Un surtout de table d’Abel Landry

Monsieur Alexandre Mangiapane était, dans les années 70, le plus célèbre pantalonnier pour hommes de la ville de Nice. On disait même que des grandes marques locales et même quelques tailleurs de renom avaient recours à son habileté pour faire tomber droit un pli sur l’empeigne de la chaussure, donner de l’aisance aux soufflets de la taille, souligner la rondeur des fesses avec la mesure et le doigté préconisées par la décence et le bon goût : en donner à ceux qui n’en avaient pas, en enlever à ceux qui en avaient trop, remonter celles qui tombaient, modérer d’autres qui allaient trop haut. En ce temps-là, les pantalons se portaient chez les hommes très moulants sur le postérieur. Il avait un petit atelier sur le boulevard Général Delfino, vers le milieu de cette artère qui relie la rue de la République à la montée de la Moyenne corniche et la route de l’Italie littorale. Sa boutique était juste assez large pour qu’un monsieur puisse s’y tenir debout, bien droit, le ventre rentré, et un pantalonnier à croupe-tons s’activer, tourner, virevolter, butiner autour de la plus noble conquête de l’homme, un bouquet d’épingles dans la bouche, ce qui requiert beaucoup d’adresse quand on demande : « Monsieur porte-t-il à droite ou à gauche ? » Assez profonde, par contre, pour posséder un miroir de pied à double face, une Singer à pédale qui remontait à Mathusalem et une petite cabine au fond, avec un rideau trop court, pour les essayages.
Monsieur Mangiapane, pour un naturel du pays, n’en avait pas spécialement les apparences. Alors que la plupart de ses congénères arboraient d’épaisses tignasse brunes et huilées qui rebiquaient sur leurs nuques cuivrées par le soleil, ou se répan-daient par devant en excroissances dessinant de leurs oreilles au menton une zone plus ou moins inquiétante ; lui montrait, sur le sommet de son crâne, un beau crâne doux et lisse comme un derrière de nourrisson, un arrangement capillaire des plus correct et soigné, aussi impeccable que s’il eût été en charge de la sec-tion des shampoings, dans les laboratoires de recherches chez L’Oréal. Contrairement au mâle latin, qui pécherait plutôt par abondance, on voyait chez lui, sous les manches courtes des chemisettes qu’il portait en permanence pour travailler, des membres imberbes et pâles qui, conjugués à la mollesse onctu-euse de ses joues et la naïveté un peu enfantine de ses yeux bleus, étaient la confirmation que le poil était chez lui une chose rare sinon soumise à vigilance, ce qui laissait au demeurant entendre qu’il n’était pas fait pour les exercices violents et que sa profes-sion lui convenait parfaitement. Sa voix trahissait par moments des faiblesses de diapason et, sans l’énergie appuyée qu’il avait pour dire au client : « Allez, hop ! On l’enlève ! », certains aurai-ent pu prétendre qu’il était un peu efféminé. A part cela, un hom-me courtois, discret, silencieux, même un peu guindé, dont on n’aurait su dire, si on ne le connaissait pas davantage, s’il était marié, séparé, avait des enfants, vivait en célibataire ou avec sa vieille mère. Le samedi soir, après la fermeture de son atelier pour un long repos dominical, qui allait jusqu’au mardi, Alexandre Mangia-pane devenait une plantureuse rombière habituée des night-clubs de la Côte, où son arrivée très remarquée déchaînait les rires et les lazzis d’un public turbulent venu pour se divertir au spectacle des travestis. Pas toujours dans les limites du convenable, ce qui passerait aujourd’hui pour une atteinte discriminatoire à la liberté sexuelle des individus. Il était alors pour eux Nini et rien d’autre, sans identité, sans profession, domicile ni famille, que cette dondon sur le retour, serrant sa bouteille dans une gaine imposante dont sa robe longue rouge pailletée soulignait par trop les accidents. Coiffé d’une volumineuse perruque