Un petit cabinet de Ruhlmann

Drouot, c’est à la fois un musée qui se renouvelle tous les jours, une bibliothèque inépuisable, une collection d’histoire naturelle, un cabinet de curiosités couvrant des siècles de progrès et d’industrie humains, un bureau de numismatique, un comptoir de philatélie, une succursale de la Banque de France où se vendent pièces et lingots d’argent et d’or, une joaillerie qui se refait au gré des revers de fortune de sa clientèle, une galerie de photos, une école d’apprentissage artistique, une leçon de philosophie, une théorie du complot sans cesse alimentée… Avec l’évolution de la société moderne, il va sans dire qu’on verra de nouvelles attributions s’ajouter à celles que je viens de citer. Tout y est jeté à l’adjudication, de l’expression la plus haute du génie des hommes à la plus ridicule médiocrité : des trésors et des choses méprisables, des objets qu’on ne verra qu’une fois dans sa vie et d’autres d’une insigne banalité. Plus que l’imagination n’en peut rêver ! J’y ai vu vendre un bout de la fusée Ariane et une collection de crottes de nez, des morceaux de pyramide égyptienne et des cailloux tombés du ciel, des automobiles de légende et les notes de blanchisserie de Victor Hugo…
Les ventes commencent généralement vers les une heure et demie, deux heures, au plus tôt, et deux heures et demie, trois heures, au plus tard. Le coup de feu se situant vers quatre heures et demie, cinq heures. Il règne alors dans les couloirs, le calme consciencieux et profond d’un réfectoire d’étude en période d’examen. On est dans les salles, quand on est un amateur sérieux. Sinon, on n’a rien à faire à Drouot ! « La salle » en ces moments chauds -je reprends à mon compte le terme générique de « salle » employé par les amateurs pour désigner le lieu où il aura vu une chose intéressante pour lui -, lorsqu’il s’agit d’une vente de haut-niveau, est pratique-ment inaccessible pour qui a laissé passer le temps de la mise en place et des préliminaires. Tous les sièges sont occupés et une foule se presse alentour, debout dans la galerie, juchée en équilibre sur les consoles -lorsqu’elles ne supportent pas d’objets et qu’elles sont resté dressées -, bouchant les abords de la porte et ne se laissant pas facilement déranger pour le dernier quidam venu, à plus forte raison quand on ne le connait pas. Les experts réputés, les grands collectionneurs, les marchands de haute volée, ne sont généralement pas présents. Ils savent que cela aurait pour conséquence de faire « grimper » les enchères. Ils ont donné une commission d’achat à un intermédiaire de confiance, parfois à quelqu’un de l’étude qui procède à la vente, parfois même directement au commissaire-priseur, bien que cette pratique soit, je crois, prohibée. Mais combien de choses prohibées à Drouot, que la coutume a imposées ? A l’époque dont il est question ici, vers le milieu des années 60, les commissaires-priseurs ne suivaient pas toujours l’ordre du catalogue (quand il s’agissait d’une adjudication cataloguée), à part pour les ventes d’estampes, de livres et la numismatique. Ils gardaient les meilleurs morceaux de la vente pour le moment où elle battrait son plein de beau monde et les enchères commenceraient à s’échauffer. Pour moi, je n’avais pas délibé-rément choisi cette heure pour franchir les quelques marches qui séparent le trottoir de Drouot de la longue galerie obscure du rez-de-chaussée, après l’effluve si particulier de moisissure et de vieille crasse qui imprégnera pour l’éternité ce coin de rue. C’est le hasard et la curiosité qui me conduisaient à l’hôtel des ventes. Aussi, l’accès franchi, m’engageais-je dans la cage, à droite. -auquel je ne peux m’empêcher de penser, chaque fois que j’emprunte le vieil escalier de bois du marché Saint-Pierre -, pour me rendre à l’étage. Je n’allai pas plus loin que l’entresol, où s’adjugeaient, au milieu d’un public nerveux et pressé, les affaires courantes, les lots qui n’entraient pas dans la catégorie des valeurs reconnues -c’était le premier étage, où régnait en maître le 18e siècle (surtout le Louis XVI) et un style encore déconcertant, aux yeux du marché, mais qui avait acquis quelques lettres de noblesse dans des ventes qui avaient bien marché et quelques commerces qui s’en était