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Cinq petits nuages

On comptait parmi les marchands des puces de Saint-Ouen, notamment dans les marchés les mieux installés, ceux qui étaient là pour tenir sagement leur rôle de pourvoyeurs en curiosités des visiteurs du dimanche, trompant le temps au-dessus d’un bouquin ou plus souvent des mots-croisés, entre un vieux cheval à bascule et l’enseigne émaillée des Potasses d’Alsace ; et puis, ceux qu’on sentait animés d’une autre ambition, celle de se faire dans le métier, une clientèle sérieuse et fidèle, en lui ménageant - comme on dit - des « coups » : c’est-à-dire, des surprises dans une vie de chineurs, des trouvailles relevant de l’exploit en un temps où, bien que le réseau informatique n’avait pas encore commencé d’éclairer les caves,  il était de moins en moins facile de trouver des pièces rares ou référencées, des choses de qualité, des œuvres d’artistes reconnus qui avaient sombré dans l’oubli. Lorsque c’était le cas, elles ne restaient pas longtemps dans le commerce, mais aussitôt elles étaient happées par la main d’un connaisseur pour aller rejoindre le silence de sa collection ; quand elles n’allaient pas alimenter le fonds d’un antiquaire ayant pignon sur rue dans les beaux quartiers. En ce cas, c’était à des prix qui n’avaient plus rien à voir avec ce qu’en voulait au départ le vendeur des puces. Où les avait-il dénichées, lui-même ? That is the question. Il valait mieux souvent ne pas le savoir.

Dans l’une de ces boutiques en situation précaire sur le pavé de Saint-Ouen et qui, tôt ou tard, aurait fini, à coups de bons coups par le quitter pour aller s’ajouter au noble cheptel, au corps d’élite des galeries d’art du Carré Rive Gauche ou du Louvre des Antiquaires, un marchand de peintures avait attiré mon attention, qui tenait boutique en début d’allée du marché Paul Bert, au niveau de la barrière automatique du parking couvert.

C’était un homme jeune, d’apparence bien française, très poli et distingué (ce qui était plutôt rare dans la confrérie des puciers), qui n’avait pas cette façon décousue, assez détachée, de vous renseigner sur ce que vous aviez remarqué dans son commerce, plus intéressée à l’exhibition de votre chéquier ou de votre portefeuille qu’à vous fournir en allumettes pour éclairer votre lanterne, comme c’est trop souvent le cas dans ce genre d’endroit. Un monsieur sérieux de propos, pondéré dans ses allégations, qui ne prétendait pas tout savoir ou se targuer d’être spécialiste en telle ou telle chose, mais semblait bien connaître ce qu’il vendait, avoir fait les recherches nécessaires et indispensables, avant d’en fixer le prix. Je regrettais notamment d’avoir laissé passer chez lui - bien que ce fût hors le cadre de ma collection -, un portrait d’homme de la période révolutionnaire, bonnet phrygien sur le chef et cocarde tricolore à la boutonnière, qu’un air farouche et sa pose éloquente disaient plus proche des planches que des bancs de l’Assemblée (un acteur, un Chenard ou un Fleury, en tenue patriotique ?). Une manière enlevée, vibrante, expressive, presque romantique, qui n’aurait pas dépareillée au-dessus d’une commode précieuse en laque de Chine, sur le papier bleu et argent de ma chambre. Aussi, passais-je régulièrement dans cette boutique, dans l’espoir d’y découvrir un jour un tableau qui me consolerait d’avoir perdu celui-là pour avoir trop hésité. D’autant que le bleu, un peu militaire, de mon papier-peint de Follot, frappé de guirlandes et de couronnes de feuillage argent, et son mobilier en laque rouge, aux formes sobres, presque antiques, m’inclinaient à lui donner un petit côté Directoire, convenant tout à fait à ces années qui précèdent la Grande Guerre, mon époque de prédilection. Mais il est rare qu’on trouve dans ce métier des objets anciens, et en particulier lorsqu’il s’agit d’une collection, exactement ce qu’on recherche. C’est au fond comme dans la vie, avec les gens qu’on rencontre : il faut savoir composer si l’on ne veut pas, suivant l’expression consacrée de ma mère : « finir sa vie, seul comme un chien ! ». C’est ainsi qu’un samedi