La commode chinoise

C’est un grande commode en laque rouge, de ce rouge chinois un peu bruni par l’âge qui a connu sa vogue en France vers le milieu du 18e siècle et puis un retour en force dans les années 1920. De forme allongée, d’une longueur bien proportionnée à sa hauteur et à son épaisseur, sa « ligne-force », comme on disait alors pour un meuble, est sobre, voire sévère, d’une sévérité un peu militaire. Sa surface, plutôt son volume, d’un beau ton chaud et sombre, ce laque de Chine qu’on nomme aussi « rouge mandarin », est divisé en façade par deux portes latérales et trois tiroirs centraux superposés qui s’arrondissent en demi-lune. Pour un meuble d’appui, elle est assez haute sur ses quatre pieds dorés en fuseaux, à cannelures verticales, ornée sur toutes ses faces de scénettes, entre lacs, rivières et montagnes, par traits fins au pinceau, d’un or un peu vieilli, en fait un jaune de chrome qu’un vernis a passablement obscurci. Elle a longtemps traîné aux puces de Saint-Ouen, dans une boutique couverte du marché Paul Bert, où le marchand en voulait trop cher. Et puis un jour, il s’est juché dessus, négligeant le rapport inégal entre sa forte corpulence et la légèreté gracile des pieds de son meuble, et il en a brisé deux sur les quatre : ce qui l’a obligé, pour s’ôter au plus vite sa bêtise de sous les yeux, à diviser dans la même proportion son prix. Ainsi vont les affaires !

Sa restauration, qui s’est avérée moins difficile et coûteuse que je le pensais d’abord, lorsque je discutais encore son achat avec le commerçant, m’a permis de trouver dans le premier des trois tiroirs de façade, une étiquette déchirée, portant trace d’un tampon ou d’une écriture illisible. J’ai d’abord pensé qu’il pouvait s’agir de la marque de fabrication des ateliers Martine, auquel cas elle viendrait de cette maison de décoration que le couturier Paul Poiret avait fondée, avant la Première guerre, pour la vente des meubles, tissus et accessoires intérieurs, conçus dans ses fameux ateliers qui portaient le prénom de sa fille. Un chapitre sur lequel je m’étends plus largement dans une autre entrée de ce catalogue. Rien n’est moins sûr ! Les débris de l’éti-quette sont restés indéchiffrables, à moins d’avoir recours à quelque moyen technique sophistiqué, comme le rayon laser, la lampe infra-rouge ou autres… dont je ne dispose pas chez moi et, je dois le dire, ce qui me répugne un peu. J’aime assez qu’elle conserve de son mystère, qui signifie pour moi aussi un peu de rêve. Elle m’aura ainsi aidé, depuis qu’elle trône dans ma chambre, en face de mon lit, s’illuminant comme un champ de coquelicots dès que, par les croisées d’angle, un rayon de soleil vient caresser ses flancs, à retrouver des souvenirs d’enfance que je croyais à jamais perdus, du moins pour partie. Ce qui m’aura aussi permis de découvrir d’où me vient cette affection singu-lière pour le style Art Déco, et plus particulièrement mon goût pour les meubles laqués. L’épouse du frère de maman, avait vécu le sensible déclasse-ment social d’un mariage avec un homme de condition plus modeste que la sienne, comme une injustice dont elle ne s’était jamais remise. Avoir été conduite à l’autel, demoiselle unique et gâtée d’une couturière à domicile des quartiers populaires d’Oran, pour s’en retourner mariée à un petit ouvrier imprimeur, fut l’une des grandes trahisons que lui avait donné la vie… d’autant qu’elle était jolie ! Elle aurait été légère. C’est du moins ce que l’on murmurait dans ma famille. Dame ! Lorsqu’on a été élevée seule, par une mère qui passait son temps chez des femmes riches au milieu des chiffons. Elle était petite, brunette au départ, artificiellement embellie de reflets blonds cendrés, bien en chair, comme les hommes appréciaient en ce temps-là les femmes, très blanche de peau, d’une blancheur un peu cireuse, de certains champignons vénéneux ou d’un pétale de datura fané -autre plante vénéneuse-, qu’elle entretenait dans une illusion factice de fraîcheur avec un nuage de poudre de riz. Toujours souffrante, souvent alitée, elle n’en était pas moins pimpante, toujours maquillée et parfumée comme il se devait ; coiffée à la Marceline, ce qui seyait particulièrement à son teint pâle et sa belle chevelure crantée, du nom d’une comédienne du boulevard qui avait lancé cette mode aux alentours de 