blonde à bou-cles surmontée d’une immense capeline, il promenait, en gagnant sa table au milieu des cris de volaille et des moqueries d’une foule séditieuse, le sourire indulgent, mais tout de même aussi un peu hébété, d’une altesse déchue. C’est chez cette créature épicène que je laissais alors confectionner mes pantalons, et il m’est même arrivé d’y envoyer ma mère pour les chercher, quand je ne pouvais le faire moi-même parce que j’étais trop loin ou trop occupé. Et, je dois dire que j’étais assez surpris, sinon admiratif, de la dextérité avec laquelle elle se tirait d’affaire dans cette confusion des genres, avec un tact naturel et charmant qui ponctuait le récit de sa visite, à cet atelier de couture un peu excentrique, de : « Il est charmant, ton monsieur ! », puis : « Il m’a dit qu’elle avait eu un mal fou avec les revers de tes pantalons », pour remarquer : « Mais, elle n’est pas toute jeune, cette dame, il doit bien avoir mon âge ! » et finir : « Elle m’a expliqué que tu avais le béguin pour sa corbeille à ouvrage, qu’il m’a donnée pour que je te la remette, suivant les conditions qu’elle avait fixées avec toi… » C’est ainsi que j’ai eu la première partie de mon objet d’Abel Landry. Je l’avais remarquée à ma première commande d’un pantalon, sur la tablette de sa machine à coudre, où elle servait visiblement de réceptacle aux ustensiles nécessaires et indispensables à un tailleur-pantalonnier. D’un dessin délicat, j’avais pensé à une maquette en bois pour une fontaine publique, à cause de ses trois bassins disposés en étagement : un central assez important et deux latéraux, plus modestes, conçus pour que se déverse le trop-plein du premier. Sur un socle plat et oblong, rappelant la forme d’une large feuille enroulée à ses extrémités. La présence dominante d’élément végétal dans sa sculpture, ses lignes sinueu-ses charpentant sa forme comme une architecture, ses tiges auxquelles se rattachaient feuilles et graines d’une foliacée sur laquelle je ne pouvais pas encore mettre un nom, ses fleurs finement sculptées sur le profil des bassins, le tout dans un joli bois clair que je reconnus pour un poirier de très belle qualité, m’avaient tout de suite et sans hésitation orienté vers une œuvre de l’Art Nouveau floral. Expression bien française de ce style, né dans la dernière décennie du 19e siècle, d’une vision post-romantique de la nature, et en particulier du monde végétal, des fleurs des champs et de nos jardins, dont il s’inspirait largement pour ses lignes et ses thèmes. Ce moment floral, dont l’Ecole de Nancy fut chez nous l’éminente illustration, devait très vite aller vers une expression plus organique du végétal, plus architecturée, sous l’influence des écoles anglo-saxonnes et germaniques, dans laquelle certains voient une deuxième mouture de l’Art Nouveau et la gestation d’un style à naître, avant la Première guerre mondiale, et qui s’est vu en même temps consacré et enterré avec l’Exposition des Arts Décoratifs de 1925. Amusé par l’intérêt que je manifestais pour son « crachoir à épingles », petit nom affectueux par lequel il le désignait, son propriétaire avait confirmé d’une exclamation admirative mon expertise en interrogeant curieux si j’étais aussi de la partie. Voyant que je m’y connaissais un peu, il n’avait pas résisté au plaisir de me confier qu’il se servait d’un objet signé. Le soulevant avec prudence, pour empêcher que son contenu se répande, il m’avait montré, au revers du socle, une signature manuscrite, tracée à l’encre : Abel Landry. Il n’avait pas manqué de souligner, insisté même, qu’il ne voudrait pour rien au monde s’en séparer, d’abord parce qu’il le trouvait « rigolo », ensuite parce qu’il s’en servait et qu’il lui était très utile pour piocher des épingles, enfin parce qu’il n’avait pas la moindre idée de ce que ça pouvait valoir. Je n’avais pas insisté, mais