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Deux statuettes Art-Déco
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La sortie du lycée Masséna était toujours un événement pour nous. Si son entrée principale, aussi morne et solitaire durant les heures de cours qu’un monument aux morts, sous son porche majestueux en pierre de la Turbie et son Olivier de la Sagesse, était encore en ce temps-là strictement réservée aux membres du corps enseignant et de l’administration, et interdite sous peine de sanction  aux lycéens non pensionnaires, les entrées latérales, dans les deux rues parallèles, au calme à peine troublé par le rythme horaire de ce grand établissement niçois, offraient à ce moment une joyeuse cohue, sévèrement encadrée par la brigade des pions (les surveillants) jusqu’à ce qu’elle ait franchi le portail en fer forgé de la sortie. Passé ce seuil, nous étions dans la jungle et ce n’était plus l’ordre mais la force seule qui faisait loi. Bagarres, discussions, règlements de comptes - souvent avec des élèves d’établissements concurrents, venus parfois de fort loin pour régler de vieux contentieux, des écoles professionnelles que dédaignaient les enfants de bourgeois ou des clans de quartiers populaires (c’était l’époque des blousons noirs) -, étaient assez fréquents pour que les autorités locales s’en émussent un jour, après une confrontation mémorable avec la bande redoutable de la Vieille-Ville, les Babazouks, qui fit quelques blessés, pour poster un gardien de la paix dans ce coin, au moins pour un temps.          

    Assez indifférents à cette guéguerre intestine qui concernait surtout les potaches - population turbulente des pensionnaires recrutés le plus souvent dans les communes alentour, ce qui expliquait en partie ces haines claniques qui dégénéraient à la sortie -, nous nous retrouvions avec des copains, souvent étrangers au lycée, pour aller prendre un café dans l’un de ces lieux bien clos et bien sombres, surtout sans terrasse ni parasols, privilèges accessoirement réservés aux retraités et aux touristes, et qui s’animaient un peu, en deuxième partie de journée, avec une clientèle des écoles, pour qui l’essentiel était ne pas être vue de l’extérieur en ces lieux de perdition, par sa famille ou un

professeur, ce qui dans ce temps revenait au même. Au plus profond de ces antres obscurs qui se prévalaient des noms de pub, tee-house, drugstore ou autres appellations à consonnance britannique (avec les chansons des Beatles l’Angleterre était alors à la mode), nous traînions, avec nos sacs en bandoulière, duffle-coat et manteaux de bobbies(qui se portaient très longs sur les mollets), nos casquettes à la Watson ou à la Sherlock Holmes, briquets zippos, clarks et pantalon pour jambes pachydermiques, entassés sur les banquettes, sortes de boîtes à sardines en sky dont nous entretenions consciencieusement la vétusté et l’odeur fétide avec nos mégots et nos mauvaises manières. Avec les beaux jours, c’était autre chose. Nous trouvant dans la même classe, avec mon ami Oliver, quand un cours de l’après-midi avait sauté ou s’était terminé assez tôt pour que nous soyons libérés quand le timbre de l’église Saint-François égrenait les quatre petits coups grêles de quatre heures, nous partions, dans l’intention de profiter des meilleures heures de soleil et de douceur de la journée, vers l’une de ces petites criques turquoise que la mer borde d’un lit de cailloux ronds et blancs, entre les déchirures des rochers de la basse-corniche. Pour cela, une seule direction : le Cap de Nice ! C’était un peu loin, mais une demi-heure de marche le long du littoral, ne nous faisait pas peur. Il y avait encore sur le port, lou passagin, un vieux pêcheur qui, contre une pièce, vous portait sur sa barque de l’autre côté de la rade, jusque devant le lazaret. Ce qui raccourcissait sensiblement votre progression. Sinon, il nous arrivait de prendre le bus qui nous déposait sur cette basse corniche, au niveau de la grosse villa en meringue rose et crème vanille, que les niçois nommaient Château de l’Anglais… Ce qui, pour eux, est un peu l’équivalent de Château du Fada. Un chemin, pour majeure partie en succession d’escaliers, commençait ici sa descente vers la mer. Long et fastidieux, mais aussi dangereux car sujet à mauvaises rencontres, plutôt que l’emprunter, nous