1912. Cette coiffure lui faisait une tête proéminente par devant, fuyante par derrière, sur laquelle elle arrangeait, à hauteur de la nuque, un petit chignon artificiel maintenu au moyen de deux peignes d’écaille, à l’aspect brunâtre et translucide de mouches droso-philes dans les bocaux du cours de sciences naturelles, mais du plus joli effet sur ses ondulations cendrées. Je l’ai longtemps cru son bien, ce petit oreiller capillaire, un peu aplati au milieu comme le coussin de velours noir et satin plissé qu’elle disposait sur sa méridienne, jusqu’au jour où je l’aperçus sur sa coiffeuse avec le système à pression qui servait à l’adapter. Ma tante était délicate, trop même, elle en abusait des mines et des manières, dans son peignoir de soie peinte, ses manches et jabots de dentelles, ses pendants d’oreilles tintinnabulant au-dessus de la faveur rose et poilue, qui se montrait indiscrètement sur son cou grassouillet. Ma famille prétendait que toutes ses mines et ses manières étaient des caprices et reprochait assez à son mari de tout lui passer. C’est qu’il devait être très amoureux et je le comprends quand je me rappelle le beau visage plat et rond de geisha, le sourire empreint de tendresse, de ma tante Geneviève, ses joues creusées de fossettes, son joli front aimant que ses cheveux, plantés bas, ornaient d’une mignonne pointe de cornette, ses jolis doigts blancs et potelés dont elle effleurait mes lèvres d’enfant pour une caresse, sa petite bouche minuscule qu’elle dessinait au rouge en forme d’un cœur, ce cœur tendre et doux qu’elle portait comme un fardeau. Tout en elle, jusqu’à la nuance particulière de bleu-gris dans ses yeux toujours un peu sur le qui-vive, me rappelait la présence charmante et furtive d’une mésange, venue becqueter une frian-dise du bout de son petit bec rosé. Elle ne s’est jamais nourrie autrement qu’avec des sucreries et des douceurs, n’a jamais trouvé de plaisir à se mettre à table, encore moins à préparer un vrai repas ; et elle n’a jamais su quoi inventer pour se soustraire à ces corvées domestiques : migraine, nausée, brûlures d’estomac, manque d’appétit… Jusqu’à finir par en mourir un jour, sans plus de raison qu’une autre parmi les occasions sans nombre où elle nous annonçait sa fin. Mon oncle, en sortant du pénible et salissant métier qu’il exerçait non loin, chez Heinz, boulevard de Sébastopol, faisait tout à la maison, avec une patience d’ange. On m’a raconté qu’à sa mort, il l’a fait ensevelir dans un cercueil au couvercle de verre, peut-être pour que, dans l’au-delà, le prince charmant qu’elle avait en vain attendu, vînt enfin la tirer du profond ennui que lui avait inspiré l’existence. J’ai su depuis, qu’elle avait été sournoisement empoisonnée par les suites d’une infection hépati-que, qui n’avait pas été prise au sérieux et soignée en conséquen-ce dans sa jeunesse. Maladie qu’une alimentation déraisonnable avait dû aggraver encore par la suite. « Elle est partie pourrie de l’intérieur ! » nous avait assurés ma mère, qui avait ramené de la cérémonie mortuaire, tant son frère, inconsolable, n’avait pas lésiné sur les fumigations et les gerbes de fleurs odorantes, lys blancs, œillets et tubéreuses, -elle, qui ne supportait pas les parfums trop forts -, un violent mal de tête qu’elle avait gardé près de deux jours. Toujours à l’en croire, on l’avait tellement maquillée pour remédier à son état interne, la pauvre ! qu’elle en était méconnaissable dans son cercueil. Ils habitaient, je m’en rappelle assez bien, car ma mère m’y conduisait tous les jeudis, jour de congé dans les écoles com-munales, le quartier populeux de la Marine (aujourd’hui Sid el Houari). Il méritait bien alors son nom de bas-quartier, car tout ce qu’une ville maritime, ouverte depuis la nuit des temps au commerce de la méditerranée, voyait passer en humanité soucieuse de gagner le moyen de se porter ailleurs, sinon de retourner à l’endroit d’où la misère l’avait chassé, s’entassait ici, en contre-bas du superbe théâtre lyrique municipal, l’Opéra, flanqué de ses deux belvédères un peu monégasques. Dans le lacis de ces ruelles pittoresques et animées dévalant vers le vieux port, se rencontraient, se croisaient, se côtoyaient, se super-posaient, comme les dépôts organiques au fond d’un vieux bassin sédimentaire, sans heurts ni mélanges (ou si peu !), races, religions, coutumes, odeurs et aussi misères innombrables… Mais, il ne faut rien exagérer et, petit commerçant, modeste ouvrier ou femme de la vie, on y vivait aussi bien, sinon mieux, que dans d’autres coins d’Algérie. Le tout majoritairement teinté d’hispanité, car on était à quelques heures seulement de bateau d’Almeria ou Alicante et tout ce que la Péninsule avait rejeté à la mer, au cours de son histoire violente et passionnée, était venu échouer ici, à commencer par les Juifs. Et en effet, on se serait cru dans un quartier populaire d’une petite ville espagnole, en entendant autour de soi tous ces gens communiquer dans le même idiome, moins castillan qu’andalou, mais surtout familier et superlativement incorrect. Mon oncle et ma tante occupaient, avec leurs deux filles, un peu plus âgées que moi, un petit trois pièces sur le boulevard Oudinot, à côté du cinéma La Familia, premier fleuron de l’empire des Castelli, un clan corse qui détenait quasiment toutes les salles de projection de l’Oranie. Ouverte en 1924, cette salle était réputée localement pour être le cinéma du pauvre, ce qui ne la gênait en rien pour prétendre être la première et la seule au monde qui offrait deux balcons panoramiques superposés. Le plus élevé, il faut bien le dire, ressemblant davantage à ce qu’on appelle au théâtre « un poulailler ». Les sièges étaient à tous les niveaux inconfortables, ce qui ne présentait guère d’intérêt pour un public turbulent, qui préférait indubitablement rester debout que silencieux et assis. On y donnait de manière exclusive, ou presque, des films espagnols et hispano-américains, où chacun, devant les aventures de Juanico Valderama, Imperio Argentina ou John Wayne, oubliait sa condition sociale pour rêver à ce qu’il eût pu être, si le Ciel y avait mis un peu du Sien. Leur appartement ne donnait pas sur le boulevard directement, mais dans la ruelle contiguë qui séparait l’immeuble du cinéma. De la fenêtre de leur salle à manger, au deuxième étage, j’apercevais le haut du bâtiment, badigeonné d’ocre jaune et de pourpre, couleurs éminemment espagnoles mais aussi des cirques romains, avec son parapet massif de fort mexicain dans un film d’apaches ou le sommet d’un djébel dans le désert du Hoggar, couronnant son toit plat sur le fond transparent de l’azur. Par les impostes qu’on avait pratiquées dans ce dernier, nous parvenaient après le déjeuner, surtout l’été, quand la chaleur aveuglante vous coupait le souffle et qu’elles étaient toutes ouvertes pour faire respirer la salle, les éclats de rire et le chorus d’un public turbulent. J’ai encore dans l’oreille le petit motif musical de pasodoble pour annoncer le début de la séance, et aussi le vrom-bissement de la foule faisant la queue en bas devant la caisse. C’était une vieille maison sombre et humide, sans rien qui la distinguât des autres maisons pauvres de la Marine, et sans l’air du large, qui baignait sa façade vétuste et ses balcons délabrés, d’une fraîcheur salutaire, elle eût été insupportable à habiter. Aussi ma tante s’empressait-elle de tenir les fenêtres bien closes et les rideaux baissés sur ce qui aurait pu venir troubler le triste cours de ses pensées. Pourtant, je l’aimais beaucoup son inté-rieur. Je m’y sentais bien, aussitôt que j’entrais, par son petit couloir étroit et obscur, où trônaient deux grands tableaux à l’huile, œuvres de ma cousine, l’aînée, qu’on disait avec admiration dans la famille « très douée pour la peinture ». Pour l’un, il représentait sa jeune sœur étalant sur un fauteuil de jardin, au milieu de grands arbres élégants, une robe de satin blanc en bustier très ajusté à la taille et aux larges plis bouffants, habit historique ou costume de théâtre, comme la mode des années 20-30 et surtout une certaine école de peinture aimaient à parer les jeunes femmes de la meilleure société ; un ruban de la même soie laiteuse et chatoyante retenait ses longues nattes brunes, roulées en anglaises, autour d’un petit visage méchant de poupée. Pour l’autre, il s’agissait du fougueux portrait de Bonaparte au pont d’Arcole, emporté dans le tourbillon du drapeau tricolore. Elles partageaient toutes les trois, mère et filles, une même passion pour l’empereur, que dis-je ? Un culte. Dans la pièce au fond du couloir, dont je n’ai jamais su pourquoi elle était toujours maintenue dans la