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Une table en laque et coquille d’œuf
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C’est curieux. Il y a des choses qui viennent droit vers vous, comme si les messageries du passé savaient qu’elles vous sont légitimement destinées ; et d’autres, que des instances supérieures - qui commandent tout de là-haut - semblent avoir confiées à la fantaisie de facteurs-trapézistes, qui vont s’amuser à les faire suivre mille tours avant de les déposer à destination. Celui, à qui cette petite table avait de prime abord été remise, devait avoir des fariboles dans la tête, pour se la faire dérober, au premier tour de voltige, par un farceur qui se la laissait à son tour enlever des mains par le premier venu, plus audacieux ou plus malin ; lequel se voyait, aussi vite dépouillé de la même manière par un autre, plus leste, qui l’entraînait au loin… Et ainsi de suite, pour finir si loin de son but initial, qu’on aurait dû l’avoir perdue de vue et qu’il ne fallait pas même songer à ce qu’elle revienne un jour à son destinataire. Et puis un beau matin, sans qu’on sache pourquoi ni comment, elle est de nouveau là. Il en fut de ma table comme du ballon sur un match de football, à la différence que le gardien de but sait qu’il doit fatalement se retrouver devant lui… Pour moi, rien n’était moins sûr ! Et puis d’ailleurs, je l’avais complè-tement oubliée.

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Nous devions avoir sensiblement le même âge, à quelques semaines près, mon ami Oliver et moi, et ça se passait l’an-née de ce qu’on appelait alors, le premier bac. La première année que nous passions dans des classes différentes au Lycée Masséna, à Nice : il avait choisi l’option Anglais pour l’épreuve de langues vivantes ; et moi, l’Espagnol, qui ne pouvait que me faire gagner des points. Nous n'avions pas encore l’âge de conduire un véhicule à moteur. Une mobylette ? Il n’en était pas question pour Oli, qui arrivait à peine à se tenir debout sur une trottinette. (Par contre, il était drôlement fort au hula-hoop ! Qui croirait aujourd’hui que ce digne monsieur barbu, qui avait pris, avec l’âge, les allures et le sérieux de Karl Marx, tenait, gamin, la foule des badauds en haleine devant ses prouesses au cerceau, sur la Promenade des Anglais ? A ma question - comment fait-on pour le tenir aussi longtemps en l’air ? -, il avait répondu qu’il fallait se sentir un peu Salomé dansant devant Hérode. Je ne sais qui était alors Saint-Jean-Baptiste ? Les candidats au rôle ne manquaient pas dans la tête de mon jeune camarade). Quant à moi, j’avais bien essayé d’introduire le sujet vélomoteur à la maison. A quoi, ma digne mère avait déclaré qu’il ne fallait pas compter sur l’un d’entre nous pour pousser mon fauteuil roulant, si je devais rester handicapé. (Sous-entendu, si je trouvais une personne assez charitable pour s’engager à le faire pour le restant de ses jours, on pourrait en envisager l’achat). Aussi, nous étions bien contents lorsqu’un antiquaire, en l’occurrence M. Biancarelli, à qui mes parents avaient, sur mes conseils, acheté une console et sa glace, nous proposait de nous emmener chiner avec lui en voiture, dans la région. Quelle aubaine ! une voiture… Voilà qui ouvrait de nouvelles perspectives d’achats. Je l’avais vue, pour la première fois, dans un débarras - le mot galerie aurait été trop prétentieux pour l’endroit -, qui tenait lieu, à l’époque, de salle des ventes ordinaires à la ville de Menton. Une table basse bicolore, sur le principe d’une fourrure peinte, blanche, recouvrant son plateau pour ne laisser apparaître en noir, que ses quatre pieds à la forme curieusement recourbée en sabre. Le mot laque ne nous étaient pas alors inconnu bien qu’inhabituel pour nous, car il s’appliquait à des objets asiatiques de petite dimension : boites, coupelles, jetons… Menton était loin pour deux jeunes lycéens non motorisés, la date de la vente n’était pas encore fixée, et