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Toi et Moi ou l’histoire d‘une bague

Foto Histoire d'une bague.JPG

Dépouiller des archives n’est pas toujours une tâche exaltante, loin de moi ! même lorsqu’on s’y livre avec le secret espoir d’y trouver un trésor. La petite histoire qui suit montre que ce n’est pas toujours celui qu’on espérait.

    Au fur et à mesure que j’enlevais une feuille au tas de vieilles pape-rasses que j’avais défait de ses ficelles sur la table de ma cuisine, les doigts gantés d’un latex blanc des plus fins, mon système respiratoire sous un masque buccal, auquel la pandémie qui nous frappe nous aura que trop habitué depuis, pour le protéger des miasmes qui s’exhalaient du bouillon de bactéries assoupies, depuis près d’un siècle, dans cette masse informe, humide et molle, attaquée par la mérule, le cancer du papier, un champignon des plus contagieux qui le réduit lentement en une poussière grisâtre, aussi visqueuse que du talc, je voyais se dessi-ner une bosse qui ne m’intrigua pas d’abord mais, en devenant de plus en plus apparente, capta mon attention. Chaque feuille retirée donnait davantage de relief à ce mamelon sans trahir son origine. Il devenait simplement plus dur et plus précis, avec un air de tumeur sèche sous le laser d’un chirurgien en action ; il se colorait même, du moins j’en avais l’impression, d’une vague rougeur vermiculée qui me plongeait en conjectures sur mon diagnostic. Qu’allais-je trouver là-dessous ? Un clou rouillé ? Une vieille agrafe oubliée dans la liasse ficelée en petits paquets ? Une épingle, qui ne serait pas à chapeaux mais d’une tête particulièrement grosse pour une épingle ordinaire ? Les gens soigneux s’en servent parfois pour attacher des feuilles éparses. Allais-je avoir enfin la réponse à la question débattue par les théologiens depuis Thomas-d’Aquin, et connaître le nombre d’anges qui peuvent tenir debout sur une tête d’épingle ? L’objet gagnait en importance à mesure qu’une pelure de sa gangue s’en allait.

J’atteignis enfin une grande enveloppe bleue qui me parut la réponse à mes interrogations. Elle était épaisse, d’un gros papier kraft, assez lourde pour une enveloppe qui n’aurait caché que des vieilles lettres. Je la tournai et retournai dans tous les sens, à la recherche d’une ouverture, à défaut d’un moyen qui m’eût permis d’accéder à son contenu. Le poids de la liasse, serrée par les ficelles qui, tout à l’heure, s’étaient défaites sous mes doigts, aurait pu l’effacer, comme le temps efface une cicatrice sur une blessure qui continue à faire souffrir. Rien. Elle était bien close, de toute évidence, ce qui montrait que nul, à ce jour, avait eu la curiosité de connaître ce qu’elle cachait. Je pense que c’était là une hypothèse envisageable… Je pensais aussi que la personne qui m’avait confié cette montagne de vieux papiers, -il y en avait l’équivalent d’une soupente remplie jusqu’au faîte, sous le toit d’une vieille grange ou d’une maison de campagne que je n’ai jamais vue et dont je ne pouvais que supposer l’existence, eu égard aux feuilles mortes, brins de paille et toiles d’araignées qui la composaient, en sus de la poussière-, devait ignorer le détail de cette bosse incongrue. Mais, je m’aperçois que j’ai négligé de dire pourquoi je fouille dans cette paperasse, au détriment de ma santé. Au cours de l’événement parisien que fut, au printemps 2011, l’adjudication du mobilier de l’Hôtel particulier de Paul Follot, rue Schoelcher (aujourd’hui Fondation Alberto Giacometti), le com-missaire-priseur chargé de la vente, Maître Jean-Marcel Camard, me présenta à l’héritière et ayant droit des biens mobiliers du célèbre décorateur, qui étaient restés pour des raisons juridiques plus de