrot. Elle est pourtant la plus longue de la semaine, où il faut sans cesse être sur la brèche pour une clientèle désœuvrée, sans but, qui pose les questions les plus saugrenues ; prendre en compte la présence avec elle d’enfants turbulents ou trop petits, qu’on brinqueballe sur des monstres à roulettes, de sacs à dos -car ces gens sont partis en expédition pour la journée -, de couples en rupture de ban ou de vieux chineurs qui n’ont plus toute leur tête… La majeure partie de ces gens du dimanche est venue pour se promener, avant de finir la journée devant la télévision, ou pour savoir, en s’informant grossièrement des prix en cours (la plupart du temps sans la moindre gêne, comme s’il s’agissait d’un service public), ce que peuvent valoir la salle à manger ou le grand surtout en porcelaine que va leur laisser à leur mort un père ou une mère chéris. C’est la journée des accidents et de la casse, où les minutes tombent grain par grain dans le sablier de l’ennui, coupée en deux par le repas du midi, sacré ce jour-là, pour les marchands comme pour les clients. A 18 heures, tout est fini. On remballe, cette fois pour la semaine… pour toujours peut-être, si l’on a gagné au Loto ? se dit-on, moins par dégoût que par désespoir. Quatre jours, c’est long dans un métier qui vit d’imprévus. Des fois qu’on fasse entre-temps une bonne affaire ? On ouvrirait le commerce avec un autre entrain, vendredi prochain. Sinon plus du tout ! si elle a été fructueuse au-delà de tout ce qu’on pouvait espérer. Et puis, il y a le lundi ! Représentation seulement en matinée ! Un jour qui n’a l’air de rien, mais où j’ai pourtant fait mes meilleures trouvailles. C’est le jour où les puces font relâche ! Le jour des comptes, des bilans, de la paperasse…Tous les marchés sont fermés, ou presque : les choses qui se sont vendues les jours précédents sont ramassées par les transporteurs, ce qui oblige certains commerçants à demeurer ouverts, du moins pour un temps. Si le public est absent en ce premier jour ouvrable de la semaine, un visiteur n’est pas déplacé, car on le sait motivé ou revenu sur les lieux pour assouvir un regret. Cette journée passe très vite et, en même temps, comme une flânerie. C’est ce que je faisais agréablement, en compagnie d’un ami antiquaire, avec pourtant une idée précise en tête. J’avais vu, deux ou trois semaines auparavant, sur le trottoir de droite de la rue Paul Bert, dans un magasin juste après le café-restaurant faisant le coin avec l’allée extérieure du marché Serpette, un ensemble de mobilier qui m’avait paru au premier abord sympathique, sans que je pusse en penser davantage. Son bois verni était beau, apparemment en bon état, mais d’une forme massive et d’une simplicité presque naïve qui aurait pu passer pour de la maladresse… Encore un meuble du Facteur Cheval ! m’étais-je dit. En dépit de l’intérêt du matériau, le meuble m’avait semblé en général d’une assez mauvaise qualité. La boutique étant ouverte au moment où je passais, j’y suis entré et j’ai vu tout de suite de quoi il s’agissait. L’ami qui m’accompagnait aussi, d’ailleurs. C’est pourquoi, je ne saurais trop conseiller d’être seul quand on chine… sérieusement, cela s’entend ! C’est curieux à quel point les mots, que prononce à ce moment un marchand, sont déterminants pour la suite de l’histoire aux yeux de l’acheteur. Une origine un peu mondaine, l’évocation d’un lieu, d’un temps, d’une famille… un récit vrai ou faux, sont les départs d’une réputation pour son achat, plus rarement (trop, peut-être ?) d’une enquête. Notre marchand avait simplement dit, après nous avoir laissé tranquillement regarder ses meubles : « Ça vient d’une belle adresse, dans le nord de Paris ! ». Il y avait-là, un bureau en palissandre verni avec son petit fauteuil assorti, un guéridon de forme ronde sur quatre pieds incurvés et un meuble