matin, à l’ouverture de mon magasin, je tombais sur ce paysage de la côte normande, Côte des falaises blanches ou Côte d’Albâtre, comme on l’appelle dans les guides touristiques, peint avec une simplicité de moyens qui lui donnait un caractère presque enfantin (non pas naïf !), sur la base de trois couleurs éclatantes, bleu, blanc et ocre, telles qu’elles sont sorties des gros tubes de plomb Lefranc ou Pebeo, ces références de la peinture à l’huile, épaisses et luisantes comme une mayonnaise bien prise que l’artiste aurait étalée, à grand renfort de coups irréguliers de pinceau. Un tableau de dimensions modestes - un rectangle ne s’écartant pas trop du carré - ; je dois dire, très avantageusement encadré d’une large baguette dorée, creusée en godrons parallèles qui mènent ostensiblement l’œil vers la ligne cobalt de l’horizon. Un trait qui divise la surface en deux parties, presque de valeur égale. En bas, dans la partie sombre : la mer et la côte montueuse, brune verdâtre et ocre jaune, coupée de falaises blanches défiant les tempêtes et qui dérobent à la vue, pas complètement, puisqu’il se signale à nous par la ligne grise de deux môles et leurs phares blancs qui en protègent l’entrée, un port de pêche, oublié et perdu, invisible au milieu de cette nature imposante dont il n’est pas le sujet mais une simple indication de lieu. Dans la partie supérieure, à l’infini, l’azur radieux d’un ciel d’été, où cinq petits nuages blancs, partis à l’aventure, gagnent le large comme un vol d’oies sauvages. La toile est signée, en bas à droite, en lettres bien lisibles, René Crevel 18 (pour 1918). Les côtes françaises, au moment où le pays est plongé dans le cauchemar. La patrie, riante et libre, sous un beau ciel serein, par le temps bitumeux et sanglant des tranchées, des horreurs de la Somme et des tueries de Verdun, de quatre longues années de guerre avec l’Allemagne, qui n’en finissent pas… Je ne discutai pas le prix, d’ailleurs très raisonnable, et embarquais le tableau. Le nom de René Crevel ne m’était pas inconnu. Je pensais au poète surréaliste, ami d’Eluard et d’André Breton. Aurait-il peint également ? Je n’en avais connaissance mais c’était fort possible. Les artistes de l’avant-garde, au début du 20e siècle, étaient bien souvent des autodidactes touchant à divers moyens d’expression, pour ne citer qu’André Breton, Max Jacob, Salvador Dali, Jean Cocteau… et aussi, Picasso. Un paysage de la côte normande par le poète René Crevel ? Une œuvre de jeunesse, étant donné qu’il est né en 1900. Un jeune homme bourré de talents, qui s’essaye dans un genre qu’il n’aura peut-être pas le loisir de poursuivre par la suite ? Un premier jet prometteur sur la toile, devant un site où il passe ses vacances ? J’en ai confirmation, en compulsant une grosse biographie du poète : René Crevel a bien pu séjourner sur cette côte normande, où sa famille possédait (ou louait) une maison, dans le contexte dramatique de l’été 1918. Que faut-il penser d’une œuvre picturale unique, chez un artiste exclusivement connu pour ses écrits ? Un accident sans grande conséquence ? Il n’est pas fait mention dans le récit de sa vie, de quelconque activité picturale suivie. Pourtant, l’œuvre n’a rien de gauche, d’un débutant ou un amateur. Les plans sont équilibrés, la main sûre et sans repentir, la pâte parfaitement maîtrisée. Avec une fraîcheur surprenante, revigorante comme le petit vent qui souffle sur ce paysage marin, qui n’est pas sans évoquer ce qu’il y a de mieux dans la peinture du Nord, à cette époque : les belles vues froides des Scandinaves ou des Russes, très graphiques dans leurs aplats de couleurs vibrantes, leurs ciels purs, leurs formes stylisées, relevant presque de l’art de l’affiche. Ce tableau a trouvé sa place chez moi, au-dessus d’une commode chinoise, où il apporte à mon intérieur une touche de modernité, celle du début du 20e siècle, qui s’impose dans la peinture et les arts appliqués et qui, bientôt, va entraîner toute l’époque dans une aventure sans retour. Cependant, je dois dire que ce Crevel poète qui aurait tâté du pinceau dans sa prime jeunesse, ne me