pénombre, on distinguait vaguement, dans la clarté tremblante de l’échelle des jalousies, un autel domestique où les images saintes se pressaient autour d’un buste de Napoléon. C’était, je crois, la moindre des choses qu’on avait su faire pour le remercier d’avoir écouté ses prières en faisant réussir ma cousine à son baccalauréat. Elle fut longtemps la première de la famille et c’était-là une gloire qui valait bien un autel. Combien de fois n’a-t-elle allumé les veilleuses qui encadraient la tête sévère, couronnée de lauriers, pour que nous entonnions en chœur l’Ajaccienne ou le Chant du Départ ? C’est avec elle, que j’aurais appris les paroles de ces hymnes religieux et guerriers, si beaux dans leur noblesse républicaine et leur joie héroïque. Pourtant, elles étaient espagnoles, toutes les trois, comme mon oncle ; pas une goutte de sang français coulait dans leurs veines, mais le plus pur des sangs andalous… Sublime liberté des enfants de la Terre, quand la politique évite de s’en mêler ! Combien de fois ne lui avons-nous pas adressé une priè-re, à ce buste impérial, à la veille d’un examen, d’un concours, pour ma mère, afin d’entrer dans l’administration des Postes et Télécommunications ? Ce qui ne nous empêchait à la sortie de la messe des Rameaux, sur le parvis de la cathédrale, en face la Jeanne d’Arc à cheval de Frémiet brandissant son drapeau, au milieu des ramilles arrangées en arbrisseaux chargés de rubans et de sucreries, de nous bousculer pour embrasser l’améthyste de Monseigneur l’Evêque. L’Eglise avait encore une place importante dans cette société des dix ou quinze années qui succédèrent à la seconde guerre. Elle dirigeait par le truchement des curés, patronages et colonies de vacances auxquels mes parents avaient renoncé à m’envoyer, s’ils ne voulaient pas me voir revenir métamorphosé en fontaine de larmes ou en témoin résigné d’un acte de cannibalisme collectif, dans la personne d’un garçonnet charmant qui avait soudainement disparu dans les cuisines. Les curés organisaient aussi, autour des grandes dates chrétiennes, processions, crèches et représentations théâtrales de la Passion, dans lesquelles mes cousins, les quatre fils de ma tante Dolores, la sœur aînée de maman, tenaient un rôle fonction de leur âge et de leur physique. Grands, bien bâtis, châtains avec des yeux clairs et de beaux visages classiques, ils furent tour à tour Jésus dans les langes, Christ portant la croix sous la couronne d’épines, apôtre Jean ou un centurion romain... Seul au quatrième, l’aîné, plus noir qu’un tirailleur avec l’œil gauche qui cherchait des noises au droit -un mystère dans cette harmonieuse couvée (la cinquième, une fille, était aussi très fine et très jolie) -, était toujours dévolu le rôle de Judas. Mais, c’était surtout dans le contrôle de la morale que l’Eglise de ce temps exerçait son magistère : sur l’affiche que je pouvais apercevoir au coin du boulevard, en me penchant à la rampe en fer forgé du balcon, avant que ma tante se plaigne faiblement qu’elle allait attraper mal, si nous gardions plus longtemps la fenêtre ouverte en plein soleil, placardée au milieu de la foule, annonçant la prochaine sortie d’un film, sur le mur purpurin et sauvagement impérial du Familia. Par ses recommandations, elle contribuait au succès d’audience d’un événement, ce qui n’allait pas sans âpres controverses dans son sein comme en celui des familles locales. Un film avec Brigitte Bardot était considéré comme un cap de perdition de la gente masculine, une chose à faire perdre leurs maris à toutes les épouses oranaises, et je me souviens l’immense affiche de Voulez-vous danser avec moi ? (1959) où l’actrice, crinière blonde rebelle et forme voluptueuse moulée dans la fameuse robe noire, faisait dire en société à maman : « Je la trouve trop provocante ! » Mais, cet appel au péché de la chair ne pouvait pas être le fait du cinéma au coin de chez mon oncle. Pour exemple, je citerai quelques lignes tirées des souvenirs de Joseph Alfonsi, dans La Petite Histoire des Cinémas d’Oran, sur le site consacré à cette ville avant 1962 : « La sortie des Dix Commandements donna lieu, en 1960, à des votes très discor-dants (au sein du clergé local). Si le bulletin paroissial de Saint-Louis encourageait les fidèles à voir le film, à Saint-Eugène on était par contre assez hostile et