fait une spécialité un peu excentrique. J’ai nommé l’Art Nouveau. C’était pourtant là, dans cette galerie de l’entresol, que les habitués avaient baptisée les Plombs, en référence à la prison sous les toits du Palais des Doges, glaciale en hiver (parce qu’ouverte à tous les courants d’air) et une chaudière l’été, que se faisaient et se défaisaient les légendes des Velasquez adjugés pour quinze francs, avec leur cadre doré d’époque, et des bronzes italiens de la renaissance vendus pour une bouchée de pain. A cet endroit passait ce jour-là mon petit cabinet de Ruhlmann. Je l’avais vu la veille, à l’occasion d’une visite, au milieu d’un petit lot de ce mobilier qu’on rattachait alors plus communément à la décade qui précédait la Deuxième guerre mondiale, qu’à celle qui suivit la Première. Les années 30 étaient à la mode, grâce au cinéma italien et à la redécouverte de l’écrivain américain Scott-Fitzgerald. Je l’avais plutôt entraperçue que vue, avec une petite dizaine de meubles que l’expert préposé à la vente, Me Félix Marcilhac, donnait comme étant de Jacques-Emile Ruhlmann pour la desserte, une table basse, un secrétaire et son fauteuil, ainsi que mon petit cabinet ; de Jacques Adnet et de Majorelle pour le reste … J’aimais Ruhlmann (je l’aime toujours) à cause de ce côté bourgeois cossu, snob et guindé -à l’image d’une société qu’on voyait, dans les vieux films, évoluer en smoking et robe lamée, à toute heure du jour et de la nuit-, et aussi parce qu’il me semblait avoir su inscrire un aspect novateur dans l’art du mobilier. Les notions nouvelles de pratique et de fonctionnel, dans la continuité des styles du passé, la fracture du 20e siècle avec une rigueur technique, presque scientifique dans sa stylisation. J’aimais aussi ses formes relevant du moteur, de l’hélice, de la turbine, de la voiture et de l’aéroplane, de ces conquêtes des temps modernes. Tout cela, transposé dans une matière luxueuse, l’ivoire, les bois rares, exotiques, une technique de très haute volée, une tenue presque dictatoriale… me séduisait énormément. Dans le lot en question, le cabinet, un coffret décaèdre, haut sur pattes, ouvrant par le milieu de la face supérieure, m’avait donné dans l’œil, tant à cause de sa forme originale, que son luxe et son côté gracile en même temps : ébène de macassar incrusté d’un mince filet d’ivoire soulignant délicatement, en blanc sur brun sombre, la courbe élégante de ses longs pieds, de même qu’une fine dentelure pour le tour du coffret. Tout en tension suspendue, on aurait dit une antilope qui s’apprêterait à s’enfuir au moindre bruit suspect. Avec ça, il avait une élégance des lignes, des enroulements au sommet des pieds pour les raccorder au corps central, un travail de sculpture digne d’un orfèvre. Je décidai de tenter pour la première fois ma chance à Drouot. Jusqu’à ce jour, une vente aux enchères était pour moi chasse gardée, un événement auquel avaient seuls le droit de participer des marchands, parmi lesquels nous en fréquentions bien quelques-uns, mais qui se gardaient de nous mêler à leurs affaires. Mon ami Oliver me répétait assez qu’amis ou indiffé-rents, ils ne laisseraient jamais deux néophytes, comme nous, s’aventurer sur leur terrain, à moins qu’ils fassent partie de la profession, achètent ou louent une boutique, tiennent livre de commerce, payent pas-de-porte, taxes, impôts, plus-values, etc. à l’Etat. S’il était légitime au fond qu’ils défendissent leur gagne-pain, cela ne nous semblait pas alors aussi évident qu’aujourd’hui. Nous étions jeunes et ces mauvaises façons des antiquaires nous faisaient peur, en même temps que le milieu nous attirait. Je crois, au fond, que nous jouions à nous faire plus peur, entre nous, que ce qu’il en eût été vraiment si nous nous étions avisés d’enfreindre ces lois : lesquelles n’étaient en fait que des abus. Enfin, le jour-dit, je ne franchissais pas quand même le seuil de la salle en question, sans me sentir la bouche sèche, les jambes tremblantes et un clou planté au creux de l’estomac. Jacques-Emile Ruhlmann fait partie de ces artistes-décorateurs, issus du monde parisien du commerce et de la petite industrie, qui ont compris, au tournant du 20e siècle, les besoins nouveaux d’une riche clientèle bourgeoise que la stabilité de la