nous improvisions un parcours entre les jardins des maisons, escaladant des murs et même, à un certain moment, des toits, au risque de nous rompre le cou ou d’essuyer une volée de chevrotines, avant d’atteindre une place en surplomb au-dessus d’un formidable éboulis de rochers. De ce promontoire, dominant d’une quinzaine de mètres la baie, Thétis s’offrait à nous dans toute sa splendeur de bleus, intenses jusqu’au vertige, aveuglante de myriades d’étincelles d’or qui nous traçaient un chemin de feu jusqu’au Soleil. Nous n’avions plus qu’à suivre les traces des pas des habitués qui fréquentaient ces sentiers réservés à leurs ébats secrets, entre les figuiers sauvages, les tamaris et l’érection ultime des agaves, pour accéder aux plages. Mon amitié avec Oliver ne manquait pas d’ambigüité. Bien que nous n’en ayons jamais dit mot entre nous, je crois qu’il en allait de même pour lui, peut-être sur un autre plan. Nous nous étions connus un an ou deux auparavant, en classe de troisième, je crois, au moment où l’on m’avait changé d’école. Nous partagions le même goût pour les choses du passé, pour les livres, l’histoire… De mêmes dispositions artistiques nous rapprochaient : nous apprenions ainsi par cœur des vers, pour nous les réciter parce que nous les trouvions bien rythmés ; nous nous lisions nos dissertations avant de les remettre à notre professeur, ou des œuvres plus personnelles que nous transcrivions sur des cahiers ; il nous arrivait d’aller ensembles dessiner un coin pittoresque de la ville, qui nous semblait avoir gardé son cachet d’autrefois, ou le détail d’une peinture ou d’un meuble, dans ce musée Chéret qui avait conservé l’aspect Belle Epoque et l’éclectisme dans ses collections, qui avaient dû être jadis ceux des grandes villas de la Riviera… Toutes ces choses nous unissaient en regard de nos camarades qui ne pensaient qu’à la bagarre, au football ou à la manifestation de leur sexualité, à l’âge où - il faut le dire - c’était bien légitime. D’autres, plus profondes, auraient dû pourtant nous prévenir l’un de l’autre. J’étais, sous des airs sympathiques et sportifs qui auraient pu laisser croire à une certaine assurance, un garçon taciturne, timide, replié sur lui-même et pour ses proches inexplicablement tourmenté. Par quoi peut-on diable être tourmenté à quinze ans, quand on est un grand garçon, bien fait, au visage avenant et apprécié pour l’efficacité de ses tirs au panier dans la meilleure équipe junior de basket de la ville, ASPTT ? Par des scrupules religieux (oui ! vous avez bien lu !), par des scrupules religieux que je devais indéniablement à mes origines espagnoles et à l’éducation rigide que m’avait donnée une grand-mère maternelle dont j’étais, paraît-il, les yeux et, plus certainement aussi - j’en prends avec l’âge de plus en plus conscience : le poison ! Ce n’était pas que je les reniais, ces racines castillanes, mais j’étais trop fier et trop fragile pour inventorier ce terrain vague, sec et aride, que les auteurs de mes jours me léguaient à leur insu. Je veux parler du mauvais français mélangé à un plus mauvais espagnol encore, baragouiné à la maison pour se faire entendre des aïeules qui ne voulaient pas d’une autre langue sous leur toit que celle originaire à la famille ; de ce jargon quotidiennement improvisé pour complaire à des grands-parents qui n’avaient jamais quitté le petit village, au fin-fond du coin le plus sec et le plus pauvre de leur meseta natale, et qui composaient encore nos repas avec des soupes à l’ail, des ragouts de piments et des fritures de poissons à l’huile d’olive, ce que mes camarades qualifiaient d’infâmes tambouilles et de tord-boyaux. Guisaitos, cuchos, gachas, pimentones, mets ancestraux, pour moi ridicules, dont la vue éveillerait probablement aujourd’hui un sourire de tendresse dans les yeux d’une famille ordinaire de Madrid ou de Barcelone, habituée à la cuisine moderne mais qui n’aurait pas oublié comment se nourrissait le peuple à l’époque de Murillo ou de Vélasquez et, il n’y a pas si longtemps encore, leurs vieux parents restés à la campagne. Mets et coutumes espagnols qui me remplissaient de honte, et du désir profond de voir rapidement s’achever une existence placée sous le double signe du quiproquo et du malheur. Je les aimais pourtant, ces êtres chers, et pour rien au monde