d’appui assez important, le tout dans le même palissandre foncé, incrusté de bois noir et d’essences plus claires. Le dessin des incrustations, représentant des fleurs et des reptiles, m’avait paru d’abord un peu naïf. En fait, ce que j’avais pris pour de la maladresse relevait d’une volonté esthétique de donner à ce mobilier un aspect qui fait tout son intérêt avant-gardiste. Ce sont des roses cubistes, en ce qu’elles se résument, telles des toupies en mouvement qu’on verrait tourner à la verticale, à la seule dynamique de leur floraison : une circonférence en extension aigue, comme les artistes vont représenter quelques années plus tard l’explosion des gros obus sur les champs de batailles, que les soldats appelleront « pots de fleurs ». Sans entrer dans le détail des tiges, des feuilles ou des épines, c’est un graphisme pur, géométrique, parfois hachuré en son centre de petits traits pour évoquer un pistil… ou les scories tueuses d’un shrapnell, si l’on veut rester dans la métaphore belliqueuse. De même, les serpents sont deux ondulations jaunes dans l’engrenage des cercles ; si ce n’est qu’André Mare en a fait deux serpents de fête à neuneu, en leur donnant des petits yeux chinois. Ce qu’on pourrait considérer comme un clin d’œil au Douanier-Rousseau, et expliquerait ma première impression de naïveté. Du point de vue technique, il n’y avait rien à redire sur leur fabrication : ces meubles ont été faits dans les règles de l’art. Un travail d’ébénisterie irréprochable. Pour preuve, ils avaient tenu près de cent ans, si j’en juge par leur style, sans montrer une faiblesse. Les portes du meuble d’appui s’ouvraient encore à la première pression sur la clef de sa serrure. Mais, peut-être vous demandez-vous ce qu’est un meuble d’appui ? Destiné généralement à être posé contre un mur, un meuble d’appui (1) est une sorte de commode à un ou deux vantaux, sur pieds bas ou sur socle, dont le plateau principal se trouve à la hauteur du coude d’une personne debout (environ un mètre). Sa ceinture supérieure peut comporter un ou plusieurs tiroirs, mais aussi un espace vide ou une niche, comme le mien, garnie d’un fond en miroir, ce qui l’apparente alors à un meuble d’office ou au buffet. Contrairement à ce dernier, le meuble d’appui est cependant plus haut que large. J’ai dit, qu’à mon exemple, mon compagnon antiquaire avait manifesté de l’intérêt pour ce mobilier ; à la différence, qu’il voulait l’ensemble, alors qu’un seule élément aurait pu, à la limite, trouver sa place chez moi. Pour le bureau, j’en possédais un, le bureau en arc de cercle de Paul Follot ; restait le guéridon ou le meuble haut. Ce qui ne représentait pas le même volume et surtout, le même coût ! Je lui fis une proposition et, finalement, nous tombâmes d’accord sur un échange avec un petit cabinet autrichien, qu’il lui plaisait fort dans ma collection. J’entrais ainsi en possession du meuble d’appui. Il se présentait comme une grande boite plane en palissandre verni, de 1,86 mètre de haut sur 1 de long et 45 cm de profondeur, légèrement bombée en façade, fermée, dans sa partie inférieure, d’une porte à double vantaux, soulignés, tels deux faire-part, d’un élégant filet en ébène, et ornés en leur milieu, d’un bouquet de fleurs du même bois noir ; ce qui donnait un joli effet de contraste avec les tons chauds du support. En effet, contrairement aux autres pièces du mobilier, en particulier au guéridon qui ne comportait aucune décoration incrustée, à part le mince filet d’ébène soulignant son pourtour et ses pieds incurvés, mon meuble comporte une imagerie des plus cocasses, et sur laquelle je voudrais m’attarder un peu. En plus des bouquets sur les portes inférieures, ce sont, au-dessus du plateau médian, sur le bandeau frontal arrondi sur ses côtés, dans chaque descente, une grosse rose-chou en ébène, autour de