puis rien ne garantissait que nous aurions pu acheter cette table. D’autant que les ventes aux enchères étaient, en ce temps, chasse-gardée, réservées aux seuls professionnels et que notre compagnon en la matière, tout bienveillant qu’il se montrait à notre égard, nous avait prévenus qu’il pourrait nous arriver des bricoles si nous nous hasardions sur ce terrain. La profession savait encore se protéger ! Comme tout ce qui était nouveau attisait alors notre imagination, nous en avions parlé entre nous, et puis nous l’avions oubliée… Pas tout à fait ! De temps à autre, son souvenir refaisait surface en nos mémoires, auréolé du prestige des choses qu’on a ratées. Il me faut ajouter, que le hasard nous avait fait rencontrer un commissaire-priseur mentonnais qui nous avait renseigné, bien que ce fût interdit par discrétion. Notre petite table avait bien été acquise par enchères, par un certain M. X. tenant boutique à Nice, rue Ségurane ; lequel, à l’occasion d’une visite, avait confirmé cette information, pour ajouter qu’il avait aussi vite vendu la pièce en question à un riche Américain, descendant d’une famille qui avait jadis régné en France… Adieu veau, vache, cochon, couvée ! Des années plus tard. Notre goût s’est étoffé en s’orientant délibérément vers les arts décoratifs du 20e siècle. Ce style était alors dans nos moyens (ce n’était pas comme le 18e siècle ou pire, la haute-époque). On trouvait alors des pièces intéressantes sur le marché, parce qu’il était encore méprisé par les antiquaires qui le qualifiaient de style pour maharadjas... C’est qu’ils avaient des ressources, ces gens-là ! A défaut de grand goût. Bref ! En arpentant les Puces niçoises qui se trouvaient, en ces époques antédiluviennes, sises le long de la rive orientale du Paillon (lequel n’était pas encore recouvert de béton), je tombe un jour sur une paire de chandeliers assez originaux. Ils sont en métal argenté - autant qu’il me semble, sous la couche noire bleutée qui se forme sur ce matériau, lorsqu’il n’est pas astiqué -, et ont la forme de carrosseries automobiles : deux gros capots géométriques portant deux cylindres renversés. Deux cheminées traversées à l’horizontale par des prismes de verre. En les nettoyant, je vois apparaître sous le socle, à côté de l’entrée cernée d’ivoire du fil électrique (car ils sont électrifiés d’origine, faits pour porter des ampoules en forme de tubes coniques) le cachet J. Desny - Paris. Notre Bible en ce temps, où il n’existait pratiquement rien, aucun livre sérieux, sur la période Art-Déco : l’ouvrage de Martin Battersby, The Decorative Twenties*, me révèle l’impor-tance de mon achat. Astiquée, ma paire de chandeliers rutilants, comparables à deux Rolls Royce, modèle 1922, m’étalent le luxe de ces nobles seigneurs Indiens qui passaient, sans façons, du dos chamarré des éléphants à la modernité absolue des intérieurs de leurs palais. J’aime ces deux objets, et ils vont m’accompagner aussi longtemps que j’ai rêvé de palaces blancs au milieu des palmiers, de dîners sous les étoiles, de jazz, de robes pailletées et de grosses voitures nickelées glissant le long des golfes de la Côte d’Azur… Le temps de ma période Scott Fitzgerald. Puis, le cinéma et la télévision aidant, tout ça s’est frelaté, comme tout. J’ai eu envie de passer à autre chose, à du bois, à du précieux, à du mystère, à du paravent asiatique, à des statuettes antiques… Peut-être, parce que j’avais trouvé ma première statuette néo-hellénistique, une nymphe nue qui danse avec sa guirlande de fleurs, d’un bronze lisse, sans aspérités, doré d’un or pâle, un peu verdâtre, qui fait songer à l’électrum, l’or des premiers âges. Ma délicieuse Pomone archaïsante sculptée par Gustave Gillot, en 1920, sur qui je reviens ailleurs. Et j’ai décidé de me séparer de mes chan-deliers modernistes. Et comme Paris était de plus en plus souvent, le but de nos équipées, à Oliver et à moi, je les ai roulés un jour dans ma valise et suis allé les proposer à l’un des