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 Un petit tabouret de MAM’

 

 

  En hommage à Anne Vignal.

    C’est un petit meuble sans prétention : un simple châssis de bois laqué d’une couleur verte assez dense -je dirais presque un vert antique -, souligné en ceinture par un bandeau plat argenté à la feuille d’argent, mate, un peu effacée par endroits. Ses pieds sont courbés légèrement en s’évasant vers le bas, à la manière de quatre sabres fichés en terre, à section plane, sans sculpture ou ornement, un peu l’austérité d’un siège curule. Son assise plate, carrée, de 31 cm. de côté, est recouverte d’une tapisserie au petit point représentant une vasque noire, plutôt qu’une corbeille (ce que pourrait laisser penser un regard rapide), plus exactement tissée de fils de soie noire alternée avec des bandes verticales plus claires, auxquelles sont mêlés des fils d’or. Cette vasque, suspendue en l’air, comme un amateur de jardinage aurait su le faire sous une pergola, déborde de grosses fleurs aux nuances pastel -rose poudre et blanc crémeux, lilas mauve mêlé de lait, hortensia fané -, penchant leurs têtes enturbannées, comme un groupe de sultanes curieuses à la balustrade d’un balcon moucharabieh, sur un fond mouvementé de lianes, d’ondulations de tiges, de fleurs en boutons, le tout bleu, vert, perle grise, violet, rose… disant bien qu’il s’agit-là d’un jardin suspendu. L’ensemble est traité d’une manière plutôt libre, joyeuse et ensoleillée, un peu dans ce style rose et bleu d’une Côte d’Azur impressionniste, à la Bonnard, dans ses chairs, avec des aplats de couleurs cloisonnées d’ombres, à la façon d’un champlevé. Tout à fait caractéristique du travail du décorateur Michel Dufet, avant 1914.

 

   D’abord, qui est Michel Dufet ? Ce qui revient à dire qui est MAM’ ? puisque ce meuble porte en signature, sous sa ceinture,