semble pas convaincant… Aussi, quand j’apprends qu’il a un homonyme parmi les peintres de son temps, je me mets aussitôt en quête de renseignements sur lui, un peu déçu de devoir peut-être renoncer à une paternité poétique, pour mon tableau, à une notoriété solidement établie dans les rangs des Surréalistes, pour un obscur rapin qui aurait eu une heureuse inspiration devant le motif de la côte normande. Car, il s’agit bien d’un autre René Crevel et les preuves à l’appui - sa signature, en premier lieu -, ne laissent plus aucun doute. Mon René Crevel est né (si j’en crois le volumineux ouvrage que lui a consacré Mme Jane Otmezguine)* à Rouen, le 23 février 1892, dans une famille bien normande et rouennaise de surcroît, depuis des générations. Il a grandi à Fécamp, où ses parents se sont installés quand il avait trois ans. A l’époque un port de pêche important, notamment pour la morue qui fait vivre une partie non négligeable de sa population : ces Terre-Neuvas qui partent, du printemps à l’automne, jeter leurs filets du côté de Terre-Neuve, au large du Canada. A 14 ans, il a suivi un apprentissage en architecture, ce qui lui aura permis d’entrer en contact avec les milieux artistiques de sa région, mais surtout de se familiariser avec les divers courants esthétiques de son temps. En particulier avec cet Art Nouveau, qui prône la synthèse des Beaux-arts (sculpture, peinture, architecture) avec les arts décoratifs (les arts appliqués, comme on commence à les nommer alors). Bientôt, lui aussi, à l’exemple de ses aînés Grasset, Dufrène, Follot, Rapin et quantité d’autres, se penche sur la question du décor dans la vie quotidienne, laquelle ne considère plus l’espace de vie comme le reflet, la marque, d’un milieu social ou d’un passé familial, mais comme un cadre adapté aux besoins de celui qui l’occupe et propice à l’épanouissement de sa personnalité. « L’idéal étant de créer spécifiquement chaque éléments de la décoration : revêtement ou ornement mural - papier peint, tenture ou peinture -, mobilier, tapis, objets… en fonction d’une pièce précise, d’une architecture particulière. La mise en espace demande ensuite un véritable scénographe, dont chacun des éléments concourt à la fois à l’originalité et à la cohérence »** de l’ensemble. Parallèlement à cette activité inventive, Crevel est un peintre autodidacte qui, avec un groupe d’amis artistes, s’en va à la belle saison planter son chevalet dans la nature, devant le motif, à travers le pays des hautes falaises, entre Fécamp, Yport et Etretat, comme l’ont fait, avant eux, les peintres qu’il admire, les Boudin, Corot, Courbet, Monet et les Postimpressionnistes. Ces virées à bicyclette que l’écrivain Georges Normandy, confie plus tard aux pages d’une revue, sous le nom de « Dimanches de peinture » : où Crevel, Caniel, Burel et Simonin « unissant leurs hésitations et leurs enthousiasmes (…) allaient, la boîte sous le bras, à travers les campagnes cauchoises, campaient à leur guise en pleine nature, devant un même site (…) jusqu’au moment où, le soir venu, ils revenaient vers la ville, grisés d’air pur, de lumière et un peu plus savants qu’ils ne l’étaient à l’aube » *** . Remarqué très tôt parmi les talents du cru, René Crevel quitte sa Normandie natale en 1913, pour s’installer à Paris. Il a décroché un emploi de dessinateur chez Dumas, une de ces bonnes maisons de décoration et ameublement, qui ont défendu avec succès l’Art Nouveau à l’Exposition Universelle de 1900, accoutumée depuis à présenter ses créations lors des grands salons annuels de la capitale, mais qui sent le vent tourner avec l’arrivée d’un public, sinon plus jeune, plus sensible aux innovations esthétiques du moment. C’est dans les ateliers des établissements A. Dumas, passage Stainville à Reuilly, qu’il va s’initier à la technique du papier peint, puis au dessin de meubles, de tissus, tapis… dans le sillage de ce style nouveau qui commence à percer, et qui fait une part plus large à la couleur, aux lignes claires et à l’aspect fonctionnel, dans la décoration intérieure. En 1918, il expose pour la première fois à Paris, à la galerie Sauvage (rue Saint-Honoré), inaugurée au printemps. Un de ces lieux privilégiés, qui jouent la carte des jeunes artistes et qui a ouvert avec une exposition consacrée à L’Art décoratif théâtral moderne, avec les Russes, Mikhael Larionov et Natalia Gontcharova. Avec celle qu’il consacre à René Crevel et ses amis normands, il est un peu décalé… Moins qu’on pourrait le penser, au vu de ce paysage marin. En effet, depuis qu’il est parisien, Crevel a eu le loisir de frayer avec les milieux artistiques qui cherchent de nouvelles formes, et il s’est pris d’intérêt pour le graphisme japonais à cause de l’alternative qu’il offre à la vision occidentale, telle qu’elle a été établie en Italie, à la fin du Moyen Age. Les estampes d’Hokusai, Utamaro, Hiroshige, l’ont conduit à modifier ses conceptions picturales et à adopter celles d’un Paul Gauguin, pour qui la perspective et le modelé n’existent plus ; le clair-obscur, remplacé par la forme pure ; les plans, conçus en aplats de couleurs, cernés par la ligne et superposés sur la surface de la toile, comme dans l’art japonais. Ce qu’on a appelé, vers 1890, le « Cloisonnisme », parce qu’il enferme les formes au lieu de les lier, comme c’est le cas avec la peinture académique. Toute un école s’est développée autour de cette vision de Paul Gauguin, avec des peintres comme Emile Bernard, Paul Sérusier, Maurice Denis, Paul Ranson, Emile Schuffenecker, qui s’est qualifiée d’Ecole de Pont-Aven, du nom d’une petite localité de Bretagne où ils se sont installés pour travailler de concert dans la nature… et pour des prix appropriés à leur bourse. La région est propice à la « façon cloisonniste » : la simplicité presque naïve du paysage, les contrastes - jusqu’ici, assez peu exploités en peinture - des couleurs franches, les formes simples qui répondent à un besoin nouveau de « primitivité » chez ces artistes, et qu’on va voir s’imposer au cours des décennies suivantes. Ils ont décidé (ces peintres), sur le conseil de leur ami hébraïsant, Cazalis, de se baptiser Nabis, qui veut dire en hébreu, le Prophète. Montrant ainsi leur volonté de régénérer l’art de leur temps, comme les prophètes le peuple d’Israël. René Crevel a-t-il fréquenté l’atelier de Paul Ranson dans le quartier de Montparnasse, l’Académie Ranson, que sa veuve, après la mort du peintre en 1909, continuait de diriger, rue Joseph Bara ? Rien qui vienne l’infirmer, sinon qu’il ne figure sur aucune photographie des élèves de cet atelier, dans ces années. En tout cas, il a dû penser, en écoutant et surtout en voyant ce que faisaient ces jeunes artistes, à ses falaises de Fécamp, qui se prêtent si bien au graphisme onduleux des Nabis et aux compositions rigoureuses de Gauguin ; à cette vision enfantine qui fait voir la mer, bleue, du plus beau bleu de la palette, ou un champ, jaune, aussi jaune qu’il est possible de le faire sortir du tube de peinture. Il en est à un tel point obsédé, de ses falaises, qu’on les retrouve dans un paysage antique qu’il brosse pour un décor de scène, en 1915, avec les ruines d’un temple dorique au premier plan. Petite parenthèse. De la guerre, il n’en est pas question dans la volumineuse biographie que j’ai consultée. Mme Otmezguine n’en dit pas un mot, à propos de son sujet. René Crevel a-t-il accompli son devoir ? Apparemment, non. Contrairement à ses contemporains Paul Follot, Maurice Dufrène, André Mare, et bien d’autres… Pour quelles raisons ? Je vois s’anticiper le débat qui aura déchiré les rangs des artistes-décorateurs de la décennie qui va suivre, entre ceux qui ont payé leur tribut à la France et ceux qui plantaient les bases de leur futur succès, pendant que leurs petits camarades se battaient. Une réputation, ça tient à des faits comme celui-ci. Mais revenons à nos falaises. A l’époque de sa première exposition parisienne, en 1918, Crevel continue de passer ses étés à Fécamp, où il réalise un grand nombre d’études sur le thème. Il a compris, comme je viens de le dire, l’importance graphique de ces éléments naturels du littoral. Comme il l’a compris aussi, dans ces villages du pays cauchois ; Triel et autres, avec leurs