IIIe République, après un siècle de guerres et de crises politiques, pousse à une certaine confiance dans le futur de la France. Un activisme écono-mique dans le sens du progrès, des sciences, de la modernisation des infrastructures du pays, de l’industrie, des techniques, des communications, mais aussi l’exploitation à grande échelle des ressources de son empire colonial, commençait à porter ses fruits. Pour les lois sociales, l’équilibre entre les aspirations des nouvelles couches de la société et le monde rural, c’était une autre affaire, surtout pour ce dernier qui allait être très affecté par le conflit mondial. A l’instar de Paul Follot, -bien que différents, les deux hommes ont eu des destinées un peu similaires et sont restés, leur vie durant, des amis -, Ruhlmann n’aurait pas pu se lancer dans la réalisation de meubles exclusifs et hors les normes du commerce traditionnel, s’il n’avait pas eu, derrière lui, une vieille entreprise familiale et florissante, la maison de papier-peint et travaux intérieurs, Ruhlmann & Laurent, sise dans ce quartier, entre la Chaussée-d’Antin et le parc Monceau, où l’argent avait pignon sur rue depuis deux ou trois générations. A la différence du premier, ses créations avant-guerre s’inscrivaient moins dans la tradition de la grande ébénisterie française, telle qu’elle se pratiquait encore dans les ateliers du Faubourg Saint-Antoine, que marginalement dans le monde des tapissiers-décorateurs. Avec les premières œuvres de Ruhlmann, on est devant des décors (presque pour le théâtre), où le tissu et surtout la couleur jouent le rôle de lien, de médium, et non pas la ligne architectonique, peu pratiquée encore à ses débuts. D’ailleurs, séparé aujourd’hui de son contexte et pris comme une pièce propre, une entité décorative, un meuble de Ruhlmann demande presque à être posé sur un socle, un peu comme une parure qui serait encore dans la vitrine d’un joaillier. Plus tard, passé le conflit mondial et la situation entre le luxe et les arts appliqués devenue plus compliquée, du fait notamment de la disparition, du moins en partie, d’une catégorie sociale qui pouvait se targuer d’avoir eu, jusqu’à présent, le privilège de défendre la notion d’exclusivité, des clivages ont dû se faire entre les créateurs, selon les origines, les affinités, les opportunités souvent ; et ils ont commencé à travailler pour un milieu, plutôt qu’un autre. Ainsi, Jacques-Emile Ruhlmann s’est fait une spécia-lité de continuer à servir ce monde de l’industrie et de la haute-finance, dans lequel il était implanté depuis l’origine, et ce jusqu’à sa mort en 1933. Cet artiste n’avait pas encore, à l’époque de mon récit, la cote qu’il devait atteindre par la suite, et le public de la salle de l’entresol, où je venais de me glisser, était là essentiellement pour un ensemble de dalles de verre gravé de Lalique, d’émaux de Fauré et quelques autres verreries de Daum ou Gallé… La tendance d’alors. Aussi pouvais-je espérer, avec un peu de chance, avoir mon petit cabinet en ébène et ivoire. Si un marchand, assis juste devant moi, n’avait systématiquement surenchéri pour chacune des pièces de mobilier que le crieur présentait et, avec une tranquille assurance, ne les avait enlevées sous le nez de la concurrence. J’avais bien essayé de prendre rang dans ce tir nourri d’offres, toujours suivi avec délectation par une partie du public qui vient-là comme au spectacle -c’est le même qu’aux procès en assises -, timidement d’abord, puis avec plus d’assurance à mesure que je voyais mes chances s’amoindrir, sans que le principal intéressé s’en soit le moins du monde ému. Je crois qu’il n’avait pas même remarqué ma présence. Les lots se succédaient ; après la table basse aux pieds en forme d’obus, ç’avait été la desserte ventrue comme une rombière, puis le secrétaire à pente croisé de fils d’ivoire et son siège un peu sénatorial où il ne restait qu’un pompon de bois doré sur les deux d’origine. Et chaque fois, j’avais dû m’arrêter pour ne pas dépasser la somme dont je disposais. Une vente aux enchères est une loterie. Pour le vendeur d’abord, qui se base habituellement sur le prix de l’objet dans le commerce ordinaire et compte, pour la marge, sur la compétition qui se forme dans la salle, suite aux besoins particuliers