quatre-vingt-dix ans dans les lieux même, pour lesquels ils avaient été créés vers 1920, sans que personne ait pu les photo-graphier, les répertorier ou simplement les voir. Ils étaient, ces meubles, connus seulement de quelques amateurs, historiens de l’art ou spécialistes de ces époques, qui en savaient l’importance par des documents publiées dans des revues anciennes, ou les indiscrétions de rares privilégiés qui avaient eu la chance d’entrer dans cette maison. Elle n’était pas scellée ; elle continuait même d’être en partie habitée, bien qu’on ignorât parfaitement par qui. On y voyait aucun mouvement, aucun détail extérieur qui vînt trahir une présence, aucun changement malgré le temps. C’était une maison-fantôme, comme il en existe en plein Paris, de celles qui se signalent au passant un peu observateur par une odeur suspecte de moisi ou, à certaines heures de la nuit, par les accords assourdis d’un violon. Sa porte cochère avait toujours la même jolie suite de boutons de sonnettes, accotés de discrètes initiales, guère plus bavardes avec le profane que leur funèbre vis à vis. En effet, par une ironie du sort, la belle endormie de la rue Schoelcher, dont on venait de temps en temps admirer la façade ou la montrer à des amis de passage dans la capitale, donnait sur le cimetière de Montparnasse. La personne que m’avait présentée le commissaire-priseur en question, se trouvait détenir les archives de son parent -Paul Follot était son arrière-grand-oncle, je crois -, tant avec sa correspondan-ce privée que les factures, billets et papiers relatifs aux activités de ses ateliers (lesquels se trouvaient à l’origine dans ce même hôtel) ; nous avions convenu qu’il serait intéressant de les consulter en vue de faire un livre sur cet artiste. Il n’existait encore rien sur lui, et pour cause : ces archives n’avaient pas été défaites depuis sa mort en 1941. Ceci expliquant l’état de pourri-ture avancée dans lequel je les trouvais. Durant des années, je pus ainsi récupérer chez la concierge de cette dame (dont je préfère, par discrétion, taire le nom), des liasses de vieux papiers que je dépouillais chez moi, les classant et notant sur des fiches de bristol -je reviendrai ultérieurement sur ce travail - ; relevant les choses qui me semblaient intéressantes ou importantes pour le lecteur d’un ouvrage biographique. Voilà comment j’en vins un matin à découvrir dans leur masse une grosseur anormale. Je m’étais installé dans la cuisine de mon appartement, ce qui n’était peut-être pas très hygiénique, mais elle était la seule pièce lumineuse, car dotée d’une haute fenêtre donnant en plein sur le ciel. Je vivais alors au septième étage d’un vieil immeuble de rapport du 6e arrondissement, qu’une explosion de gaz aura fait disparaître depuis. Des anciens du quartier, avec qui je suis resté en contact malgré mon éloignement de Paris, m’ont laissé entendre qu’il aurait presqu’aussi vite été reconstruit. Au prix des loyers, entre la rue de Rennes et le Bon Marché, on comprend la vélocité des propriétaires à recouvrer leur bien et des banques à leur allouer les fonds nécessaires pour cela. Si la grosse enveloppe rouge n’avait jamais été ouverte, en revanche la colle, qui l’avait maintenue close tant d’années, se laissa détacher par une brève pression latérale de mes doigts. Je pus ainsi en soulever délicatement le rabat triangulaire, pour découvrir ce qu’elle contenait. Il s’agissait de feuilles pliées que le temps tenait ensembles, en assez grand nombre ; apparemment des lettres manuscrites, au milieu desquelles, incrustés dans le papier comme l’intaille d’un cachet, je trouvai une pierre ronde, un peu plate, de la taille d’un petit pois. Je la pris délicatement avec l’extrémité de mes