laquelle s’enroule, à demi caché parmi ses feuilles, un serpent en bois blond qui vient visiblement se désaltérer à la forme sombre d’une coupe, très effilée. Sans la coupe d’Hygie, au milieu, le serpent de chaque côté du bandeau ne serait pas compréhensible. On est indéniablement en présence d’un symbole thérapeutique employé tant par les médecins que les pharmaciens. Pourquoi s’enroule-t-il sur des roses et non autour du bâton d’Esculape, comme le veut la tradition ? Un caducée de fantaisie. Le corps médical aux champs, semble avoir voulu nous dire l’auteur… En l’occurrence, André Mare, puisque c’est à cet artiste que nous attribuions bientôt ce meuble, avec le reste de son mobilier, en accord avec mon compagnon de chine, un passionné, qui connait plus que bien les arts-décoratifs de la première moitié du 20e siècle. Une attribution qui s’est vu d’ailleurs confirmée, au cours de mes recherches, par un article dans la revue Art & Décoration de 1913 qui montre un cabinet, à peu près similaire, mais sans les emblèmes médicaux. Le symbole du serpent s’approchant de la coupe d’Hygie nous vient de l’antiquité. Les divinités crétoises sont représentées avec des serpents autour des bras et on a retrouvé, dans le palais de Cnossos, des mangeoires d’argiles destinées à nourrir des reptiles domestiques. Ils seraient alors des symboles de vie et de prospérité, ces mêmes que la mythologie gréco-latine associait à la déesse Athéna, sous le nom d’Athena Hygieia, avant que la coupe d’Hygie ne devienne une entité, au 16e siècle, et se répande en France avec l’intérêt pour le monde classique. Dans ce contexte, le symbole serait porteur d’une double ambiguïté : le serpent vient-il s’y désaltérer ou cracher son venin ? Serpent bénéfique ou maléfique ? Dans cette dernière éventualité, ce n’est plus le rôle du docteur, le savoir médical, mais celui du guérisseur, l’apothicaire qui se sert de ce poison pour fabriquer des médicaments, tels que la thériaque destinée à guérir des morsures venimeuses. Entre le 19e et le 20e siècles, serpent et coupe quittent progressivement le décor médical pour entrer dans celui des officines pharmaceutiques ; bien que, pendant la Première Guerre Mondiale, les boutons des uniformes des médecins, aient encore porté le bâton uniserpentaire. C’est là qu’un hasard m’a fait tomber sur les Carnets de Guerre d’André Mare (2) ; ou plutôt non, il n’y a pas de hasard ! Une amie, qui savait mon intérêt pour cette époque, a eu l’idée lumineuse de m’offrir cet ouvrage illustré fort intéressant où je lis, à la page 81 du sixième carnet, pour mars 1917 : « Pour comble, le chirurgien qui a opéré André Mare (de ses blessures au cou et à la jambe) aux combats de Ressons, se trouve être l’un de ses premiers clients, Georges Duhamel. Ils se sont reconnus à deux secondes de l’anesthésie : « Je l’ai trouvé tout différent du souvenir que j’en avais conservé, écrit l’artiste : Il est tout rasé et tondu, il a une figure d’enfant et, avec ses yeux très clairs, c’est une des physionomies les plus extraordinairement intelligentes que j’aie rencontrées. Je le vois, je le sens me faire les pansements tous les jours et c’est magnifique. Cette rencontre, moi sur une table d’opération et cette première conversation s’achevant dans le sommeil de l’éther, c’est vraiment extraordinaire »… » Si André Mare a songé à ce moment au mobilier qu’il avait fait pour lui quelques années plus tôt, peut-être en remarquant le caducée sur les boutons de cuivre de son uniforme, il a bien dû un peu sourire (bien qu’il n’en eût guère envie alors) à l’ironie qui lui faisait retrouver son jeune docteur aux champs, à son chevet sur les champs de bataille. L’écrivain Georges Duhamel (1884-1966) s’inscrit dans la veine littéraire et poétique de la médecine, veine plus que féconde au 20e siècle avec des noms comme Louis