j’aurais voulu leur faire du mal. D’où le tourment inextricable en quoi me plongeait le ressassement d’incessants scrupules. Je dois ajouter que, pour comble à ces malheurs familiaux, je ressentais, obscurément, refoulé au fond de mon âme, ce goût des garçons qu’un ami de la famille, vers l’âge de huit ans, avait aidé à me faire découvrir, avant qu’Oliver en étende la pratique, à défaut pour moi de l’avoir jamais totalement assumée. Je n’en avais pas attendu dix, pour me révéler un voleur sournois et calculateur, et mériter de mon père une mémorable correction avec le nerf de bœuf qu’il conservait précieusement au-dessus de l’armoire ; onze, pour me casser le crâne en tombant de celle-ci et sombrer dix jours dans le coma ; douze, pour connaître une violente rechute, en séquelle de la première, ce qui devait me mener à l’autre bout du monde, à Paris, au service de neurologie infantile de l’hôpital Necker, où le professeur Klein réussit à me tirer des bras de la mort ou de l’imbécilité à vie, sans avoir recours à la trépanation si redoutée de mes parents, car elle n’était pas alors sans risques… Bref ! La mesure des singularités était comble et je pouvais en secret me dire à quinze ans, comme le poète Zbigniew Herbert dans les prières de son archange : « Shemkel, Shemkel, pourquoi es-tu si imparfait ? » Oliver, lui, était le garçon parfait à mes yeux. Bien que son installation sur la Côte d’Azur fût, à quelques années près, guère plus ancienne que celle de ma famille, il ne connaissait pas les affres du déracinement. La sienne venait de Normandie et, si elle partageait avec mes parents un même mauvais goût, on parlait chez lui un français plus châtié que le nôtre ; il n’avait pas un frère qui jouait au hockey sur le canapé du salon ni une smala d’oncles, de cousins et de tantes à qui il fallait sans cesse rendre visite ou ouvrir largement ses bras lorsqu’ils se présentaient à l’improviste, sous peine de devoir un jour (comme aimait à le répéter ma mère) « mourir seul comme un chien dans son trou» ; on ne buvait pas chez lui de café en verre de pyrex, mais du thé dans une tasse en Limoges avec une soucoupe aux fleurs assorties en-dessous ; on n’était pas chez lui tous les jours treize à table et on n’y faisait pas ensuite la sieste par groupes de quatre dans le même lit. Sa famille n’était pas riche mais elle vivait dans l’aisance, ce qui la plaçait quelques années-lumière au-dessus de la mienne. Pour le reste, mes parents étaient jeunes et traitaient tout sur le mode dérisoire, en suivant le principe optimiste : « Aide-toi et le ciel t’aidera ! » ; tandis que chez lui, peut-être parce qu’ils étaient très âgés (on le disait au lycée vivant chez ses grands-parents), tout était tramé de tristesse et d’un lourd silence de tentures tirées sur des orages qui n’éclateront jamais. Chargé de peurs et de névroses, qu’il ne partageait pas encore, Oliver avait sournoisement les germes de l’amour qu’on lui donnait. Dans ce climat oppressant et qui devait s’alourdir encore avec la maladie de son père, il était un compagnon joyeux, entreprenant, un esprit prématurément affranchi de la balourdise et de la naïveté inhérentes à notre âge, plus aventureux que moi, qui tremblait toujours pour une ombre, par orgueil, par scrupule, par crainte de la correction, et peut-être dénué au fond d’une vraie curiosité, tandis que lui l’avait pour toutes les choses de la vie. Au retour de nos équipées du Cap de Nice, nous avions pour habitude de passer par la rue Antoine Gauthier, où se tenaient - et se tiennent encore pour les derniers - des commerces d’antiquités qui se prolongeaient, en face la théâtrale coulisse de verdure, le veduto naturel de la colline du château, sur la rue Ségurane. Les antiquaires d’alors n’étaient pas encore ce qu’ils sont devenus par la suite, des magasins spécialisés, mais correspondaient encore à ce qu’ils furent depuis la Renaissance jusqu’à la date de 1860 environ, des « marchands de curiosités » où l’on trouvait un peu de tout ce qui était rare ou original, ou précieux. Bien que cette présence d’antiquaires en cette rue Ségurane remontât aux années 60 du 20e siècle, n’existait pas encore la petite cité marchande éponyme qui, sur le modèle du Village Suisse à Paris, devait en regrouper ultérieurement une partie. Nous nous arrêtions, étape obligée sur