marchands qui faisait alors commerce en arts décoratifs de cette époque, la Galerie du Dépôt 15 qui se trouvait, comme son nom ne l’indique qu’à demi, au n° 15 de la Rue Saint-Denis. Je dépasse un Tu viens, mon biquet ? murmuré par un ton-neau en mini-jupe de skaï blanc, pour pousser la porte en verre d’une boutique en renfoncement. C’est un lieu tout en profondeur, un couloir sombre au fond duquel se tient, en-foncée dans un fauteuil en tubulure chromée, une femme jeune, élégante, juive de toute évidence, beaucoup d’allure, qui me laisse très affablement lui montrer ce que je tiens dans mon sac de supermarché. Elle a une voix irrésistible, à l’accent un peu rude, tandis qu’elle tourne et retourne mes deux chandeliers, entre ses longs doigts ornés de bijoux art-déco, tout en se plaignant de la dureté des temps que nous traversons, de la difficulté à trouver des belles pièces, de l’ âpreté des amateurs… Pourtant, autour de nous, si j’avais eu alors un peu plus de connaissances, pour les placer au niveau qu’ils méritaient, j’aurais pu voir et admirer les fleu-rons qui allaient enrichir les collections prestigieuses que montaient les Bob Walker, Michel Perrinet, Manoukian : un paravent sang-de-bœuf gravé de fins personnages qui crient et gesticulent ; un autre, en briques noires assemblées sur des tiges verticales pour former un mur amovible ; un précieux chiffonnier en écaille de tortue rouge, ivoire et ébène sombre ; une table basse rectangulaire, montée sur quatre boulets, d’un bois roux strié de veines noires ; un canapé peint, effilé et profond comme une pirogue… Bien sûr, il y avait aussi, parmi elles, des choses plus clinquantes que les amateurs de ces époques aimaient alors, ces choses pour maharadjas : des paravents laqués de grands soleils dorés, remplissant de rayons la surface de leurs panneaux ; des lampadaires cubistes en bois strié de palmier et cuivre bruni ; des coulées de perles de verre qui avaient dû éclairer les fastes de casinos d’Enghien ou Deauville… Je fixais exclusivement mon attention sur la vente de mes chande-liers, laquelle était peut-être en train de se faire. La marchande me fait remarquer, assez judicieusement, le risque qu’elle prend en s’engageant pour le prix que j’en demande et, d’emblée, elle me fait une proposition honnête, à laquelle je souscris après une courte hésitation. Le marché n’est pas conclu pour autant. Elle me demande de lui laisser une nuit de réflexion en passant au magasin le lendemain, en fin de matinée. La personne a l’air honnête et un brin de conversation me la montre pleine de bienveillance à l’égard d’un jeune collectionneur…Venant du midi en plus ! Sur ce, un imposant bonhomme, l’air bougon, l’œil morne et le profil busqué d'un taureau barbu du temple de Ninive, surgit d’une pièce derrière ; à qui elle déclare, en me présentant, que je viens de Nice. L’ambiance se détend aussitôt. L’homme devient presque sympathique, tandis qu’il m’interroge sur son école d’art contemporain, si je connais Arman, Fahri, si j’avais des œuvres de Ben ou fréquentais son incroyable boutique de la rue Tonduti de l’Escarène… Au moment de m’en aller, il me tend sa carte, où je lis qu’il s’appelle Bob Vallois. Me voilà de nouveau sur le trottoir d’une rue mal famée, haut-lieu de la prostitu-tion parisienne : sans mon paquet, sans un papier attestant que je l’ai laissé en dépôt pour vingt-quatre heures à des gens que je ne connais pas, sans garantie aucune qu’ils vont m’acheter mes chandeliers passé ce temps…Avec, pour seule caution, le fait qu’ils m’ont semblé honnêtes. Autant dire qu’à onze heures le lendemain, je passe le seuil du magasin, rue Saint-Denis. La même personne est enfon-cée dans le même siège métallique d’où, bien qu’elle semblât sur le moment inquiète de ma visite, comme si j’avais été quelques instants chargé d’une menace, elle m’annonce que c’est d’accord, qu’elle m’achète mes chan-deliers. Auprès d’elle, sur la table qui lui sert de bureau ou les meubles qui nous