on n’hésitait pas dans les sermons, notamment au patronage de la rue Berthelot, à dénoncer l’œuvre de Cecil B. de Mille comme une manipulation des consciences ». Tout, dans cet appartement de mon oncle déconcertait mes habitudes. D’ailleurs, je n’aurais pu avoir de meilleur témoignage de ce que j’affirme ici, que les commentaires de ma mère lorsque, venue me prendre, comme cela avait été convenu, avant que la nuit ne tombe sur mon jeudi, elle m’interrogeait, en traversant les ombres allongées des jardins du Petit-Vichy pour prendre notre tramway pour Eckmühl, sur ce que j’avais fait de ma journée et surtout, car ça toujours été son grand souci, ce qu’on m’avait servi à déjeuner : « Des marrons glacés dans des petites assiettes aux hirondelles ? » J’entends ses sarcasmes : « Eh bien, elle t’a encore gâté, Geneviève ! Des marrons gla-cés !» s’exclamait-elle en secouant la tête et levant les yeux au ciel : « Tu ne risques pas d’en ramener des odeurs de cuisine, comme tu t’en plains assez chez nous ! » Bien sûr, accompagné de reproches sur mon égoïsme naturel : « Nous obligeant à vivre avec des portes fermées, ce qui étouffe ton pauvre père ! » Et comme je lui faisais négligemment la remarque que j’avais très faim, elle se mettait carrément à gronder que sa belle-sœur était folle, qu’elle ruinait son frère et n’était pas même capable de nourrir convenablement un enfant, toutes choses qu’elle répétait ensuite en rentrant à sa mère, avec des menaces de ne plus m’y faire retourner, ce qui me plongeait dans une tristesse profonde. Je ne pouvais m’en prendre qu’à moi, car ce n’était pas vrai. Ma tante nous avait servi une infâme poêlée d’œufs frits avec des rondelles de pommes de terre et de saucisses noyées dans l’huile d’olive, que ma mémoire, aussitôt après avoir avalé ma part -ce que je n’aurais jamais consenti à faire chez mes parents, sinon avec force simulacres de vomissements et de pleurs -, avait occultée au profit du dessert dans mon service en porcelaine de Limoges préféré. L’explication à mon bonheur d’aller chez ma tante tenait entre autre au fait que son modeste intérieur était peint de façon rococo, et chinois de surcroît. Non point, qu’elle cherchât dans les commerces d’antiquités de la ville -j’étais trop jeune pour m’en rappeler, mais je suppose qu’il devait y en avoir quelques-uns -, ce qui pouvait satisfaire ses goûts pour le 18e siècle et l’Extrême-Orient. Mon oncle était un petit imprimeur qui devait subvenir aux besoins de trois femmes au foyer. Mais, par la magie d’un coup de pinceau, elle avait le don de métamorphoser tout ce qui chez elle était familier ou communément oranais, en ces frivolités charmantes que les dames d’autrefois plaçaient dans leurs boudoirs. Tentures, coussins, vases, dessus de portes et meubles (qu’ils fussent volumineux ou petits) et jusqu’à ses peignoirs et même certains détails de ses robes de satin ou de crêpes, recevaient le sceau magique d’un nuage de peinture déco-ré d’une scène galante à la Watteau ou Lancret… Rien n’y échappait ! Pas même le poste de TSF où elle me faisait écouter, penché sur son tambour de tissu que décorait une lyre, plus loin-tains et mystérieux que le chant des baleines sur les détecteurs des océanographes, les échos de la Semaine Sainte à Séville. Je pense aujourd’hui que ce n’était pas le fait de tous les enfants de mon âge, et que d’aucuns, la plupart, auraient préféré courir derrière un ballon, jouer au pitchak* avec des garnements de leur âge, arrondir sa bourse de noyaux d’abricots ou faire voler des cerfs-volants sur le champ de la Périgonia. Ce n’était pas mon cas ! J’ai longtemps soupçonné les groupes soudés par le jeu de faire disparaître les garçonnets charmants dans les marmites. Autant une visite à mon oncle et ma tante, accompagné de mes parents, était pour moi un cauchemar insigne, spectateur impuissant de la confrontation de deux systèmes adversaires, complice affligé puisque je me sentais fatalement rangé par ma tante et mes cousines du côté de celui qui me donnait un toit ; autant mes jeudis, seul, chez elles, quand mon oncle était à l’imprimerie et que nous étions tous les quatre, moi, unique mâle au milieu du papillonage de ces trois femelles, de leurs parfums, de leurs rubans, de leurs images qu’elles me faisaient délicatement découvrir dans ces livres sur les campagnes