notre chemin, chez Mme. Mergy, dont l’entre-deux-portes minuscule était si encombré de choses, qu’elle les tenait le plus souvent étalées sur le trottoir. C’est là que nous vîmes, pour la première fois, des objets et des meubles Art Nouveau de meilleure facture que ceux que nous croisions sous les guérites du Paillon ou dans les vieilles maisons qu’il nous était arrivé de visiter. Folle, Mme. Mergy l’était certainement - ne prétendait-elle pas que nous lui dérobions quelque chose à chacune de nos visites ? Ce qui aurait dû logiquement nettoyer son minuscule commerce en moins de quinze jours -, mais elle avait un certain goût et discernement dans ses choix et elle nous fit découvrir et aimer ce style, non tant à travers ses connaissances, je pense qu’elle n’en avait aucune, que par ce talent inné qu’ont certains commerçants en la catégorie de donner au client l’impression qu’ils l’initient à un grand mystère en flattant ce qu’ils vendent. Et elle était prête à inventer n’importe quoi pour ce faire. Nous nous arrêtions aussi chez les Marot ou chez Biancarelli, les premiers qui orientaient le métier vers ce qu’il est devenu, et voué aujourd’hui à son tour à disparaître, des spécialistes, des « découvreurs », avec une poignée de commerçants de talent, de ces « belles choses anciennes », comme on disait alors : la grande statuaire religieuse, le beau mobilier baroque génois et vénitien, les dressoirs incrustés de cuivre façon Boulle, les cabinets Mazarin, les marbres romains, les peintures italiennes des 17e et 18e siècles… toutes ces formes, ces visages, ces costumes, pleins de richesses, de charmes et de mystère, dont notre époque a complètement perdu le goût. Les arts premiers (qui ne s’appelaient pas encore ainsi) et en particulier les arts africains tenaient déjà le haut du pavé, mais ils étaient encore affaire de spécialistes et ne se montraient pas dans les mêmes lieux. Souvent en de beaucoup plus chics. Est-ce en sortant de la boutique de François, que nous les vîmes dans la vitrine de son voisin ? Deux statuettes en bronze, l’une d’un or mat, l’autre vert antique, représentant pour la première, une jeune femme nue qui danse avec une mince guirlande de fleurs tressées entre les mains, s’en servant presque comme d’une corde à sauter ; pour la seconde, une longue vierge en péplum aux bras portant deux gros bouquets de roses. Nous ressentîmes, Oliver et moi, le même coup au cœur. Nous n’eûmes pas à nous disputer le choix. Mon ami s’emballa immédiatement pour la vierge éplorée, et moi pour la jeune danseuse à la corde fleurie. Il fallait encore discuter leur prix - nous n’avons jamais eu scrupule à marchander avec les antiquaires, ayant su très tôt que c’est part du métier. Marché conclu, nous acquîmes ces deux bronzes : Oliver, en faisant appel à une largesse de ses parents ; moi, en convainquant les miens de me laisser vendre un bois religieux espagnol du 17e siècle, qui se trouvait depuis toujours dans ma famille et que, pour des raisons obscures, il était de tradition qu’elle prêtât pour les grandes occasions liturgiques, en particulier les processions du Salut ou de la Semaine Sainte. Le reste du temps, il était relégué dans un placard. Comme il ne se faisait plus de procession ni d’action de grâce, depuis longtemps, dans ce lieu abandonné à sa misère et que, par ailleurs, nous nous étions, depuis presque autant, éloignés géographiquement de lui. Voilà comment, consentant à ce que notre famille quittât enfin l’ère des autodafés et des superstitions pour celle de l’hygiène et du bien-être social, mes parents m’autorisèrent à échanger une Sainte Pétronille à la polychromie des mieux conservée pour son âge contre une nymphe attique, on ne saurait plus dévêtue. Le bronze qui a fondu ma nymphe est lisse, presque cireux d’aspect, d’un éclat d’or pâle, dû -je l’ai su après - au fait qu’il s’agit d’une dorure galvanique (technique au bain de sel avec électrodes) sur une base d’argent, ce qui lui donne cet aspect un peu froid de l’électrum. L’or des époques archaïques. En dépit du saut qu’elle esquisse au-dessus de sa guirlande de fleurs, elle garde une apparence hiératique et son corps, ses épaules arrondies, sa poitrine menue, sa ceinture haute, son bassin renflé, d’une féminité de l’aube de l’histoire des formes, m’évoquent l’évasement élégant d’une