Mon canapé en parchemin

Sa vie aura été, à l’image de la mienne, une succession de hauts et de bas : de la belle villa de la presqu’île du Cap-Martin, au milieu des pins et des lauriers roses frissonnants sous la brise du large, dont il ornait probablement un salon aux alentours de 1930, à un garage miteux d’une localité voisine, avant de me servir de lit dans ma chambre chez mes parents, à Nice ; puis de canapé, dans le séjour de mon domicile d’homme marié, dans cette même ville ; pour déménager lorsque nous choisîmes de partir vivre dans le pays natal de mon épouse ; ensuite, dans une propriété du Palatinat, pour quelques mois ; à Paris, à nouveau, lit de fortune dans un réduit sous les toits, durant mes années difficiles ; canapé à Séville, où me conduisit un intermède profesionnel ; avant de revenir à Paris, cette fois dans un bel appartement haussmannien du 6e arrondissement, où il conservait pour un temps sa fonction d’origine… pour me quitter finalement sur la route de Berlin. Il m’aura même suivi à Damas !
Si la villa qui avait dû initialement l’abriter n’était pas des plus belles de la presqu’île, m’a-t-on dit, du fait qu’elle n’existe plus, elle était néanmoins des mieux sise : dans un coin très sélect, en avancée sur le large, où une tradition locale raconte que l’impératrice Eugénie aimait venir s’asseoir pour contempler la côte ligure. Celle qui appartenait à des amis, où j’étais venu pas-ser un après-midi estival, n’était pas située très loin et avait vue sur les montagnes qui se jettent en débandade dans la mer. Amis, c’est trop dire ! Il s’agissait d’un couple à trois d’antiquaires qui vivaient-là une situation masculine des plus cocasses. Comme tous les lieux privilégiés de villégiature, la Côte d’Azur de ma jeunesse avait en ce temps son lot, tant en personnages qu’en si-tuations bizarres. L’aura-t-elle gardé d’ailleurs ? C’était l’époque, ou plutôt l’ultime fin d’une époque dorée : celle des rajahs mil-liardaires, des princes déclassés, des gigolos et des femmes entre-tenues, mais aussi de bourgeois fortunés, de tous les milieux et toutes les nationalités, venus y vivre librement à l’abri du regard des gens de leur monde. Il y avait-là, installés sur le canapé de leur salon, une « tête brûlée » sortie pour le moins de la légion étrangère, un vieillard affreux, tatoué et balafré, entre l’abbé Her-rera des Illusions Perdues et le Abel Magwitch des Grands Espé-rances, un rôle en or pour Anthony Hopkins ; un autre, un peu plus jeune mais du même acabit, à l’apparence à peine moins dangereuse mais plus sournoise encore ; et, entre ces deux figures patibulaires, notre ami X., un jeune homme qui tenait boutique d’antiquités dans le Village Ségurane. C’est sur l’invitation de ce dernier, que nous étions venus, mon ami Oliver et moi, passer un dimanche après-midi autour de la piscine. Entre deux baignades, étendus autour du bassin bleu scintillant au soleil, je me souviens que la conversation roulait autour des belles propriétés de la côte et des trésors mobiliers qu’elles étaient supposées cacher aujourd’hui encore. Pourquoi notre hôte nous parla-t-il de cette villa qu’on venait de démolir, non loin de la leur ? Un lieu, à l’en croire - il tenait cette information des vieux résidents, de moins en moins nombreux alors - qui avait connu à la Belle Epoque les fêtes les plus brillantes et les plus animées de la presqu’île. Comme il avait assez d’imagination, il prétendait « qu’un examen plus attentif du sol, autour de sa pis-cine, devrait prouver par l’abondance des coquilles d’huitres et des bouchons de champagne, que le lieu en question avait connu une activité exceptionnelle vers le début des années 30. Une dé-couverte qui plongerait sans doute les paléoanthropologues des temps futurs dans des controverses multiples, au sujet d’une pos-sible industrie humaine à cet endroit, aux alentours de la fin du Paléogène ». Cette réputation locale l’avait poussé à soustraire dans la léga-lité aux services de débarras d’Emmaüs, en les acquérant pour une bouchée de pain, quelques débris de son mobilier. En ce temps-là, on ne prêtait pas encore, à ces témoignages d’un passé relativement récent, la valeur qu’on leur accorde aujourd’hui. Comme il les avait entreposés dans son garage, il se proposa de nous les montrer. Ces meubles nous séduisirent, tant Oliver que moi. Notre hôte accepta de s’en séparer pour une somme qui lui parut complaisante, mais ne représentait pas moins pour nous le renoncement à un petit voyage, prévu à la fin de la belle saison. Comme le neveu de Rameau, je donnais alors à des enfants des leçons de mathématiques à domicile, sans les avoir jamais com-prises moi-même. J’apprenais en même temps