à chacune de mes visites -lesquelles, pour des raisons économiques qui peuvent aisément se comprendre, n’étaient pas fréquentes et n’allaient pas au-delà d’une fois par an, pour se répéter ensuite du fait des essayages -, je lui rappelais mon goût pour son joli crachoir à épingles, et il me laissait peu d’espérance de l’emporter un jour. Et puis, la dernière fois que je l’avais fait travailler à la confection d’un pantalon à taille très basse, comme cela se faisait alors, ouvrage qui avait exigé des trésors d’adresse et d’expé-rience pour conserver la plénitude de leurs formes à des fesses qui étaient amputées d’un bon tiers par la ceinture, il m’avait laissé entendre que, si je consentais à ce qu’il augmente un peu le prix de sa façon, son réceptacle à épingles, qu’il qualifia alors soudain de « vide-poches », à la fois pour rehausser la valeur de l’objet et justifier l’intérêt que je lui portais, pourrait devenir mien. J’avais demandé à réfléchir, mais je ne trouvai pas le pro-cédé malhonnête et il vit bien, au plaisir qui se répandit sur mon visage, que l’affaire était presque entendue. Ce n’était pas une maquette de fontaine, une corbeille à ouvrage, un vide-poches, ni même une boîte… mais, cela me fut évident lorsque je considérai l’objet plus attentivement chez moi : un petit surtout de table dont il manquerait le couvercle central. Sur un socle ellipsoïde d’une surface de 42 cm sur 19, surmonté d’un corps médian en trois parties, d’une largeur de 19 cm sur 11 cm de haut, j’ai entre les mains l’œuvre d’un talen-tueux sculpteur sur bois autour de 1900. La sculpture ornemen-tale (ou décorative) est le fruit d’une longue tradition qui remonte aux huchiers du moyen âge, ces ancêtres des ébénistes et des menuisiers qui fabriquaient les coffres, bahuts, stalles et autres pièces en bois et en fer, pour les seigneurs et les chapitres. Les époques suivantes employèrent ce corps de métier encore partie de la corporation des charpentiers, à l’ornementation des lambris, boiseries, entours de glaces et de peintures, dessus de portes, à une échelle importante qui donna lieu à leur indépendance et, lorsque la cour se fixa à Paris, à leur concentration dans la capitale. La construction de palais et hôtels autour du Louvre et des Tuileries, siège du pouvoir, le développement d’un quartier aristocratique sur les premiers grands plans d’urbanisme, au 17esiècle (Place Royale, aujourd’hui des Vosges), explique la présence de ces artistes dans le Faubourg Saint-Antoine, auprès des menuisiers et des ébénistes, leurs principaux commanditaires. Bien que la rocaille ou les fleurettes accolées à un panier soient les éléments décoratifs les plus courants dans ce qui nous parvient d’ensembles pour la plupart dispersés ou disparus aujourd’hui, très rarement de haute qualité, le plus souvent de facture assez médiocre, il ne faut pas en déduire que les artistes ornemanistes, au 18e siècle, souffraient d’un manque d’envergure et d’originalité. Si, à l’inverse des maîtres-sculpteurs de l’Acadé-mie Royale de Saint-Luc (1648 /1649), ils devaient se cantonner dans le travail de ronde-bosse et des profils, même s’ils étaient capables de modeler et d’exécuter des figures, leurs créations étaient prodigieusement variées et d’une virtuosité sans pareille. C’est au changement des modes au siècle suivant, avec l’Empire qui préféra les éléments de bronze aux ornements en bois sculpté, les styles Charles X et Louis-Philippe dans leur goût prononcé pour la marqueterie, le Napoléon III et le retour du mobilier façon Boulle incrusté de cuivres, qu’il faut voir la cause du délaissement de ce métier. Il fallut attendre que la graine plantée par Viollet-le-Duc dans les écoles d’art parisiennes et notamment, pas tant ses élèves directement que des artistes qui se réclamaient de la tradition vivante des ymagiers (sculpteurs et peintres