ces trois lettres majuscules avec une apostrophe presque invisible. (Attention à l’apostrophe, la plupart du temps négligée dans les catalogues -même par Florence Camard, dans son livre sur cet artiste -, elle donne un sens à ce qui passe habituellement pour un sigle ; on va même jusqu’à l’interpréter par l’abréviation de Mobilier d’Art Moderne !). MAM’ est en fait le nom de la société fondée en 1913 par le décorateur Michel Dufet et son associé Edmond Vasset, fils d’un antiquaire qui tenait commerce sur le boulevard Raspail, à Paris. Destiné à reprendre le métier paternel, ce dernier s’est associé à un décorateur (chose qui se faisait fréquemment à cette époque), pour promouvoir « l’art moderne » ou ce qu’on nommait ainsi, en référence à une poignée d’artistes qui avaient proposé, au cours des deux décennies précédentes, une vision du monde, plus en affinité avec le rythme que les récents progrès techniques -la lumière électrique, la circulation terrestre motorisée automobile et aérienne avec l’aéroplane, et bien d’autres nouveautés -, donnaient à la vie quotidienne des habitants des nations industrialisées. A leur suite, les arts appliqués s’étaient vu engagés dans un renouvellement en profondeur des formes, afin qu’elles répondissent davantage à la demande d’une société qui associait désormais ses goûts et habitudes à la vitesse (toute proportion gardée), à un éparpillement matériel (début du non-être que nous ressentons de nos jours sous le coup des technologies modernes), à une internationalisation progressive de la planète qui ne donnait pas encore de fruits empoisonnés mais commençait de s’attaquer aux barrières entre les races, les peuples, les cultures, les sexes… et bientôt aussi, les milieux sociaux. Ce souci de renouvellement n’était pas une nouveauté dans notre pays. Avec un peu de retard sur ses voisines, l’Angleterre et l’Allemagne, grandes nations industrialisées avant la nôtre, la France s’était lancée au tournant du siècle dans l’union «de l’art et de l’industrie ». Mouvement que la clientèle fortunée n’avait pas entendu de la même façon. Mises à part quelques exceptions, parmi les plus snobs ou les plus riches, la classe bourgeoise trouvait les propositions de l’Art Nouveau trop théoriciennes, trop germaniques, trop anglo-saxonnes, pas assez Françaises, pas assez conformes à son manuel de savoir-vivre ! Elle regarde, encore et toujours, vers les formes de ce 18e siècle qu’elle se rengorge d’avoir imposées à travers le monde, ainsi que sa cuisine et ses bonnes manières, de Berlin à Saint-Pétersbourg, en passant par Montevideo. Elle consentirait, à la rigueur, à les nuancer d’une pointe de ce qu’on nomme alors « la modernité » : plus grande simplicité dans la forme, fonction pratique plus clairement énoncée, production en série, mise en avant du matériau naturel sur les fioritures décoratives... Mais, holà ! Sans aller trop loin ! Sans outrager le bon goût. Avant MAM’, avant Michel Dufet et Edmond Vasset, un couturier, Paul Poiret, s’est penché sur la question en adjoignant en 1911 à sa maison de couture une section décoration avec les ateliers Martine. Deux ans avant lui, avec des moyens financiers et publicitaires assez considérables, un grand magasin parisien, Le Printemps, éditait déjà, à l’exemple de ses homologues américains ou anglais, des objets, des textiles et des articles d’ameublement de qualité, sous le label Primavera. Une entreprise de peintures, miroiterie et papiers-peints, la société Ruhlmann & Laurent commençait aussi à proposer à ses clients quelques pièces de mobilier, parallèlement à ses activités de décoration. Dufet et Vasset ouvrent une boutique à la fin de 1913, au n°3 de l’avenue de l’Opéra. Les choses qu’ils éditent (tissus, papiers-peints, tapis, petits meubles...) s’adressent d’abord et presque exclusivement à une clientèle féminine, ce qui explique le sigle MAM’, abréviation de l’expression populaire (mais non argotique) Mam’zelle pour Mademoiselle. La jeune femme célibataire, un phénomène nouveau dans la société française à la veille de la Première guerre mondiale et qu’à défaut de l’avoir créé (ce qui aurait été logique, les hommes étant au combat), la situation exceptionnelle entraînée par le conflit aura, pour une large part, contribué à accentuer. La jeune femme de 1913 revendique le droit de travailler dans des domaines réservés, jusqu’ici, aux hommes. Elle ne veut plus être seulement demoiselle de maison, servante, petite main dans un atelier de couture ou vendeuse de grand magasin. Elle suit de plus en plus des études supérieures (pour les plus privilégiées) ; s’emploie, comme infirmière ou auxiliaire, dans un laboratoire de médecine ou de chimie ; tient toute seule une boutique ; trace des plans dans un cabinet d’architecture, un atelier d’art, un bureau d’industrie… Pendant et après la guerre, elle étendra encore ses conquêtes dans les domaines d’activités. Elle dispose de moyens propres (quand elle n’est pas d’un milieu fortuné) pour s’habiller, se meubler, installer son home. Elle commence même à conduire sa voiture. Silhouette sportive, libérée des entraves et fanfreluches de ses aînées, elle a adopté le teint halé qui, à en croire une publicité pour les premières lampes à bronzer : « enlève à la peau nue ce qu’elle pourrait avoir de blessant pour les yeux » ; pas de bijoux, mais un bracelet-montre ; les cheveux courts et le regard hardi dans un visage aux rondeurs perdurantes de l’enfance. Voici la cliente à laquelle s’adressent ces choses simples, intimes, colorées et pleines de fantaisie. Cette MAM’ que Dufet et Vasset ont choisi pour symbole à leur entreprise de décoration… La jeune femme moderne de toutes les époques, à l’image de la personne charmante qui, « pensant que cela allait m’intéresser », m’avait sorti je ne sais d’où, le tabouret dont il est question ici : l’antiquaire Anne Vignal. Hommage et reconnaissance lui soient manifestés ! Je la remerciais de son attention, en plus d’accepter sans discussion le prix