amphore. Achéenne par la simplicité primitive de sa ligne, par sa coiffure en spires et son sourire vague de korê ; elle est crétoise par la disposition de ses cheveux en forme de casque, rangés en boucles sur sa nuque et ornés de perles autour du front, ses yeux fendus, soulignés d’un double trait, à la façon d’un masque égyptien. Elle est surtout de ce temps, à l’orée du 20e siècle, où la forme s’impose dans la sculpture pour elle-même, et non pour raconter une histoire ; où le détail, l’expression, la gestuelle, l’événement, s’effacent (ou se résument à peu de chose) pour exprimer la clarté et la force de la composition. Si chez Rodin, c’était la somme de tous ces aspects qui générait l’émotion, chez Maillol l’expression d’une certaine « idée poétique », idée faite de clarté, d’équilibre, de beauté du matériau… Ce qu’on dit « stylisation » qui est en fait le moyen de renouer, au 20e siècle, avec la vision plastique des premiers âges ou, du moins, celle que l’archéologie nous a restituée. Avant l’arrivée du pathos. Gustave Gillot, qui l’a sculptée vers 1920, s’est-il penché sur la question des origines de la statuaire grecque ? Les premiers kouroï (en grec ancien kouros signifie « jeune homme ») venus à notre connaissance, remontent au Ve siècle avant notre ère. Ils furent sculptés dans la pierre, le marbre, sinon le bois (mais ils ne se sont pas conservés) ; suivant l’une des nombreuses théories, à une époque où la Grèce était sous l’influence culturelle des Egyptiens. Des marchands grecs ont-ils vus, en fréquentant les comptoirs côtiers, ou ramené de leurs périples, des statues d’anciens dignitaires égyptiens ? La position hiératique des kouroï, toujours debout, les bras serrés au corps ou écartés du torse pour présenter une offrande, la jambe gauche en avant (ce qui est aussi le cas de ma danseuse) parlerait pour cette source égyptienne. La thèse est cependant réfutée par des historiens qui voient dans le kouros une création spécifiquement égéenne. Pour ma part, j’ai cru longtemps qu’il s’agissait d’une représentation stylisée de Pomone (« Nymphe protectrice des fruits dans la religion romaine » selon Le Petit Robert), parce que ce nom est gravé sur son socle avec celui de l’artiste - auquel cas, ce dernier faisait un peu montre d’ignorance, la guirlande qu’elle tient étant composée de feuillages et de fleurs, tout comme le sol sous ses pieds -. Je pense plutôt qu’il s’agit de Flore, à en croire son attribut et les fleurettes qui parsèment son socle au milieu de l’herbe tendre. Printemps, Primavera, Frühling, Springtime, Tavaszi, un mot devenu dans toutes les langues européennes le symbole, autour de 1900, d’un renouveau dans les vieilles formules artistiques, qui aura commencé avec la croissance du végétal, pour finir dans l’apologie de la force physique et les stades du IIIe Reich. Aux jeunes filles jouant avec des guirlandes de fleurs ont succédé des guerriers maniant l’arc ou le javelot, avant de devenir les colosses couronnés de lauriers. La présence de ma statuette de Gillot dans quelques intérieurs conçus par l’architecte-décorateur Paul Follot (1877-1941), m’aura montré depuis que ce nom de Pomone est en fait un cachet apposé sur ma sculpture afin d’indiquer sa provenance : les Ateliers d’art du Bon Marché, le grand magasin parisien de la rive gauche en sa période entre-deux-guerres. Il s’agit donc d’un objet manufacturé vendu dans ce commerce de la rue de Sèvres ; bien que, jusqu’à ce jour, je n’ai pas eu un autre modèle entre les mains. Pour la statue de la Jeune femme aux bouquets, aucune ambiguïté : il s’agit de la France pleurant ses enfants tombés dans les combats de 14-18. D’un esprit différent, mais néanmoins complémentaire, elle est une dizaine de centimètres plus grande que l’autre (54 centimètres), en forme d’obus ou d’une grosse colonne dorique, d’une belle patine vert sombre. Elle porte sur son socle cubique la signature G. (pour Gabriel) Forestier. Pour ce qui est de l’aspect général, elle a les mêmes caractéristiques que l’autre : matière lisse, économie volontaire de détails, aspect encore plus hiératique ; sur le plan physique : les mêmes seins petits et hauts, les hanches plus lourdes, la jambe (la droite, ici) légèrement penchée en avant, ce qui imprime une jolie courbe flexueuse à la tunique qui la couvre jusqu’aux pieds. Je