de l’Empire, illustrés par Job, qu’elles tiraient des rayons mystérieux de la bibliothèque du couloir, était un plaisir inépuisable dont je me repaissais les jours suivants, attendant avec une impatience secrète le retour du jeudi. Enfin, la commode fut chez moi. Je la plaçai au milieu d’un grand mur, en vis-à-vis de mon lit et des trois croisées de ma chambre qui l’éclairent avantageusement de face et de profil. Pavillon de laque chinois, redoute militaire incarnat et or dressée sur les panneaux indigo du papier-peint de Follot -motif d’argent mat, d’oiseaux affrontés et de vasques débordant de lourdes guirlandes de feuillages et de fleurs -, dans lequel je reconnais, sans avoir cherché à la recréer, l’ambiance patriotique et martiale du Bonaparte au pont d’Arcole dans l’obscur couloir de ma tante Geneviève, à Oran. En dépit des latitudes, mon évocation est tirée de l’ombre, lorsqu’elle reçoit la caresse des derniers rayons du soleil qui se couche, juste dans l’axe, par les belles journées d’hiver. Soleil d’Austerlitz ? En fait, sa belle laque rouge et or n’est pas importé de Chine, mais elle est un produit français, un dérivé de ce qu’on appelait un vernis Martin, car il en existe diverses sortes. Ce procédé, inventé vers 1728 par Guillaume Martin (1689-1749), l’aîné d’une fratrie de peintres-vernisseurs parisiens installés au Faubourg Saint-Denis, connut un grand succès vers le milieu du 18e siècle, par son imitation des effets de la laque que les ébénistes intégraient, en guise de décors, à leurs meubles et lambris. Moins difficile et surtout moins coûteux, que ces panneaux précieux qu’on devait faire venir de l’Extrême-Orient, la technique de Guillaume Martin imitait à la perfection leur finesse et leur brillant. Il s’agissait (et c’est toujours le cas) d’un vernis utilisant, entre autres, de la résine naturelle (copal), teint le plus souvent en noir ou en rouge (oxyde de fer ou de cuivre), -mais aussi avec d’autres couleurs : verts, orangés et surtout un bleu vif, très apprécié sous Louis XV et dans la période Art Déco-, appliqué au pinceau sur un apprêt de blanc au plomb ou Blanc de Meudon. Sa pose est délicate et nécessite plusieurs couches, plus d’une dizaine, qu’il faut laisser convenablement sécher avant de passer la suivante. Chaque atelier a ses secrets pour les dosages, ingrédients et recettes, qu’il conserve jalousement. Les temps de séchage dépendent de la température, de la saison, de l’endroit dans lesquels on travaille la pièce. Un milieu humide (mais pas trop !) est plus propice à une bon séchage qu’un milieu trop sec. Un polissage régulier entre chaque couche permet d’enlever les impureté et les traces de pinceaux. Sur la dernière, avant que la touche finale d’un léger vernis au tampon vienne donner à la surface brillance et profondeur, on applique le décor, par fins traits de peinture d’or ou de jaune de chrome. Il s’agissait le plus souvent de motifs d’inspiration asiatique, tant que la Chine et le Japon furent à la mode, mais les sources étaient très diverses au 18e siècle et les fables de La Fontaine ont aussi fourni leurs sujets. Pour ce qui est des scènes chinoises figurant sur ma commode, elles sont mises en page comme les illustrations d’un livre de contes, entre de larges bordures fouillés, couvrant ses quatre faces visibles, fragiles et compactes, pleines de détails des plus curieux à observer et qu’on pourrait nommer : « En passant un pont », « Le sampan au milieu du lac », « La collation au bord du torrent », « Le maître et son élève en voyage »… Ce ne sont pas, comme pour le guéridon aux roses qui l’avoisine, des scènes de pêche sans cadre naturel précis ; mais un fond de montagnes se profilant dans le lointain, des rochers pointant hors de l’eau où l’on a disposé les paniers du déjeuner, un saule pleureur se mirant dans le cours d’un ruisseau, des ponts, des embarcadères, des pagodes, des ciels traversés de nuages enroulés comme des dragons. Dans le flottant immatériel de ce bel écrin liquide, deux petits personnages féminins sont occupés par le plaisir de la conversation. Ce qui me laisse penser que le laqueur a voulu composer ici une ode à la douceur de l’amitié. La végétation est dense, luxuriante, tropicale, plus annamite que mandchoue, à l’inverse du Coromandel du guéridon voisin, avec ses cailloux aux drôles de