d’un amateur, décorateur ou marchand qui a son client en poche (comme on dit familièrement), ou un projet en tête pour quoi il lui faut absolument cette pièce ; aux amours-propres entre collectionneurs, galeristes, riches amateurs ; à l’appât du gain pour la majeure partie des marchands. C’est une partie de poker menteur, car chacun sait qui se cache sous une enchère, bien que la personne ne soit souvent pas dans la salle, pour les raisons que j’ai données plus haut de concurrence. Pour l’acheteur, qui peut bénéficier de l’abondance de lots du même genre (comme ce peut être parfois le cas), comme au contraire de leur pénurie, des fluctuations du marché des choses ancien-nes, de la mode, de l’indifférence du public, de la maladresse de l’expert, qui n’a pas bien vu un objet ou l’a mal jugé, de la mollesse du commissaire-priseur qui l’a mis sur la table au moment inopportun, de la fatigue de l’assemblée et même des bruits de l’extérieur. Je raconte ailleurs, comment j’ai acheté très avantageusement une coupe de Jean Dunand, par un jour de grève et alors que défilait sur le boulevard Montmartre une manifestation contre je ne sais plus quoi ! Et même par rapport à la place qu’un article occupait au moment de l’exposition publique. Un fauteuil de Jean-Michel Frank a ainsi échappé à l’attention des amateurs, parce qu’on l’avait placé juste à l’entrée de la salle, dans un entre-deux où les gens, qui entraient ou sortaient, étaient trop occupés á se faire des politesses. Mais, de toutes les circonstances extérieures qui auraient pu favoriser mes chances d’acquérir dans cette vente un meuble de Ruhlmann, je n’aurais jamais imaginé que la plus irrévocable, pût venir de celui-là même qui était la cause de mon tourment, avec un soudain élan de générosité à mon égard. C’est pourtant ce qui arriva, au moment où le petit cabinet décaèdre fut mis sur la table et les premières enchères fusèrent dans la salle, quand j’entendis le voisin de mon bourreau lui dire, en se penchant sur son oreille : « C’est bon, tu as assez acheté. Laisse-lui quelques chose à c’gamin ! » Les autres enchérisseurs pensèrent-ils que le jeu avec le plus fort se poursuivrait encore ? Ils n’insistèrent pas, de guerre lasse, et c’est ainsi que je pus avoir le petit meuble pour le prix que je pouvais y mettre. J’en ressentis une telle émotion, un mélange d’euphorie et de doute sur la réalité de mon bonheur, que je voulus, le cœur explosant de joie, m’avancer vers mon bienfaiteur pour lui exprimer ma gratitude, au moment où nous nous trouvâmes à l’encaissement devant le clerc de l’étude. A mes remerciements confus et à ma grande surprise, il répondit par une volée d’injures, me traitant à diverses reprises de « petit con » et, plus vicieusement, en ricanant que je venais de bien me faire avoir, en achetant un meuble qui n’avait jamais été de Ruhlmann, mais qu’une « illustre merde ! », ce qui le plaçait tout de même au-dessus du lot. Son ami, à qui je devais ce soudain élan de générosité chez un individu qui me semblait de nature en être assez dépourvu, dut intervenir afin d’empêcher qu’il se porte plus loin. Il se retournait sur moi avec des yeux furieux, tandis qu’il l’entraînait. Encore fallut-il payer mon achat. L’adversité donnant toutes les audaces, j’avais signé un chèque qui ne serait pas couvert par ma banque, en suppliant le jeune clerc de l’étude de ne pas le mettre à encaissement avant quinzaine. Il fallait à présent m’enquérir de la somme. Ma mère (pour mon père, il fallait l’oublier, il n’aurait pas compris qu’on m’ait laissé sur cette pente de la dissolution, sans lui en dire un mot !) refusa catégoriquement de me prêter cet argent, au nom de l’équité maternelle qui l’obligeait à faire pareil pour ses trois enfants. Lui proposer de tenir cachée cette action aurait été, pour elle, une double douleur : pour la noirceur de mon âme et la torture de devoir garder un secret. Je sus plus tard, qu’elle-même, dans ce temps-là, se faisait prêter de l’argent par une amie pour pouvoir finir le mois de la maisonnée. Ce fut finalement la mère d’Oliver qui m’avança la somme, me conjurant de ne pas en parler à mon ami. Penchée sur son métier de brodeuse au point de Lunéville, devant la fenêtre de sa chambre, au rideau relevé pour laisser