entourent, pas trace de ces derniers, pas même dans un coin, encore moins du sac en plastique qui les contenait. Elle ne revient pas sur le prix qui avait été convenu, la veille ; par contre, elle me fait savoir qu’elle ne peut pas me régler par chèque, ne disposant pas de la somme liquide au magasin. Je vais devoir aller la chercher chez un copain. Aussitôt, elle décroche son téléphone pour prévenir quelqu’un que je vais passer, dans les minutes qui viennent. Elle griffonne une adresse, avec étage et numéro de porte, sans mentionner de nom, et m’indique le chemin pour y aller… C’est dans le quartier, tout à côté ! Une maison suant la misère, dans ce vieux quartier sinistre qui s’étendait autour de la Fontaine des Innocents, grignoté petit à petit durant les dix ans que durait l’aménagement du Trou des Halles. Des rues borgnes, achalandées de sex-shops, bars louches et activités parallèles… Quelques bonnes adresses gastronomiques néanmoins. Pour ne citer que la Tour Montlhéry. Un escalier de bois qui sent le chou froid et la pisse. A mi-course, dans le virage des marches, à l’endroit où se trouvait, il n’y a pas si longtemps encore, la pièce commune abritant le pot avec la liasse de journaux pour s’essuyer de derrière, la porte que je cherche, vers quoi m’a conduit la musique rock qui se déverse dans l’escalier. Elle est même dotée d’un œilleton et d’une sonnette. Son crépitement grêle interrompt le flot de décibels. La porte s’ouvre sur un lieu plongé dans le noir. Un jeune homme maigre, peu avenant, dans son tee-shirt et caleçon, que j’ai visiblement tiré du lit, me remet une enveloppe replette avant de refermer aussitôt sur moi. La musique reprend de plus belle, tandis que je descends l’escalier. A la galerie, je remets le pli à sa destinataire qui commence à en compter le contenu. Elle ne se presse pas, la guêpe ! Elle a compris, à mon regard, que l’affaire n’est pas con-clue. En effet, j’ai remarqué dans sa boutique une chose qui ne s’y trouvait pas tout à l’heure - j’en suis presque sûr - ; qu’on y aura placée, durant le temps où je suis allé chercher l’argent pour être réglé ; une chose que je connais, ou plutôt dont le souvenir me revient comme d’une personne qu’on m’aurait présentée il y a longtemps et que, faute de l’avoir revue depuis, j’aurais fini par oublier… Ma petite table basse en laque noire recouverte de sa fourrure blanche com-me neige, la rescapée de la salle des ventes de Menton. Elle me fait tellement l’effet d’une apparition, que j’hésite à la reconnaître. Ai-je la berlue ? Est-ce bien elle ? Aurait-elle eu une sœur ? Comme on dit… Non, c’est elle ! Plus belle encore que dans mon souvenir. L’antiquaire a remarqué ma surprise. Elle a suspendu son comptage pour m’en vanter les qualités. J’apprends ainsi quelle est en laque du Japon incrusté de coquilles d’œufs. J’ai entendu parler de cette technique du Rankaku pratiquée en Asie depuis des temps immémoriaux, qui consiste à déposer d’infimes parcelles de coquille sur un fond de laque frais. On délimite ainsi en blanc un décor, donne l’illusion d’une perspective ou encore - comme c’est le cas pour le petit meuble que j’ai devant moi -, crée un élément décoratif en trompe-l’œil. La technique de la mosaïque de coquille d’œuf requiert une très grande dextérité, puisqu’il s’agit parfois de surfaces calcaires inférieures à un milli-mètre, pour lesquelles la pincette à épiler est trop rudimen-taire et il faut recourir à la pointe d’aiguille pour la placer au bon endroit. Elle nécessite aussi une patience et une délicatesse à l’épreuve pour poser chaque fragment de telle sorte que la laque, dont on recouvrira le dessin de plusieurs couches ensuite, pénètre dans les interstices sans les noyer. C’est ce qui donnera, au cours de l’opération du ponçage une fois sec, cette belle teinte d’ambre sur les contours des grains. Ce qui fera émerger, de la sombre profondeur du laque (lorsqu’il s’agit de laque naturel), le fin réseau blanc des parcelles calcaires