doigts, comme au bout d’une pincette, pour la faire glisser sur un coin du carreau de ma fenêtre. Le contact émit un grincement aigu qui laissa une fine rayure sur le verre : il s’agissait indéniablement d’un diamant. Il était enfoui là, depuis près d’un siècle, dans un couvert avec des lettres et des factures, entouré d’une étiquette qui avait dû, autrefois, le maintenir fixé, afin d’éviter qu’il tombe ou qu’il se balade dans la liasse. Il portait, encore lisibles et tracés au crayon, les mots : « Pierre de Mme. Géraldy ». Son histoire, comme je pus m’en rendre compte en lisant les billets qui l’accompagnaient, aurait pu être le sujet d’une pièce de théâtre pour le boulevard ou d’une nouvelle exemplaire, tant elle était riche en péripéties. Le poète et dramaturge Paul Géraldy (de son vrai nom : Paul Lefèvre) connut la célébrité en son temps, avec un recueil de poésie « Toi et Moi » publié en 1912, où il raconte l’histoire de deux amants animés d’un désir violent de ne plus faire qu’un. Seulement voilà ! Ils sont toujours deux, en dépit de leurs efforts répétés et de la bonne volonté qu’ils mettent à former un seul être avec leurs personnalités, leurs aspirations, leurs conceptions très différentes du bonheur et de la place des sentiments dans leur couple. Pour fêter son succès, Paul Géraldy avait commandé à Paul Follot, qui était aussi un joaillier réputé, une bague, qu’il voulait offrir en gage d’amour à sa jeune épouse, Germaine Lubin, sans doute l’inspiratrice de ces poèmes. Un dessin au crayons de couleur, glissé entre les feuilles avec des annotations de l’artiste, montre un double anneau en platine, orné d’un diamant bleuté et d’un béryl rose pâle, portant gravé sur sa face antérieure le titre du recueil « Toi et Moi ». Or, cette bague, peu de temps après qu’elle eut été offerte, s’était avérée avoir un défaut : le diamant bougeait dans son chaton et plus d’une fois, comme son client l’écrivait à l’artiste, sa jeune femme avait cru qu’il allait tomber. Considérant que ce n’était-là qu’une broutille que le premier bijoutier venu pourrait arranger, Géraldy avait d’abord confié ce bijou à un joaillier de sa connaissance qui, en rallongeant les griffes enserrant la pierre, avait dénaturé sa forme originelle, ce qui ne plaisait pas du tout à Madame. Elle trouvait la bague ainsi réparée beaucoup moins élégante et… de surcroît, après quelques semaines d’usage, la pierre s’était remise à bouger ! Son époux s’adressa alors à son créateur et, j’avais-là sous les yeux sa lettre dans ce style un peu vieilli de l’époque : -« C’est un cauchemar, lui écrivait-il : A l’exemple des deux amants imparfaits de mes poèmes qui se voudraient liés par un gage d’amour, la bague de Mme. Géraldy n’arrive pas à ne former qu’un seul morceau stable à son doigt. Ce n’est pourtant pas sorcier, de faire une bague qui ne bouge pas !! » Et la réponse de ce dernier, où il critique le travail exécuté par son confrère, mais accepte néanmoins de corriger le défaut de la sertissure : « en respectant la pureté de la ligne et la légèreté du dessin ». Son intervention achevée, le client récupère le bijou à l’atelier de Follot (alors, rue Le Verrier) et, comme il faisait beau ce jour-là, il décide de traverser le jardin du Luxembourg pour se rendre á son domicile, rue Bonaparte. Chemin faisant, il joue distraitement avec la bague qu’il porte dans sa poche, s’amuse à la glisser à son doigt, à l’annulaire seulement, précise -t-il… et sans forcer ! Et il a brisé l’anneau en deux. Il ne peut que faire demi-tour et ramener le bijou chez son auteur, pour qu’il le répare de nouveau. L’accident n’est pas du tout du goût de Paul Follot et il refuse cette fois d’œuvrer gratuitement. Pour sa part, Géraldy est