formes en pain-de-sucre et ses larges palmes rythmant son galbe généreux. Une question pourtant a recom-mencé à me tarauder, devant cette commode : De qui peut-elle bien être ? Une petite leçon d’histoire des arts appliqués, à la rubrique du mobilier, s’impose ici. Qu’on me pardonne mais, vous l’aurez certainement compris, c’est aussi -si ce n’est pas la seule ! -la raison de ce littéraire Voyage autour de ma Chambre. Ma com-mode n’est pas une pièce unique, contrairement à d’autres autour de moi, mais ce qu’on appelle un modèle en série. Explications. Alors qu’un ébéniste au milieu du 18e siècle créait un meuble, le rabot à la main, au milieu des copeaux, de la sciure et de la colle, on a vu se développer, au cours du siècle suivant, une nouvelle conception consistant à donner à la machine, de plus en plus, des parts du rôle de l’artisan. C’est ainsi qu’on aura vu apparaître, dans un contexte industriel en plein essor, une production mécanique où l’intervention de l’homme n’est pas totalement absente (pas encore !), mais ponctuelle, là où sa main est nécessaire, car on ne peut pas encore s’en passer… Pour assembler des pièces de bois, pour tracer au pinceau des décorations, etc. La production en série (ou manufacturée) a commencé relativement tôt en Europe. Par l’Angleterre d’abord, l’une des premières nations industrialisée. Pour des raisons essentiellement économiques : le nombre dans une production fait tomber le prix de revient de la pièce. Pour des raisons logistiques ensuite : à mesure qu’on avance dans le siècle et que le concept de consommation va se précisant, il faut une production de plus grande envergure pour répondre à la demande du public et achalander les rayons des grands magasins. Au 20e siècle, un meuble, un objet, un tissu, un tapis, se font, de plus en plus, sur la table à dessin, le crayon à la main, la règle et le compas à proximité. La profession de designer est née. Attention ! Il y aura toujours des nuances et des formules intermédiaires, comme il y aura toujours des esprits qui refuseront d’être confondus dans la masse. Le snobisme, de nos jours, s’exerçant à contrario. Dans les années 1920, des décorateurs comme Jean-Michel Frank ou Jacques-Emile Ruhlmann se sont engagés dans la voie de la pièce unique, faisant travailler leurs artistes et leurs ateliers. Un Paul Follot ou Maurice Dufrène ont œuvré par le concours de prototypes (modèle qui va servir à une production plus ou moins étendue, sinon unique) confiés aux ouvriers du Faubourg Saint- Antoine, suivant les compétences de chacun, et sachant qu’ils possèdent alors pour la majorité leur métier au plus haut niveau. Au bas de l’échelle, il y a eu le cas du meuble en série… Comment se fabriquait une commode de cette catégorie ? Sur le principe de la boîte, par l’assemblage de montants et de plan-ches, suivant le plus fidèlement le dessin de l’artiste et concep-teur ; une boîte qu’on habillait ensuite avec des placages de bois plus précieux, des décors peints, des corniches et moulures, puis garnissait de pieds et de tiroirs, de bronzes si elle en comportait, avant de passer chez le vernisseur pour un coup de finish et être mise à la vente. Cette fabrication pouvait aussi bien concerner une ligne modeste et sobre, qu’une riche et pleine de fantaisie. La différence entre le prix de l’une et de l’autre ne serait jamais si forte, que pour une pièce unique sortant d’un même atelier. Pourquoi cette conception aura-t-elle mis autant de temps à s’imposer dans notre pays ? Parce que longtemps, contrairement à ce qu’il en fut chez les Anglo-Saxons ou les pays germaniques, le mobilier en série n’a pas bénéficié du même prestige que celui qui venait de chez l’ébéniste. Toujours ce souci, en France, de protéger la qualité au détriment de l’efficacité ! Mais aussi, du fait que la Chambre des Métiers ainsi que les ouvriers qui vivaient d’un monopole vieux de plusieurs siècles, craignaient de voir dépérir leur profession si une conception industrielle et mécanique du meuble venait à s’imposer sur le marché. Ce qu’ils qualifiaient de « caisses à savon », et que ma commode est certainement d’un côté, mais avec élégance et panache ! Après la Grande Guerre, ce ne sont plus les mêmes classes privilégiés qui donnent le ton à la société française. Les fortunes sont moins bâties que précédemment sur