Aragon, Claude Bernard, Henri Mondor, Françoise Dolto, Gottfried Benn, parmi des centaines… Rabelais, Georg Büchner, Schiller et bien d’autres, dans le passé. Son père exerçait la profession d’apothicaire-herboriste, comme le père de Miguel de Cervantes, avant de devenir médecin sur le tard. Georges, son fils, commença par des études de pharmacie, avant de s’attaquer à la médecine, qu’il achevait en 1909. Il était donc un jeune docteur, vers 1912, lorsqu’il demandait à André Mare de lui meubler son cabinet. Cette idée avait dû lui venir -je suppose, ce dernier n’étant guère connu alors que dans le cercle restreint de la jeunesse d’avant-garde -, en visitant la Maison Cubiste, le scandale artistique du Salon d’Automne au Grand-Palais, comme le théâtre des Champs Elysées devait avoir le sien avec le Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky, l’année suivante. Celui-là faisait moins de bruit aux oreilles de la bonne société ! Mais, il n’en constituait pas moins une rupture, dans l’architecture et la décoration intérieure de la maison privée. Voici ce qu’écrivait, dans le noble style savoureux de la délation, la voix officielle au Ministre de la Culture d’alors : « Monsieur le Ministre, Si la voix d’un Conseiller municipal pouvait arriver jusqu’à vous, je vous prierais, je vous supplierais, d’aller faire un tour au Salon d’Automne. Allez-y, Monsieur, et, quoique Ministre, j’espère que vous en sortirez aussi écœuré que bien des gens que je connais, j’espère même que vous direz tout bas : ai-je bien le droit de prêter un monument public à une bande de malfaiteurs qui se comportent dans le monde des arts comme les apaches dans la vie ordinaire ? » (3) Il s’agissait en fait du projet d’un hôtel particulier conçu par le sculpteur Raymond Duchamp-Villon (frère aîné du plasticien Marcel Duchamp, auteur du Nu descendant un escalier, 1911) et, pour l’aménagement décoratif intérieur, aux peintres Albert Gleizes, Jean Metzinger, Marie Laurencin, Marcel Duchamp, Fernand Léger, Roger de La Fresnaye, Richard Desvallières pour la ferronnerie, Groult et André Mare pour le mobilier. On peut affirmer que ce style qu’on qualifiera plus tard d’Art Déco, est en gestation dans la décoration de cette maison ; notamment, à travers une simplification exagérée des formes (davantage qu’une stylisation, on peut parler de « géométrisation »), avec des aplats de couleurs, modulés tons sur tons, pour travailler l’espace… Caractères qui l’auront immédiatement fait qualifier par ses créateurs, de Maison Cubiste. Gertrude Stein, qu’on qualifierait de nos jours «d’influenceuse », rapporte dans ses Souvenirs que, devant le premier canon camouflé qu’il vit, Picasso se serait exclamé : « C’est à nous qu’ils doivent ça !» En tant que chef de file d’un mouvement, qui concevait la représentation plastique comme une vision synthétique des divers angles sous lesquels elle est perçue par le regard humain, on pourrait presque dire « l’entendement humain », reniant du coup la perspective unique, difficile conquête de la peinture occidentale sous la Renaissance, l’auteur des Demoiselles d’Avignon pouvait en toute légitimité renvoyer au Cubisme, la science militaire du camouflage. Je cite ces lignes dans la thèse de Mme. Claire Le Thomas « Cubisme et camouflage » (4) : « Leurs peintures (aux Cubistes) faisaient éclater le volume homogène des objets, brisaient leurs contours et rendaient (imprécise) leur position dans l’espace… » Cette restriction des couleurs à des camaïeux de beige, de gris ou de verts, favorisant la fusion de l’objet avec son environnement, est l’une des choses qui m’ont frappé dans le tableau d’André Mare, Un Accident de chasse, objet d’une entrée dans le présent catalogue VACB (Voyage Autour de ma Chambre Bleue). Maintenant, sans les personnalités exceptionnelles de Picasso, Braque, Gris, Kupka, Csaky, Henri