qu’elle en demandait, en lui offrant une série DVD que la chaîne Arte avait consacrée quelques mois auparavant à l’Abécédaire du philosophe Gilles, dont les cours en Sorbonne furent des moments uniques dans l’histoire de la pensée. Anne Vignal l’appréciait beaucoup et peut-être se était-elle parmi les étudiants qui entourent son bureau, en ces belles années autour de 1968 ? En faisant des recherches, comme je le fais chaque fois après un achat (tandis qu’un marchand avisé les ferait avant, mais je fonctionne au coup de cœur et non au calcul mathématique), je suis tombé sur un dessin dans lequel mon tabouret figure, du moins dans sa forme. Il s’agit d’un projet de cabinet de toilette aménagé en dressing, vers 1917. « Une toilette qui fait dressing ! On est où, là ? Chez les Roms ?» s’est exclamé mon ami Frankie, consultant artistique chez Sotheby’s. D’abord, je pense que le mot « toilette » n’avait pas le même sens alors, qu’aujourd’hui : il désignait le lieu où une personne de condition aisée achevait de se préparer avant de sortir ou de se mêler au monde. On y trouvait, chez une dame de la bonne société, un meuble à coiffer, une ou plusieurs lampes à éclairage douillet, des sièges confortables… De là à y placer des canapés encombrés de coussins, des rideaux, des étagères garnies de bibelots, un para-vent, et même un petit meuble-bar, comme sur le croquis trouvé dans la revue La Vie Féminine d’avril 1918, sous le titre « La décoration des caves » ? En fait ce mélange des genres est né des contingences imposées par la guerre et particulièrement par les bombardements nocturnes de Paris, qui ont obligé les habitants des beaux quartiers à aménager leurs caves en abris pour des séjours plus ou moins prolongés. Les premières bombes ont été lancées des avions allemands, les Taubes, entre la Porte Maillot et Passy. Il existe d’ailleurs une illustration de Georges Barbier pour la Vie Parisienne du 13 avril 1918, « La coquetterie en alerte », montrant ce qu’une Parisienne emporte avec elle pour se réfugier dans sa cave. C’est assez gratiné ! Mon tabouret devait faire partie de ces petits meubles, qu’on disait au 18e siècle «volants», parce qu’ils n’avaient pas de place déterminée dans le décor et qu’on pouvait aussi bien les mettre où l’on voulait suivant ses besoins. Dans une cave, ils étaient là plutôt pour distraire l’ennui que dans une volonté de confort. Sa tapisserie n’en est-elle pas la meilleure preuve ? Plus d’une demoiselle de 1913 a dû tuer le temps des alertes aériennes en tirant l’aiguille et le fil de soie sur son ouvrage. Anne Vignal devait connaître quelqu’un qui possédait d’autres meubles de Michel Dufet ; puisqu’elle me proposa, sous réserve de l’obtenir, une commode que je n’aie pas pu avoir, hélas ! Elle a été achetée par un antiquaire de la rue de Miromesnil, qui en voulait fort cher plus tard. Encore un meuble de cave ? Non, bien que d’une hauteur excentriquement basse pour sa longueur ; mais c’était aussi l’époque où l’on aimait vivre au ras du sol, « à la persane », depuis que les Ballets Russes et surtout le succès de Shéhérazade en avaient lancé la vogue. Anne Vignal avait conservé, dans son allure, sa façon de se mouvoir et surtout de rire, le charme d’une jeune fille en fleurs. J’entends encore son rire mutin, quand elle vous lançait : « C’te blague ! J’pourrais être grand-mère ! » Peut-être, mais c’était ainsi. Elle avait la fraîcheur de l’adolescence chevillée au cœur. C’était peut-être ce qui lui donnait cet aspect fragile, encore accentué par sa silhouette et ses yeux pétillants d’esprit. Une expression que je n’ai retrouvée chez personne et qui semblait vous dire, avec sa gentillesse coutumière et les bonnes manières qu’elle savait mettre en tout, sans diminuer pour autant son esprit critique : « C’est vrai, ce mensonge ? », lorsqu’on lui racontait une chose qu’elle savait erronée ou qu’elle ignorait, ce qui était plus rare ! Anne était en plus d’une jeune femme intelligente, une personne très cultivée… mais cruellement sceptique. Peut-être pour mieux défendre un jardin secret encore fleuri d’illusions. Autant sa personne pouvait passer pour enjouée et volatile, autant sa voix était posée, sensée, rassurante. Elle n’avait pas de ces retours dans l’élocution, de ces hésitations qui se dissolvent en balbutiements, en onomatopées, en ces périodes entre hauts et bas, comme l’ont souvent les jeunes gens, et qui en jouent pour charmer ou feindre l’intérêt profond devant un interlocuteur. Elle parlait droit, clair, même douloureusement clair, lorsqu’il s’agissait de régler une question. J’en sais quelque chose ! Mais on sentait que c’était-là l’expression d’un profond sens moral, de justice et d’objectivité, qui ne supportait pas les faux-semblants. Etrange personne qu’Anne Vignal en qui s’exprimaient d’innombrables curiosités dans le domaine de l’esprit, du goût et des sentiments, avec suffisamment de maturité pour relativiser à la fois les uns et les autres, comme avait dû le lui enseigner une existence compliquée. Elle ne devait pas avoir eu une vie facile, bien qu’elle ait relativement bien vécu, du temps où elle tenait une boutique d’antiquités, dans la rue du Bac, et avant. Elle se débrouillait pourtant pour sauver les apparences, et pour elle, et surtout pour sa fille qui était, je crois, à la fois son bonheur immense et une source de soucis… Comme le sont tous les enfants pour une mère. Elle m’en parlait parfois avec beaucoup de fierté. Que s’est-il passé ? On offre aux autres un masque souriant et impassible, une image de force tranquille et d’équilibre, un esprit bienveillant qui vient à bout de tout et, derrière cette apparence, un rien vient un jour déterminer au pire. Que fut ce rien ? Je l’ignore. Elle est partie, sans bruit, pour un monde qu’on prétend meilleur, et je ne peux m’empêcher de la voir, lorsque je regarde ce charmant tabouret aux couleurs de roses un peu fanées.

LéopoldDiégoSanchez.

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