confus. Enfin ! il veut bien consacrer une somme d’argent qu’il réservait à l’achat d’un dessus de velours de soie brodé, destiné à recouvrir le Pleyel de concert qui accompagne les exercices vocaux de son épouse. La carrière de la cantatrice, Germaine Lubin, vient en effet de débuter brillamment à l’Opéra-Comique, avec le rôle d’Antonia dans les Contes d’Hoffmann. Gabriel Fauré, dont elle deviendra plus tard l’interprète préférée, ne tarit pas d’éloges. Il l’appelle « ma belle statue de marbre. » -« La belle statue de marbre est folle de votre bague, écrit à son créateur pour l’exhorter à entreprendre une nouvelle réparation, le très amoureux Paul Géraldy : et je tiens beaucoup à ce qu’elle en ait un exemplaire plus heureux que celui qui nous occupe ici, le jour anniversaire de notre mariage. Je vous serais donc obligé de la faire prendre le plus tôt possible par votre bijoutier pour la réparer. » Et il souligne en bleu ce « le plus tôt possible » qui le presse d’achever cette nouvelle modification, afin que son épouse puisse la porter au doigt le jour de leur premier anniversaire de mariage. « Ce sera de très bon augure pour notre couple », ajoute-t-il. Et, comme il n’en est pas à un symbole près : -« Et dîtes au joaillier qu’il grave à l’intérieur du nouveau bijou le « Toi et Moi » auquel je tiens, comme un gage d’amour et un défi jeté au Temps, en qui les poètes ont toujours vu le corrupteur des liens les plus tendres entre deux êtres… » - Mais la bague ne l’entend pas de cette oreille (en considérant que les bagues puissent entendre !) En jouant avec elle, quelques temps plus tard, Mme Géraldy l’a laissé tomber et, comble de malchance, si malencontreusement que son diamant s’est remis à bouger. Nouvelle lettre, datée du 15 mars 1914, de son mari au bijoutier, lui faisant part de sa volonté de passer à l’atelier Follot avec ce bijou, pour qu’il soit « arrangé » une nouvelle fois. Je la retranscris intégralement dans ce style très Belle Epoque : -« Lundi. Cher Monsieur. Il avait été convenu que je me rendrais chez vous demain mardi, afin de vous remettre la bague qui malheureusement nous occupe encore ; je dois vous dire qu’il ne me sera pas possible de le faire. Quoique Mme Géraldy prenne son mal en patience et que nous ne soyons pas à un jour près, je suis encore trop fatigué pour sortir, d’autant que les médecins m’ont déconseillé de respirer (il a dû être très gravement souffrant pour qu’on lui prescrive un pareil traitement… Je tourne fébrilement la page, pour continuer au dos de la lettre) l’air froid du dehors. Je me propose d’aller chez vous aussitôt que j’irai mieux, peut-être vendredi dans l’après-midi, si ce jour et ce moment vous conviennent et si le ciel se montre plus clément à mon égard que ces jours derniers. En cas de négative, je vous prierais de me le faire savoir par un bleu. Je vous prie d’assurer votre épouse de mes sentiments les plus dévoués et respectueux. Votre PG » Quelques mois plus tard c’est la guerre, et la réparation du bijou est reportée sine die. En tant que réserviste, Paul Follot est un des premiers à être mobilisé, tout comme Paul Géraldy et tous les Français en âge de servir. Combats, tranchées et morts par centaines de milliers… sont l’intermède tragique dans l’histoire de notre bague. Pourtant, un nouveau billet, un pneumatique, trouvé dans ma liasse, à la date du 4 novembre 1919, me montre que, la guerre finie, elle est revenue sur le devant de la scène. Les deux Paul ont survécu et les affaires ont repris pour eux comme avant. Le ton n’est plus cependant celui de l’avant-guerre, une nouvelle ère a commencé dans les relations entre hommes du monde. Je note ces lignes tracées par Géraldy qui le montrent assez : -« Cher