petites maisons cubiques, leurs façades planes, définies par la lumière et les grands aplats de couleurs. Les collines de Fécamp - car c’est bien de Fécamp qu’il s’agit sur mon tableau - s’arrondissent entre ciel et mer, comme la grosse patte velue d’un brave chien assoupi au coin de la cheminée. Leur ordonnance majestueuse s’est muée en une présence rassurante, familière. Les entailles d’albâtre qui les découpent semblent des griffes mollement enfoncées dans le tapis profond d’un salon maritime. Je n’ai pas retrouvé le lieu précis où l’artiste s’est placé pour les peindre. Pendant plus d’un siècle, le paysage a eu le temps de changer d’aspect, le vent et les intempéries aidant. Je suppose qu’il s’agit d’un monticule assez plat, pour y placer un chevalet et son homme ; à quelques pas en surplomb du chemin des douaniers. D’un endroit où leur masse imposante est moins d’une architecture, d’une cathédrale gothique affrontant les flots, qu’une succession de mamelons qui investissent l’espace en suivant le caprice d’un dessin d’enfant. Leurs gros dos arrondis n'offrent aucune opposition d’ombre et de lumière, seulement des surfaces de couleurs superposées - ocre jaune, bruns, vert sombre -, coupées du blanc des falaises crayeuses. L’horizon, un peu au-dessus du niveau des yeux, est souligné par un trait plus sombre d’outre-mer ; une façon d’accentuer encore la profondeur du tableau et donner au spectateur la sensation de vertige qu’on éprouve d’un balcon surplombant le vide. Point de vue en plongée, de biais, qui cache le littoral, les plages d’Yport, les côtes de Senneville, l’estuaire de Fécamp, pour guider le regard vers le fond, la rencontre du ciel et de la mer. Du ciel, René Crevel s’en sert pour donner vie et mouvement à sa composition, avec les cinq petits nuages blancs, à peine soulignés d’une touche de gris, cinq petites meringues qui ont gardé la forme du sucre battu dans les blancs d’œufs, cinq petits cumulus (les nuages du beau temps) qui s’enfuient en ordre décroissant vers le large. On est bien en Normandie, où le ciel est un constant mouvement. Il doit même y en avoir un plus gros qui passe en ce moment au-dessus du peintre, car il a plongé dans l’ombre le dos de la colline au premier plan. Le sentier, pour lui, a pris le chemin inverse des nuages ; entre les bruyères et les buissons sauvages, argousiers ou aubépines ( ?), il serpente avec le paysage littoral et les surprises de la perspective. Passant de l’ombre raboteuse au soleil, l’artiste le prolonge d’ailleurs sur la colline d’en face, d’un trait dans la pâte, plutôt une fantaisie de son pinceau qu’un geste délibéré de créateur ; et puis plus loin encore, sur la colline suivante, toujours dans la lumière, et ainsi de suite, aussi loin que porte la vue. Au-dessus de la tache blanche des falaises, deux pointes curieuses - une tour de guet, une chapelle, un mirage, les deux cornes d’un dieu marin ? Peut-être la brèche de la Valleuse qui coiffe de son bonnet familier l’horizon liquide. Sur ce dernier, perdu au milieu de la zone bleue, vibrante, qui emplit le coin gauche du tableau, un cotre, un petit chalutier partant pour la pêche enfle sa double voile ocre avec cette « grâce lilliputienne », comme le dit si bien Proust dans sa description d’un tableau d’Elstir, d’un papillon endormi sur le miroir bleu, au pied des immenses falaises*. Je lis une certain intérêt dans ce détail qui fait écho à la fuite des cinq nuages dans le ciel. Une sorte de bulletin météo m’indiquant la présence d’un bon petit vent frais, propice à la traversée. D’où j’en peux déduire que ce tableau a été peint par une belle matinée d’été et que, s’il n’y avait pas d’avantage d’embarcations sur les vagues, c’est que peut-être il était tôt et les hommes tous sortis pêcher au loin. La mer n’était pas alors, comme aujourd’hui, un terrain voué au plaisir sportif et au divertissement. Cette peinture a-t-elle été exposée avec les nombreuses vues marines qu’il a peintes en 1919, lors de la rétrospective « René Crevel, Jean Morin » organisée par la galerie Sauvage, en mai-juin 1920 ? Parmi elles, une trentaine de tableaux