décoratifs, tous créateurs d’images au moyen âge), Eugène Grasset, Charpentier, Gaúdi, Guimard et autres, pour rallumer avec l’Art Nouveau le flambeau de la sculpture ornemaniste. De leurs ateliers sortira toute une génération d’ébénistes et de décorateurs-ensembliers mariant l’art de la « charpenterie fine » (le montage du meuble au moyen âge) avec celui du sculpteur sur bois : Plumet, Rapin, Bellery-Desfontaines, Jallot, Gaillard, Dufrène, Selmersheim, Follot et bien d’autres… Et Abel Landry, le créateur de mon surtout de table, en fait partie. Pour éviter que le bois ne joue ou se fende avec le temps, le sculpteur évite de travailler sur une même bille, qui peut présen-ter des accidents ou des faiblesses, préférant souvent assembler à plat-joint plusieurs planches bien sèches, afin d’avoir l’épaisseur et la surface nécessaires pour tailler un bas-relief ou une figure en ronde-bosse. Cet assemblage doit être extrêmement soigné, pour éviter les fissures provoquées par une ultérieure dilatation du bois. Contrairement au bronze ou au fer, le bois est un matériau vivant et qui continue de respirer et d’évoluer avec le temps. Aussi les finitions sont-elles très importantes, tant pour cacher ces jointures, que pour mettre en valeur le travail du sculpteur et la beauté du bois. On peut ainsi le colorer avec des teintes naturelles, lui appliquer de la cire d’abeille, le vernir au tampon -une opération longue et coûteuse, car elle nécessite entre deux semaines et un mois-, ce qui fait ressortir le veinage et lui donne un brillant délicat. On peut aussi le dorer par application de feuilles d’or, ce qui requiert plus de quatorze opérations et un matériel de professionnel assez coûteux ; enfin, il y a d’autres façons d’enjoliver une pièce de bois sculpté, avec la gomme-laque, le vernis copal (dit vernis de Saint-Pétersbourg), à l’huile siccative, à la cire de carnouba, etc. Si l’on veut se faire une idée de la complexité de l’ouvrage sur un objet comme mon surtout d’Abel Landry, il faut se représenter les étapes suivantes : le traçage au crayon, sur une pièce de bois brut (d’abord judicieusement choisie et préparée), des contours du dessin préalablement étudié sous tous ses angles sur le papier millimétré ; le défonçage à la gouge des parties superflues, qu’on creuse en même temps afin de préparer l’étape suivante de la découpe au martelet ; l’épannelage qui permet de fixer le motif sur la pièce, avant d’entreprendre le travail proprement dit d’ébauche ; enfin, la finition, opération indispensable pour effacer les coups d’outil trop visibles, affiner des détails, souli-gner des points du motif, etc. En tout, six étapes successives pour donner vie au corps de cette objet Art Nouveau ; jouer des reliefs et des creux sur les contours sinueux de tiges végétales, auxquelles s’attachent des feuilles et des graines- pour ces dernières soulignées d’une couleur bleu turquin, du plus joli effet sur le bois blond ; découper ces lignes mouvementées, sur ses flancs un peu concaves de bassin (ce qui m’avait fait d’abord la prendre pour une maquette de fontaine), pour entourer des vignettes, autant de petites fenêtres sur la nature, où l’on voit des fleurs, sur leurs tiges graciles, pencher gracieusement leurs têtes vers le sol, telles qu’on pourrait les surprendre au milieu de l’herbe, en traversant une clairière ou un pré, par une belle matinée d’été à la montagne. Sur les petites alvéoles latérales, où j’imaginais que la fontaine déversait son trop-plein, elles courent, ces mêmes fleurs, se courbent et s’enfuient, entraînées par le mouvement de l’onde. Peut-être le ruisseau, au bord duquel elles poussent de préférence ? On a ainsi deux aspects de la plante : en milieu forestier et en milieu aquatique, inclinant ses corolles sous les feuilles et sur le fil ondoyant d’un cours d’eau. J’ai trouvé de quelle fleur il