Laurens, ce mouvement aurait-il été la profonde rupture dans l’histoire de l’art qu’il représenta dans la première décennie du 20e siècle ? L’orphisme d’un Robert et Sonia Delaunay, les transpositions géométriques d’un de La Fresnaye, Metzinger, Othon Friesz, les jolies visions de Marie Laurencin ou de Dunoyer de Segonzac, ces édulcorations du Cubisme d’où sortiront le style de l’Exposition de 1925 et ce qu’on a appelé ensuite les Arts Déco, permettent d’en douter. Pour preuve, la critique ne se montra pas féroce avec le projet de la Maison Cubiste. Au contraire, elle le vit presque à l’unanimité, comme « une audacieuse et heureuse protestation (de la jeunesse) contre l’architecture absurde des immeubles parisiens (…) et le fouillis de sculpture informe (qui la défigure)… » Mais comment le futur académicien Georges Duhamel vînt-il à André Mare ? Nous n’avons aucune certitude à ce sujet. Il nous faudrait mener, plus d’un siècle après le fait, une enquête sur un point qui ne représente rien d’autre qu’un détail dans la vie riche et tumultueuse de l’homme de lettres français, tant comme dans celle, plus brève, mais tout aussi remplie, de l’architecte-décorateur. Détail sans importance pour personne, sinon pour moi, pour m’expliquer la présence de la coupe d’Hygie et d’une version fantaisiste du caducée sur un meuble que je possède. Nous ne pouvons donc procéder que par déductions et extrapolations, à partir de faits certains. Sa thèse de médecine, sur l’acide thyminique dans la thérapeutique des maladies goutteuses, soutenue en 1909 à la faculté de Paris, la même années que sa licence es sciences, le docteur Duhamel ne parait pas se presser de choisir une spécialité. Sa formation universitaire s’arrête là. Il ne se présente pas au concours de l’internat… Peut-être, comme l’écrit l’un de ses biographes (5) : « parce que la discipline et le travail assidu qu’exigeait la préparation à ce concours ne s’accommodaient pas de l’esprit bohême qui était alors le sien ? ». Le jeune homme écrit, compose des poèmes, et l’inspiration le conduit plus souvent dans les allées du Jardin du Luxembourg, que sur les bancs de la faculté de médecine. Il exercera pourtant la profession médicale toute sa vie, ponctuellement, par nécessité, pour subvenir à ses besoins d’argent -en faisant des remplacements en province, en travaillant dans une maison de produits pharmaceutiques -, ou par devoir citoyen, lors des deux guerres mondiales. Il ne fera jamais partie de ces médecins froids qui enseignent à la faculté, aux effets de manches et à la clientèle choisie dans le beau monde. L’exemple de son père, Pierre-Emile Duhamel, herboriste et même un temps, on l’a dit, marchand de bonbons, pour devenir docteur en médecine à cinquante ans ; celui de son professeur, le docteur Blum, à la chirurgie de l’hôpital Saint-Antoine, au sujet de qui il rapporte, dans ses Souvenirs, l’anecdote suivante : « L’un de ses internes venant d’inciser le sein d’une femme pour prélever quelque fragment d’une tumeur et le donner à l’analyse, M. Blum saisit le morceau qu’on lui présentait sur une compresse… commença de le palper doucement entre le pouce et l’index (à l’effroi général de l’assistance) pour s’écrier… « C’est du cancer ! Aucune erreur. Enlevez-moi cela ! ». Nous sûmes plus tard, ajoute l’écrivain, qu’il ne s’était pas trompé » (6). Ces expériences lui ont montré la voie d’une médecine empirique, plus sensible, plus basée sur la connaissance des hommes, en contre-point à l’habileté et au savoir. Bien que de santé fragile (et réformé de son service militaire), il s’engagera comme volontaire en 1914 et passera quatre années de guerre dans les services d’ambulances auto-chirurgicales, les autochirs 9/3 et 16, où son courage et son dévouement seront maintes fois cités par ses supérieurs. Cette expérience