ami ! Les péripéties de cette bague m’exaspèrent au plus haut point. Faites tout votre possible (j’insiste !) pour que cette pierre tienne fermement sur sa bague, envers et malgré tout ! Sacrebleu ! Cette histoire commence à me casser sauvagement les pieds ! Et je voudrais bien qu’on en finisse pour prouver au monde que « Toi et Moi » peuvent parfois ne faire qu’un, tout de même ! Votre Paul » « Prouver » quoi, à qui ? à soi-même ? Au monde ! « Malgré tout » que « Toi et Moi peuvent ne faire qu’un, tout de même ? » Ce sont-là bien des formes et des mots trahissant une certaine exaspération pour parler d’une union qui a à peine deux ans, si on y soustrait quatre années de guerre et d’absences ! Un accent de dépit même, dans les jurons qui émaillent la lettre… Follot va lui répondre d’ailleurs sur le même registre, sur un papier à courrier bleu ciel portant en belles lettres or sa nouvelle adresse, 4 rue Schoelcher : -« Rassurez-vous, Cher Paul (entre-temps les deux hommes sont devenus des amis), les péripéties de cette bague sont aussi ennuyeuses pour moi que pour vous. J’aimerais que vous le sentiez bien, d’autant plus que si mon collègue, Monsieur Fessis, vous a fait la dernière réparation pour rien, il n’en a pas été de même pour celle que je lui avais fait faire auparavant. Du reste, je l’ai remplacé comme fournisseur à cause de sa négligence et de son entêtement. » Une nouvelle intervention ne saurait suffire, prétexte Paul Follot, car le bijou est à présent comme fatigué par tous ces tripotages successifs. Le seul moyen est de le refaire complètement, en donnant à l’ensemble une solidité plus grande, et en faisant les griffes plus proprement que les fit son prédécesseur. Etant donné que l’on utiliserait les pièces présentes et qu’il y aurait peu de platine à ajouter ; étant donné, d’autre part, qu’il ne compterait strictement que le prix de la façon ; étant donné, enfin, que les deux Paul sont des amis et d’anciens compagnons d’armes -(Nota Bene : Pour leurs épouses respectives, elles sont fâchées depuis belle lurette ; depuis que Madame Follot aurait prêté à Germaine Géraldy-Lubin, une balance pour se peser le matin, ainsi que deux coussins en soie qu’elle ne lui aurait jamais rendus), -le joaillier assure son interlocuteur qu’il pourra lui fournir une bague beaucoup mieux faite et tout à fait solide, pour un supplément de 200 à 250 Frs. -« Ce qui, ajouté au prix que je vous avais compté, mettrait le bijou, relativement à sa valeur actuelle, à un prix très bas ! » Il ajoute, en cas de refus de sa proposition : Qu’il n’aura alors d’autres ressources que de lui rendre la bague en question, en joignant 600 Frs. à son prix d’achat, lequel n’a pas encore été entièrement réglé : « J’aurais préféré évidemment vous donner cette satisfaction sans qu’il vous en coûta rien, mais vous voudrez bien prendre en considération que la plus grosse part de la somme que vous restez me devoir représente pour moi un déboursé fait depuis 8 ans, et que pourtant je ne vous en compte pas les intérêts. » Bien que les finances du poète soient au plus bas (il n’a pas connu de nouveau succès comparable à celui de « Toi et Moi »), la proposition est acceptée. Follot envoie à sept heures du soir un garçon de courses au 18 boulevard de Latour-Maubourg, le nouveau domicile du couple Géraldy, pour récupérer le bijou. Il pourra ainsi le confier, le lendemain, au bijoutier Fernand Grange (7, rue de la Douane) ; lequel demande 500 Frs. pour son intervention. Affaire conclue. Le 11 octobre 1922, sur le beau papier au pommier d’or de Pomone, l’Atelier d’art du Bon Marché, dont il est le nouveau directeur, Paul Follot avertit son ami que sa bague est fin prête. Polie, émaillée de neuf, la pierre