s’agit, en comparant les illustrations dans l’ouvrage anglais de botanique « Les Fleurs sauvages de France et d’Europe »1. Ce serait une Linnée boréale ou linneae borealis, du nom du naturaliste suédois, inventeur de la méthode encore utilisée de nos jours pour classer toutes les espèces connues sur terre, en se servant de leur similitudes anatomiques et en particulier de leurs organes reproducteurs, Carl von Linné (1707-1778), à qui elle fut dédiée. Classée aujourd’hui dans la famille des Caprifoliacées, « plante herbacée rampante aux feuilles persistantes, avec des fleurs de couleur rose, tubuleuses ou campanulées, penchées et odorantes, portées par groupes de deux sur des rameaux ascendants de 15 à 60 cm de hauteur. Floraison entre juillet et août, dans un milieu très particulier » (Wikipédia), les similitudes entre la linneae borealis et les fleurs figurant sur ma boîte me semblent évidentes : une longue tige gracile, divisée à son sommet en deux rameaux qui portent chacun une clochette d’un dessin très simple, presque géométrique, qui casse net, au niveau de son pédoncule, pour pencher vers le sol en formant un angle droit. Le descriptif précise que ces clochettes sont toujours en paire, mais je pense que pour des raisons décoratives l’artiste a groupé trois tiges. Ne serait-ce que pour remplir convenablement sa vignette. Quant aux feuilles, elles présentent sur la surface jaunâtre, presque cireuse, de ma boîte, la même forme très simple, ovale, non incisée ou dentelée, de la feuille originelle en cotylédon. Je m’explique une floraison « dans un milieu très particulier » par le fait que la linneae borealis est assez répandue en Laponie et dans les forêts canadiennes, mais serait extrêmement rare chez nous où l’on peut la rencontrer en montagne, entre 1200 et 1800 mètres, dans les forêts de conifères des Alpes (Savoie, Briançonnet), affectionnant particulièrement les lits de mousse et la cachette des sous-bois. Une modestie qui aurait, dit-on, fait élire cette fleur par le botaniste pour orner son blason, lorsqu’il fut anobli par Gustave III. Linné aurait dit de la linnaea borealis « Rampante, vile, négligée, elle passe promptement comme celui dont elle porte le nom » 2. Ce n’est plus là de la modestie mais de l’humilité, encore soulignée sur ma boîte, vide-poches, ou je ne sais exactement quoi, par les deux fleurettes qui décorent les extrémités de son socle, des myosotis peints d’un beau bleu, franc et brillant. Il est étrange que l’artiste ait introduit ainsi une espèce différente, non tant par sa qualité -le myosotis est également une fleur simple et modeste qui se cache dans les bois et pousse près des sources -,que sa famille, une boraginacée des plus communes sous nos climats, où elle fleurit d’avril à octobre ? Je devais avoir l’explication de ce hiatus, bien long-temps après, à une occasion que je veux ici raconter. Une quinzaine d’années, au moins, avaient passé et si j’aimais toujours la jolie présence de cet objet sur mon bureau de Paul Follot, - Art Nouveau floral et bien français sur Art Nouveau architectonique, d’inspiration allemande -, où il me servait à fourrer stylos, ciseaux et crayons, je ne me posais plus de questions sur son sort, comme je ne caressais plus l’espoir de découvrir un jour ce couvercle qui lui manquait. Il sera dit, me disais-je, que je l’aurai connu tel, incomplet, et ce défaut ne m’aura pas empêché de le trouver un objet délicat et raffiné. Lorsqu’une visite dans la ville où s’est déroulée une grande partie de ma jeunesse, en conduisant mes pas vers ce quartier du port pour une raison que j’ai oubliée, plus exactement sur le boulevard Général Delfino, me faisait passer devant l’atelier de mon ancien pantalonnier. Ce n’est pas tant sa devanture qui me le rappela, que la voix onctueuse et aphasique de la grosse personne, appuyée au cadre de sa porte, qui