directement inspirés par Fécamp et ses environs. Cette exposition a été suivie, quelques mois plus tard, de sa première participation au Salon d’Automne, aux côtés de Lebasque, Camoin, Maurice Denis, Henri Matisse, Van Dongen, Vlaminck, Vallotton… Dans la revue Art et Décoration de cette année, il est souligné la stylisation formelle de René Crevel, ses plans découpés comme des portants de théâtre. Et le critique rapproche son style de l’art du verrier et du décorateur… Décorateur, il en revendique le titre dès cette année 1920, et figure sous cette rubrique dans l’annuaire professionnel des artistes qui exposent au Grand Palais. Est-ce pour cette raison que René Crevel n’a pas été retenu dans l’histoire de la peinture au 20e siècle ? Au même titre qu’un Van Dongen, Picabia, Marquet… L’argument qu’il vient tard dans l’avant-garde ne tient pas. Oui, si on le compare à un Maurice Denis, Paul Gauguin, Georges Lacombe, Bonnard ou Vallotton, tous de la génération de 1890. Non, si l’on pense à Van Dongen, Raoul Dufy, Marquet… qui sont de la première décennie du siècle. Est-ce le fait qu’il disperse son talent de peintre en œuvrant dans des domaines des plus variés ? Dès 1920 - comme je viens de le dire -, il se laisse classer parmi les artistes-décorateurs de son époque. Il multiplie les projets de papier peint, tissus, mobilier, céramiques, etc. dans ce style qui allait triompher à l’Exposition des Arts Décoratifs de 1925. Et d’ailleurs, cette voie commerciale lui a fait occuper une place importante dans les arts appliqués : il est le scénographe de la Classe Textiles, organisateur du Pavillon de Limoges… A partir de là, le succès qu’il rencontre le voue à devenir un acteur important de la scène Art Déco. Sa peinture s’en ressent d’ailleurs. Il y a comme une rupture dans sa manière. La géométrisation des formes, les volumes nets, avec une influence du Cubisme, un côté « bétonné » du paysage qui deviendra la caractéristique du deuxième Art Déco, autour de 1930. Les groupes de marins autour du cabestan ou traînant sur les quais, les grues et les chalutiers… Tout cela se prête mieux au lavis, à ses plans contrastés, aux sujets plus anecdotiques ou industriels. Crevel a quitté la vision cloisonnée des Nabis pour une élégance formelle du dessin, avec ses nus dans des paysages oniriques, qui vont orner céramiques et panneaux décoratifs. Pour en revenir à mes cinq petits nuages blancs. Ils ont traversé l’Atlantique avec le chalutier retardataire qui affrontait la houle, jusqu’aux côtes inhospitalières de Terre-Neuve et, peut-être plus loin, au large du Labrador où l’on prend le hareng et la morue aussi longtemps que la mer le permet et que la tempête ne vient pas rendre ces régions dangereuses pour la navigation. Jusqu’aux côtes d’Anticosti, cette île qu’on ne pouvait pas atteindre en bateau, ou très difficilement, il y a de cela encore cinquante ans, parce qu’elle est entourée de récifs submergés. On y compte ainsi plus de 400 naufrages, dont les épaves encombrent l’étroite bande de rochers qui sépare l’océan de la forêt de sapins. Débris de bateaux, restes de coques rouillées, poulies et vieux gréements, mêlés à des branches, des caisses, des cordages et des troncs enchevêtrés, forment un spectacle poignant autour d’une vieille croix blanchie par le sel et qui brave encore fièrement le large. A son pied, une petite chapelle fermée d’une vitre que les tempêtes ont presque renversée, où sont inscrits les noms des victimes qu’on a pu identifier. Parmi eux, une étiquette en plastique, rouge comme un caillot de sang, avec ces mots : Je suis chrétien, veuillez appeler un prêtre s’il m’arrivait un accident et prévenir ma famille… Le reste a été effacé par les embruns, mais je devine au nom de son bateau, le Roule-Boule, disparu tragiquement en 1977, qu’il s’agit d’un enfant de Fécamp. *René Crevel -peintre, architecte, décorateur -, de Jane Otmezguine, aux Editions Main d’Oeuvre, 2019, 661 pages. **P.14, opus ci-dessus. ***P.8, opus ci-dessus. ***P.10, Marcel Proust, JFF (T.III, p. 103)

LéopoldDiégoSanchez.

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