passer, entre les parois sombres des immeubles, un peu de la clarté du ciel, comme je la revois encore dans mon souvenir, à jouer des yeux qu’elle avait au bout de ses doigts sur les cordes invisibles de ses somptu-euses passementeries, semant, tout en fredonnant un vieil air de sa jeunesse lorraine, perles, bâtonnets et paillettes, en virtuose, aveugle par nécessité -puisqu’elle n’en pouvait voir l’effet -, sur l’envers de l’écran tendu d’organza ou de tulle des robes, capes et pantalons du soir, que les maisons de haute-couture de Cannes et de Nice lui confiaient à broder pour de riches clientes, elle n’en écoutait pas moins nos histoires et prenait part dans nos secrets. Apprenant par son fils que je comptais avec angoisse les jours qui me séparaient de la fatale échéance de mon chèque, elle avait retiré les billets de la boîte de galettes en fer où elle gardait ses économies, à charge pour moi de la rembourser discrètement tous les mois. C’est ainsi, grâce à son geste de généreuse bienveillance que je n’oublierai jamais, que je fus propriétaire du petit meuble de Ruhlmann. Au sujet de ses allégations concernant son authenticité, elles sont totalement infondées. Bien qu’il ne soit pas signé -phénomène nouveau, et très controversé par le milieu des antiquaires de ces époques, qui voit la plupart des meubles de cet artiste porter aujourd’hui son estampille, alors que ça n’était pas le cas, il y a vingt ans -, il présente toutes les caractéristiques d’une œuvre de Jacques-Emile Ruhlmann : sa gracilité qui va jusqu’au défi des règles de l’équilibre ; la veine du bois exotique dont la forme en feuille de saule ou en lame de yatagan des pieds suit le fil sur toute sa longueur ; la netteté sèche du trait du sculpteur dans les enroulements supérieurs en crosses saillan-tes ; le placage en rayons qui exploite les différents nuances du bois ; enfin la fine dentelure incrustée d’ivoire soulignant les contours du coffret. J’ai trouvé divers exemples de cette forme dans des croquis de l’artiste autour de 1912-1913, l’époque de ces petits meubles arachnéens reproduits dans la nombreuse documentation qui a paru ces dernières années sur lui. Je n’ai pas rencontré le même modèle, mais cela s’explique par le fait qu’il s’agissait presque toujours de pièces uniques ; et je présume qu’un petit coffret pour garder un collier de perles ou cacher quelques mouchoirs n’a pas dû être souvent demandé. En plus, il représente un moment esthétique qui aura eu une courte existence dans l’histoire des arts décoratifs : tous ces petits meubles d’appoint, ces petites tables -dites volantes parce qu’on les déplaçait dans la pièce suivant le besoin -, ces cabinets mystérieux où une dame enfermait sa correspondance, ces bonheur-du-jour, ces causeuses, ces chauffeuses, ces confidents … Toutes ces petites choses féminines et raffinées n’ont, pour la plupart, pas survécu à la Deuxième guerre mondiale, et la société qui est venue après, calée sur le modèle américain, n’aura eu qu’ironie et commisération pour ces témoins désuets d’un passé qu’elle méprisait un peu. N’empêche que ces meubles, pour certains, comme mon petit cabinet décaèdre, sont beaux et très bien faits. Souvent ils sont des exercices de virtuosité, des œuvres qu’on disait de maîtrise pour leurs exécutants, qui ont cherché-là à se surpasser, du fait qu’ils étaient libres des contingences fonctionnelles, dans l’Art pour l’Art comme on disait alors. Ils sont le disque de verre que le décorateur Jean-Michel Frank offrait à son client, en signature du salon qu’il venait de lui livrer. Il y a une injustice des choses anciennes, à laquelle on ne pense pas suffisamment lorsqu’on les collectionne ou qu’on les aime assez pour vouloir les garder une vie entière. Le goût du public change, même si parfois il parait s’être établi pour durer longtemps, et plus vite qu’on ne le croit. Il n’est que de voir, dans la correspondance d’Honoré de Balzac avec sa mère, ce que l’auteur de la Comédie Humaine plaçait plus haut que tout le reste dans sa quête passionnée de beaux objets d’art ancien ; ou encore ce que sont aujourd’hui les « valeurs sûres » dans la peinture de son temps : les Ary Scheffer, Bastien Lepage, Diaz… Pour ses plus illustres acquisitions, les Rembrandt, les Hals, les