bavardait avec la commerçante tenant la boutique voisine. Il n’avait pas beaucoup changé. Le visage s’était un peu boursoufflé, comme il me l’expliqua plus tard, parce qu’on « lui faisait des implants » pour corriger la forme de ses pommettes et que la droite le faisait encore « atrocement souffrir ». Je reconnaissais la voix posée aux faiblesses de diapason, le regard bleu émerveillé, les joues imberbes qui avaient un peu perdu de leur roseur enfantine pour un reflet verdâtre de vieux papier et même la moumoute qui n’avait pas bougé d’un millimètre, sinon qu’une touche de gel dressait à présent sa mèche frontale pour lui faire une pointe au sommet du crâne. Les mêmes avant-bras dodus s’agitaient sous les manches courtes et au renflement qui écartait un peu l’échancrure de sa chemisette, je constatai qu’il avait enfin sauté le pas. Lui, par contre, eut du mal à me remettre. Ce n’était pas tant, -comme il s’en excusa aussitôt après -, que j’avais beaucoup changé : mais il voyait (prétendait-il) tellement de monde ! Les pantalons serrés aux fesses étaient passés de mode. Les jeunes portaient à présent des sacs qui leurs tombaient entre les genoux en montrant le caleçon. Ce n’est pas tant ce « cul-à-l’air » qui le choquait, m’affirmait-il : « que le mystère de la façon dont tout ça tient sur les fesses, sans se débiner tout à fait ! » Il ajouta avec un soupir, qu’il lui restait heureusement la clientèle de la police et des pompiers « très cor-recte sur le chapitre du pantalon… seulement avec l’uniforme ! » me précisa-t-il. La mémoire lui revint tout à fait, lorsque je lui rappelait l’achat de sa boîte à épingles. « Ah, oui ! s’exclama-t-il : Je me disais aussi, je le connais ce monsieur ? J’ai vu passer tellement de monde… Pensez donc ! L’une des plus vieilles boutiques du quartier : ils veulent me faire classer aux Monuments histori-ques ! » Et, comme si soudain, il lui venait à l’esprit une chose importante, qu’il ne voulait pas oublier : « Ah, mais j’y pense, j’ai quelque chose qui est à vous ! » Et il ouvrit le tiroir d’une petite commode -ce qui me donna l’occasion de remarquer qu’il avait changé sa vieille Singer à pédale pour une machine électrique -, pour en tirer une coupelle en bois clair, creuse d’un côté, de l’autre sculptée de fleurs de myosotis peintes en bleu, dans laquelle je reconnus non sans surprise, car je ne m’attendais nullement à cette forme, le couvercle de mon surtout de table. L’intérêt de ce couvercle tient dans le fait que les fleurettes sont si étroitement resserrées, qu’elles ne laissent presque aucun espace libre dans le bois. La linnée boréale étant très rare, il me paraissait naturel que l’artiste lui ait adjoint une espèce rustique, plus familière de nos climats, avec ce bouquet de myosotis dans l’étonnement de ses petites corolles d’azur qui ouvrent leur œil curieux sur la vastitude du monde. Mieux que le « Ne-m’oubliez-pas » germanique ou anglais, cette fleur mérite bien le nom « d’oreilles-de-souris » que les anciens grecs lui ont donné. Du petit rongeur, elle a la curiosité audacieuse et aussi la fragilité… C’est peut-être aussi ce qui l’a fait choisir comme emblème par la Fondation internationale des enfants disparus. Abel Landry l’a représentée, naïve et douce, de la façon même dont elle pousse, en touffes denses, au bord des ruisseaux ; et en posant cet oreiller de fleurettes bleues sur la partie que je possédais, j’ai pu vérifier qu’il s’y emboîtait parfaitement, non sans déborder un peu comme le ferait un gros coussin moelleux sur un escabeau aux lignes délicates mais bien charpentées. 1)Fleurs sauvages de France et d’Europe de Roger Phillips et Tom Wellsted, aux éditions Solar, Paris 1988 (adaptation française d’un ouvrage publié en Angleterre, en 1977) 2)Les quatre flores de la France de P.-V. Fournier, aux éditions Lechevalier, Paris, 1990, p. 885-886.