violente, il la rapportera dans plusieurs ouvrages, en particulier dans la Vie des Martyrs (1917) et Civilisation (1918) pour lequel il obtient le Prix Goncourt. Sa carrière littéraire peut commencer. Pour sa vie sociale, à défaut d’une vie mondaine qu’il n’appréciera jamais trop, elle s’est établie « parisiennement » après son mariage, à la fin de l’année 1909, avec l’actrice de théâtre Blanche d’Albane, et l’installation d’un nid douillet pour le jeune couple, dans ce quartier de Montparnasse qu’il est alors de bon ton d’habiter, lorsqu’on est jeune, plein d’ambitions, mais qu’on veut aussi profiter de la vie. Est-ce son épouse qui l’entraîna en novembre 1912 au Grand-Palais, où le Salon exposait la Maison Cubiste ? Avaient-ils, en une autre circonstance, fait la connaissance d’André Mare, un habitué du quartier ? Ou bien, plus simplement, dans le désir de se meubler, avaient-ils poussé la porte de la petite boutique de la rue Auber, où le décorateur présentait quelques créations pour la maison ? Je pencherais volontiers plutôt pour cette hypothèse. Le modèle exposé dans la Maison Cubiste leur plut et, comme cela arrivait souvent dans ces cas, à cette époque, ils l’avaient commandé avec certaines modification. Je n’ai qu’à songer à mes parents, aussi de frais mariés à la fin de la Deuxième guerre mondiale, qui commandaient à un ensemblier en vue leur insipide salle à manger, sous réserve de remplacer ses pieds d’éléphant par des fuseaux vaguement biseautés. Nous aurions eu du moins une salle à manger sauvagement petite-bourgeoise, au lieu d’une insipide banalité. Bref, M. Duhamel était médecin -il comptait bien en vivre -et son bureau devait en porter les signes : d’où la coupe d’Hygie et le caducée. Oui ! Mais cette responsabilité lui faisait un peu peur aussi… Vous savez, il écrit de la poésie ? Eh bien, on adoucira le symbole du caducée : « Que penseriez-vous du serpent parmi les roses ? On le voit plus souvent qui s’enroule autour du bâton d’Esculape, mais on le trouve aussi représenté autour d’un arbuste, d’un rameau, d’une bouteille de Bordeaux… Que sais-je encore ? » Quant à sa provenance dans le nord de la capitale ? Les Duhamel et leur famille (ils ont eu trois garçons de leur mariage) avaient (et ont peut-être toujours) une maison dans le Val d’Oise, où l’académicien s’est éteint en 1966. Ne pourrait-on imaginer qu’un homme extrêmement conservateur, peu soucieux des modes et des apparences -un ami le décrit, dans sa jeunesse, portant des grosses lunettes conventionnées et un singulier couvre-chef, «sorte de mi-haut de forme en drap raide», complètement passé de mode (7) -, aura conservé le mobilier de ses débuts, sinon dans son domicile parisien où l’espace est compté (de plus avec une nombreuse famille), du moins dans une maison secondaire ? Ce qui expliquerait l’état de conservation de mon meuble d’appui, qui a même gardé sa glace d’origine. Glace ou miroir de fond contre lequel j’ai posé la reproduction du portrait de Marcel Proust à vingt et un ans par le peintre Jacques-Emile Blanche, deux fils de médecins encore. (1)Je me suis inspiré ici de la définition donnée dans le site les meubles de A à Z, en l’adaptant à la pièce qui fait l’objet de ma description. (2)Carnets de guerre, 1914-1918 d’André Mare, par Laurence Graffin, éditions Herscher, 1996. (3)Extrait de la lettre officielle de M. Lampué, doyen du Conseil municipal de la Ville de Paris, à M. Bérard, Sous-Secrétaire d’Etat des Beaux-arts, publié dans L’Art Décoratif, 20 novembre 1912, n° 184, p.282 (4)Même référence, p. 310. (5)Bulletin de l’Académie nationale de médecine, vol. 169, n° 3, p. 386. (6)Duhamel et la médecine, par le Dr. Patrick Vieuville, BIU Santé. Communication présentée à la séance du 24 novembre 1979 de la Société française d’histoire de la médecine, p. 73. (7)Même référence, p. 73.