les biens fonciers, que sur la spéculation boursière, sur les gains du commerce et de l’industrie. Bien qu’il n’ait jamais été autant question, dans les illustrations de mode, les journaux, les publicités et les chroni-ques, de propriétés familiales, de parties fines dans des vieux châteaux, de chasse ou de rallyes à travers la campagne... On parle d’autant de ce qu’on est en train de perdre ! Les nouvelles fortunes ne veulent plus de ces meubles classiques, solides et longs à fabriquer, d’avant la guerre ; où il fallait plusieurs mois (voire un an et plus !) pour réaliser un salon bourgeois. Le goût des commanditaires aura changé cent fois, entre temps ! On leur préfère un luxe qui se voit, plus tape-à-l’œil, de la laque, de la dorure, de l’argenture sur grande surface… Il est certain que, pour une minorité qui peut s’acheter un meuble unique de Ruhlmann ou de Follot, le reste, la majorité que touche la publicité à grande échelle des journaux, des affiches, des ondes radio, pas encore de la télévision, il faut un palliatif à ce luxe. Ce seront les grands magasins d’ameublement, qui proposent -le problème des coûts de fabrication se posant de plus en plus -, des laques synthétiques sur des contreplaqués, des placages chatoyants sur des bois agglomérés, des vernis qui donnent du clinquant à des matériaux moins onéreux… Ce seront les grandes maisons de mobilier parisiennes, d’où vient probablement ma commode, dont on trouve les noms et les spécialités exposés au hasard des pages de publicité des numéros de Noel de la revue l’Illustration, l’organe officiel de la bonne France conservatrice de l’entre-deux-guerres, le Figaro-Magazine mutatis mutandis du dernier quart de la IIIe République, entre la gaine Rasurel qui fera la Très Charmante plus élégante que jamais et l’éternel collier de perles Técla pour les étrennes (Il est bien délicat, Madame, de vous dire que les perles Técla ajoutent à votre séduction); l’enseigne de la « Vache qui Rit » déjà à côté du dernier modèle limousine de Delahaye ou Voisin ; et celle-ci impayable, de 1926, vantant « la Pâte des Prélats, pour la beauté de la main », que j’ai peut-être fleurer en baisant l’améthyste de l’évêque d’Oran, au sortir de ma confirmation. Le Printemps, les Galeries Lafayette, le Bon Marché, les Magasins du Louvre, tous offrent des rayons conséquents au mobilier et à l’article de décoration, en ces lendemains triomphants de guerre où la France se meuble pour les temps nouveaux. Les maisons DIM (Décoration Intérieure Moderne) ; Soubrier qui abandonne peu à peu ses copies du 18e siècle pour du mobilier contemporain ; Waring & Gillow sur les Champs-Elysées, vieille maison londonienne cherchant à s’implanter sur le continent ; Au Bûcheron, honorable enseigne française qui fait appel à des jeunes décorateurs ; les établissements Schmidt & Piollat (18-24, rue de Charonne, métro Bastille) qui installent entièrement appartements, châteaux, manoirs et villas ; Krieger, le spécialiste du meuble de fantaisie (74, Faubourg Saint-Antoine) ; Lewis, les plus beaux salons de la capitale, avec ceux du Claridge, pour les défilés de haute-couture, qui aurait pu aussi exposer un meuble tel que le mien… Mais surtout, Mercier, les établissements Mercier Frères (Ameublement et décoration, 100, Faubourg Saint-Antoine) qui « meublent en moderne la clientèle élégante de tous les pays » et sa succursale Le Palais de Marbre (77, avenue des Champs-Elysées) où elle emploie le décorateur Eric Bagge, de qui ma commode est peut-être une création. Et bien d’autres qui s’y adjoindront au cours de la décennie suivante. De toutes ces marques, de bonne composition, laquelle aurait pu voir son estampille apposée sur l’étiquette déchirée du tiroir supérieur de ma commode en laque rouge ? Je pencherais pour Mercier… peut-être DIM et ses décorateurs Joubert & Petit ? Certainement pas Krieger et ses meubles de fantaisie. * Le jeu du Pitchak est un jeu traditionnel qui se pratiquait dans les années 1950 en Algérie (…) Fabriqué à partir de vieilles chambres à air de vélo qui sont découpées en fines rondelles et assemblées avec une ficelle pour former une balle de caoutchouc, le pitchak peut se jouer seul (ou en groupe d’opposition, ndrl) en tentant d’effectuer un maximum de jongles avec les pieds, les genoux, la tête et la poitrine. (Extr. Wikipédia)