dirais qu’elle est plus romaine que grecque, bien que ce soit là un jugement qui se laisse discuter (sa tunique rappelle celle du Cocher de Delphes). Plus sévère, plus grave, plus «républicaine» que ma danseuse attique, elle n’évoque guère la féminité dans ce qu’elle aurait de gracieux ou de fragile, mais de généreux et de fécond. Pourtant, elle tient des fleurs, comme sa compagne dorée ? Mais ce sont deux lourds bouquets de roses qu’elle laisse tristement pencher au bout de ses bras, fléchis sous leur poids. Avec son air funèbre et ces bouquets pesants, pareils à deux valises aux bras d’une voyageuse, elle donne l’impression d’un rendez-vous manqué. Elle vient trop tard, le train est parti. Elle a pourtant fait vite, elle n’a pas même pris la peine de se coiffer. Elle a grossièrement attaché ses cheveux dans son dos, où ils forment une masse compacte, comme on peut les voir chez certaines femmes qui ont une certaine qualité de cheveux, drus et frisottés, ce qui leur donne au sortir du lit la mine ébouriffée d’un griffon qui se serait roulé dans l’herbe. M’avancerais-je trop, en disant qu’elle est blonde ou mêlée déjà de quelques cheveux gris, paysanne du cœur de la Beauce, et qu’elle pourrait figurer, dans sa force mêlée de grâce, en statue-colonne au portail d’une cathédrale ? Elle a manqué un rendez-vous avec la vie, comme les jeunes soldats qu’elle pleure sur le monument aux morts de Mont-de-Marsan. Elle est une œuvre caractéristique de la première période de l’Art Déco, celle qui va en gros de l’immédiate après-guerre à l’Exposition internationale de 1925 à Paris. Epoque où pléthore d’artistes, de sculpteurs en particulier, a trouvé emploi dans les monuments funéraires et autres lieux officiels que les nations victorieuses ont édifiés pour commémorer et honorer le sacrifice de leurs soldats. Au lendemain des hostilités, une multitude de concours sont lancés partout en Europe (à moindre échelle chez les Américains) qui s’adressent, moins aux représentants de la jeune avant-garde artistique, encore mal perçue du public, que des tenants de la grande tradition classique du 19e siècle, des Prix de Rome et des Académies. Cette raison historique est plus vraie encore pour la seconde statue, la vierge éplorée. Mais, il n’en demeure pas moins que ce courant très productif a initié, en architecture notamment, un genre monumental répondant à la fois à un souci d’efficacité (se montrer clair dans le discours) et de simplicité dans les formes (le grand vainqueur dans ce conflit aura été, ne l’oublions pas, la machine !) ; et ce style - qu’on a qualifié ultérieurement d’Art Déco -, s’est largement répandu aussi dans les intérieurs sous la forme d’œuvres plastiques, plus ou moins importantes suivant l’usage. Mes deux statues ! Pourquoi ce possessif, me direz-vous ? Ne nous avez-vous pas raconté, comment vous vous partageâtes avec votre camarade, d’un commun accord, votre découverte ? Oliver qui lui trouvait, lorsqu’il l’acheta, un air de famille avec sa marraine - une jeune femme enjouée et charmante, qui venait dîner chez lui tous les dimanches et les fêtes, l’appelait «Trésor» et lui avait donné le goût des belles choses -, me la céda après qu’eut éclaté au grand jour le scandale d’une relation amoureuse que cette personne entretenait, depuis des années, avec son père. Relation d’autant plus sordide, qu’elle n’avait presque plus rien de clandestin… Un drame comme on pouvait les lire dans les romans de cette Belle Epoque que nous aimions tant ! Mon ami tomba gravement malade. Il ne sortit d’un état permanent d’apathie qu’après la mort de son père, encore ne fut-il jamais plus le garçon insouciant que j’avais connu. Il était sujet à des accès subit de colère, où il lui arrivait de tout briser autour de lui, lesquels alternaient avec des moments, aussi terribles, de dépression et de dégoût de la vie. Un jour, je le trouvai plus abattu et plus prostré que jamais, les mains ensanglantées : il venait de jeter le bronze de la jeune vierge éplorée sur le grand miroir du salon, après avoir appris que l’argent qui lui avait permis de le posséder venait en fait d’un « cadeau » dévoyé de sa marraine. Il me proposa de le lui racheter. C’est comme cela que les deux statuettes furent à nouveau réunies.

LéopoldDiégoSanchez.

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