qui brillent alors d’un éclat lointain, comme autant d’étoiles sur un ciel nocturne… De galaxies, nébuleuses, Voie lactée, aux contours fluorescents dans l’infinité obscure du cosmos. A l’inverse du procédé du galuchat (cf. Un plateau de Hamanaka) qui bouche la surface de laque, comme une armure, un revêtement, la coquille d’œuf dilate l’espace et semble flotter en équilibre, telle ces particules de poussière prisonnières d’un rayon de soleil. L’artiste qui en a décoré ma table a pris le parti prosaïque de la disposer en brins se chevauchant, pour donner l’illu-sion d’une fourrure blanche négligemment jetée en travers du plateau ; lorsqu’il ne l’a pas laissée en partie noyée dans la belle matière brillante qui colore ses contours de tons chauds, brun-roux, miel, montrant assez qu’il s’agit d’une résine, d’une exsudation végétale, de celles qui suintaient de certains conifères dans l’Éocène, il y a 44 millions d’an-nées, et qui ont été pétrifiées pour donner l’ambre jaune, enfermant parfois de minuscules insectes. Le laque, comme je le dis ailleurs, est un produit naturel, issu d’un type d’arbre qu’on nomme gommier ou arbre à laque, tirant sa couleur, noire, rouge ou brune, des oxydes qu’on lui mélange (fer ou cuivre) ou s’il reste d’origine. Elle est assez contente de sa dernière acquisition, ma galeriste, et elle l’attribue sans hésiter, en s’appuyant sur la forme particulière des pieds en sabre, à l’artiste nippon Katsu Hamanaka. Un laqueur venu travailler à Paris vers le début du siècle, dans sillage de son confrère Sugarawa. Il a produit quelques œuvres magistrales pour des grandes réalisations de prestige : paquebot l’Atlantique, Exposition Internationale de 1937… Si le nom de cet artiste ne m’est pas inconnu, il est loin d’avoir pour moi l’intérêt d’un Jean Dunand, considéré alors comme le maître en la matière. Ma table s’en approche pourtant par son élégance, l’originalité de cette fourrure jetée - une distraction, plus qu’un décor -, la qualité indéniable du travail… Je me renseigne. Elle est à vendre. Et, comme la marchande me trouve sympathique et qu’elle veut aider un jeune amateur d’Art Déco à monter sa collection, elle me la fait au prix de mes chandeliers. Un nouvel accord est conclu et je repars, ma table en laque sous le bras, aussi fier de mon achat que ce paysan chinois qui s’en allait vendre son cochon gras au marché de la ville voisine. L’image est un poncif et pourtant elle illustre bien ce qui m’arriva. Dans la chambre de l’auberge où il s’était arrêté pour dormir, mon jeune paysan chinois, sur les hauts-plateaux du Sichuan, à peine séparé de la nôtre par une mince cloison de planches, il s’était laissé entraîner à boire par trois soldats en goguette et bientôt aussi à jouer. Des hurlements et des bruits de meubles qu’on renverse m’avai-ent avertis, en pleine nuit, qu’on se bagarrait ferme derrière la cloison. Le lendemain, le cochon avait changé de propriétaire et je voyais, au milieu des pleurs et des impré-cations, les trois soldats s’en aller avec lui. C’est un peu ce qui se passa pour moi, des années plus tard, lorsque je voulus faire expertiser ma table en laque et qu’après m’être adressé à Mme Hamanaka, la deuxième épouse du laqueur décédé entre-temps, laquelle n’avait pas connu la production de son mari dans la période 1920-30, je m’adressais à l’ancienne marchande du Dépôt 15. C’était maintenant une personne arrivée, une experte reconnue de ses pairs et installée grandement Rive Gauche, au faîte de sa notoriété internationale. Toujours aussi élégante, tou-jours autant d’allure. A peine blanchie par l’expérience et la respectabilité. Elle s’en souvenait de me l’avoir vendue, même très bien. Mais ne trouvait rien de plus à m’en dire, sinon qu’elle était d’un artiste anonyme. Puisse cette petite histoire lui avoir rafraîchi la mémoire ! *The Decorative Twenties, Martin Battersby, Walker & Cie, New-York, 1968.

LéopoldDiégoSanchez.

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