Titien, les Corrège, que l’écrivain se targuait de posséder dans sa collection, il n’y avait en ce temps-là personne pour demander à une œuvre auréolée d’un nom prestigieux, un certificat d’authenticité ou l’épreuve du rayon laser. Les goûts changent. Lorsque nous avons débuté dans le monde du marché de l’art ancien, Oliver et moi, le Second Empire quittait le devant de la scène, bien qu’il fît encore des prix importants. Qu’en est-il de nos jours ? Et le style Haute-Epoque, qui le remplaçait dans les intérieurs d’une clientèle nouvelle, plus intellectuelle, plus encline aux cantates de Bach qu’aux airs de la Périchole ? Que font aujourd’hui, en salle des ventes, les dressoirs Louis XIII, les fauteuils os de moutons ? Le goût change. Seules restent les œuvres confirmées par les musées… Et encore ! Leurs réserves sont pleines de tableaux, de sculptures, de meubles et de dessins qui ont dû céder les honneurs de la cimaise à d’autres, qu’on juge -les critiques d’art, les conservateurs de musées -, plus près des aspirations de notre époque, plus conformes à la vision qu’elle se fait de l’art. Même dans la peinture du 20e siècle ! Une nature morte de Picasso, oui certes ! Mais de Braque ? Soutine ? Marc Chagall, pourtant consacré en son temps avec le plafond de l’Opéra Garnier ? Dure leçon de la vie, qu’une collection ! Moins logique que conséquente. Où l’on apprend au détriment de ses illusions et de sa bourse, la vanité des ambitions humaines. Une peau de chagrin, pour ceux qui en ont oublié de vivre, qui les rapproche un peu plus de la mort avec chaque désir exaucé. Il n’y a qu’une chose d’irremplaçable et d’éternel : la passion et le plaisir qu’on en tire. Encore n’est-il pas donné à chacun de le connaître. Pour mon cabinet de Ruhlmann, il m’a suivi dans toutes mes pérégrinations européennes. Je l’entends encore brinqueballer au milieu des cartons, à l’arrière de la camionnette qui nous conduisait vers un nouveau domicile. Il a passé des frontières, connu des situations, des climats : le fond pur du ciel méditer-ranéen, le grenier d’un château en Rhénanie, les fenêtres cernées de neige des hivers du Brandebourg, le crachin parisien, la perspective des toits gris et les forêts de sapins… des fortunes aussi : la soupente de ma modeste chambre d’étudiant et l’élé-gante cheminée de marbre blanc d’un appartement des beaux quartiers ; la descente corrodée des gouttières et la suite de salons ; la lucarne et la double porte à petits carreaux biseautés… sans jamais donner signe de lassitude. Son bois n’a pas bougé et il est tellement dur et solide, qu’on le dirait sculpté dans ces bois minéralisés qui étaient des curiosités de princes au 18e siècle. Je lui ai adjoint depuis une table à jeu du même artiste, en palissandre et loupe d’amboine, au plateau orné d’un cercle de granules d’ivoire, qui représente, comme le cabinet pour ses débuts raffinés et graciles, l’élégance cossue de ses créations de la fin. Le plus beau compliment à son sujet, m’est venu de ma mère, qui ne s’est jamais particulièrement intéressée à « mes vieille-ries », comme elle appelait les prémices de ma collection. Elle avait, la pauvre, d’autres chats à fouetter, entre son activité professionnelle, que le salaire de mon père ne lui permettait pas de quitter, une maison à tenir et trois enfants, pas des plus faciles, à élever. Peut-être déplorait-elle, en secret, une passion, déplacée, pour sa conception rigide de l’échelle sociale ? Elle ne l’a jamais exprimé, du moins devant moi. Elle voyait les choses aller et venir, entre ma chambre et le monde, -plutôt venir, d’ailleurs, que le contraire ! -, mais ne disait mot, car je gagnais mon argent avec des leçons privées qui me menaient à pied dans les coins les plus reculés de la ville (excellent moyen de chiner par ailleurs !), et elle devait estimer qu’elle n’avait rien à dire. Mon frère cadet dépensait bien le sien, en matchs de football et en virées avec des copains… Seulement un jour, qu’elle m’avait vu emporter discrètement un objet pour le vendre ou l’échanger, elle était entrée en trombe dans ma chambre et, posant une main rougie par les tâches ménagères sur le petit cabinet de Ruhlmann, elle avait déclaré d’un ton ferme :« Ça, tu ne le vends pas, sinon c’est moi qui te l’achète ! »