déficiente amarrée de juste à son support en platine, son diamant bleu peut briller comme une étoile dans le firmament conjugal du couple Géraldy. Hélas, apparence trompeuse, car de nouveaux malheurs sont en vue… Certes, la nouvelle bague est notablement plus robuste que la première. Les griffes ont été réparées, rallongées de façon que la pierre ne soit plus repoussée en avant par la crispation de l’index, lorsque Madame plie nerveusement le poing sous l’effet de la colère qui la prend insidieusement, chaque fois qu’elle discute âprement avec son mari. Car ce dernier lui en fait voir de toutes les teintes… et il faut dire qu’elle le lui rend bien ! Le beau béryl rose qui orne l’autre anneau, et qui n’a jamais bougé lui, a intérêt à être bien arrimé, s’il veut résister aux scènes que les deux époux se font à tout bout de champ. Plus d’une fois, il a couru le risque de jaillir de sa monture, comme une balle de revolver, pour venir se loger entre les yeux du poète de « Toi et Moi ». A cela viennent s’ajouter (ou plutôt, ils en seraient pour bonne partie la cause) des problèmes financiers. Entre le moment où Follot s’était engagé à refaire la bague et celui où ce travail a été terminé, au milieu des tergiversations de l’un, des récriminations de l’autre, des plaintes et des amertumes des deux, la condition ouvrière ne s’est pas améliorée. L’Internationale communiste a fait basculer un empire. Les revendications sociales ont partout gagné du terrain, assurant aux travailleurs un salaire minimum et fixant le prix de l’heure au-dessus des tarifs qui étaient pratiqués avant la guerre. La main-d’œuvre a augmenté de partout et une bague qui coûtait au lendemain du conflit 250 Frs., en coûte au jour 350 -voire 400 ! Ce qui est fort embêtant pour celui qui s’est engagé à la légère à faire des changements importants. Sans compter les frais généraux et le coût de la matière première. Le platine est hors de prix, car on n’en trouve pratiquement plus sur le marché, et il en a fallu beaucoup plus qu’on ne le pensait pour consolider la pierre. Et puis, Mme. Géraldy s’est lassée de sa bague. Elle trouve qu’ainsi refaite, elle n’a pas la même allure qu’au début, quand elle était neuve et qu’ils étaient jeunes mariés et amoureux… Elle lui paraît plus lourde à porter. Moins élégante, moins gracieuse et poétique que celle que lui offrait Paul, dix ans en arrière. Tant de choses ont passé! Il a fallu choisir entre le joli et le solide. C’est un peu le dilemme qui se pose aujourd’hui dans leur couple. Son mari n’a pas reçu de chèque de son éditeur, depuis des mois. Il n’a rien écrit aussi de comparable à son premier succès populaire. Il gémit à longueur de journée, qu’il ne pourra bientôt plus honorer ses dettes. Au mieux, pas avant le prochain semestre, car il n’attend rien avant la fin juin de Calmann-Lévy ou d’Antoine (le patron du théâtre de l’Atelier, où l’on monte l’une de ses pièces). Et on n’est qu’au début de janvier et c’est déjà la ronde infernale des papiers timbrés, des lettres de sommations, des retards de loyers. La maison est devenue intenable. Le couple va bientôt se séparer. De leur union est né un fils, un autre béryl rose que celui qui était resté arrimé fermement à la bague, mais de chair celui-là : Claude, qui se suicidera à l’âge où ses parents désiraient ne faire qu’un. Il y a bien sûr une morale à cette édifiante histoire. Celle que Paul Follot a écrite, d’un gros trait bleu de crayon de comptable, à travers la dernière lettre que j’ai trouvée dans l’enveloppe rouge : « Voilà une expérience que je ne voudrais refaire à aucun prix !!!! » (Avec quatre points d’exclamations, s’il vous plaît).

LéopoldDiégoSanchez.

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