qu’eux. C’est ainsi que nous entrâmes en possession : Oliver d’un très beau canapé en placage de noyer, ayant la forme d’un grand U aux côtés très surélevés ; moi, d’un meuble similaire, de taille et d’allure, plus enroulé aux accoudoirs, en bois sombre recouvert d’une matière d’aspect jaunâtre, que nous pensâmes d’abord être du carton ou quelque gros papier à dessin, genre Canson, qu’on aurait collé sur un châssis de chêne épais, noir, façon ébène, et qui s’avéra plus tard être en fait un gainage de parchemin. Je me rappelle que l’imposant siège choisi par Oliver s’assortissait de deux gros fau-teuils-club, qu’il dut emporter -bien qu’il n’en voulût pas -, et qui devaient me revenir plus tard. Le voyage du Cap-Martin à Nice fut une épreuve dont je me souviendrai toute ma vie. Le break de notre ami était tellement chargé avec ces quatre meubles, que je dus faire le trajet, faute de place, allongé sur mon canapé, la face tournée entre le macadam et la portière arrière, dont il empêchait la fermeture. La position s’avérait si inconfortable, que je rendis, au bout de quelques ki-lomètres, tout ce que j’avais dans le ventre… y compris l’eau de la piscine. Je mentionne ce détail peu ragoûtant, car il fut le début des épreuves pour son velours de laine brun-roux, qui a su envers et contre tout se montrer stoïque face aux avanies que j’ai pu, vo-lontairement ou par accident, lui faire subir. Il y a des choses comme ça : mobiliers, étoffes, tapis, maisons, êtres… qui digè-rent tout, avanies et rebuffades, sans rien laisser paraître. Pour le revêtement du canapé dont je venais de faire l’acquisition, sa qua-lité d’absorption tenait du prodige et, attendu sa couleur, me fai-sait moins penser à une pièce d’ameublement qu’à un lopin de bonne terre arable où la vie reprendrait naturellement le dessus, après chaque épreuve. Ce fut une autre histoire, arrivé chez moi, de le faire admettre par mes parents. Je serais revenu d’une expédition en pays loin-tain, avec un alligator empaillé, qu’ils auraient moins manifesté, d’abord une profonde stupeur et puis une vigoureuse désapproba-tion. Fallait-il que, dans le printemps de son existence, leur reje-ton leur impose de cohabiter, avec un monstre échappé d’une époque antédiluvienne ? Ils étaient tous deux des enfants de la modernité, nés en des temps d’hygiène et de positivisme social avancés, et pourtant contemporains -l’eussent-ils seulement ima-giné que ça aurait renforcé leur aversion ? - de cet intrus, en quoi ils voyaient tout, sauf un meuble usuel. Je dus déployer toutes les ressources dialectiques d’un jeune homme de dix-sept ans, sans expérience en la matière ; faire appel aux bons sentiments mater-nel et paternel, au bon sens qu’ils avaient su judicieusement m’inculquer ; encourager leur fierté légitime devant la fantaisie et l’esprit de liberté (pour ne pas dire « l’originalité ») que je devais incontestablement tenir d’un ancêtre ignoré ou méconnu de notre belle et grande famille ; pour qu’ils consentissent enfin à le lais-ser passer le seuil de leur logis. Encore fallut-il que je les con-vainquisse, car je n’en étais pas -prétendaient-ils -à « mes pre-mières extravagances » (sans doute faisaient-ils allusion à ma col-lection de timbres échangée contre un portrait de famille, qui avait éveillé mon intérêt chez un camarade de lycée, et qui avait retrouvé sa place dans le salon de ses parents, après une confron-tation plutôt orageuse de ces derniers avec les miens), que ce meuble ne serait jamais la plus légère source d’ennuis pour eux, que je l’avais acquis honnêtement, de la façon la plus légale, pour un prix des plus avantageux. Argument qui fit pencher la décision en sa faveur, je pense ! Comme, après tous ces arguments, la partie était loin d’être ga-gnée, je dus renoncer, afin que mon canapé puisse trouver asile sous leur toit, à un lit neuf qui occupait l’emplacement que je lui destinais dans ma chambre, en me servant dorénavant de couche. Je m’arrangeai à l’amiable avec mon frère cadet (lequel était le prochain sur la liste des lits à renouveler), pour lui céder le mien : ce qui fut salué par mes parents, comme une sage mesure d’économie. Je dus encore leur promettre que je ne reviendrais jamais sur ma décision. Jamais ! On ne voulait pas entendre que je m’y trouvais mal couché ou que je souffrais de courbatures, qu’il était inconfortable, trop étroit, trop original, trop long ou trop dur... Bien qu’il fût tout ça, à la fois ! En dépit d’un système ingé-nieux (que je découvris lors de son installation) qui faisait coulis-ser le plan inférieur de l’assise, avec son matelas tapissé de son fameux velours roux aux reflets prune de Monsieur* de quelques centimètres vers l’avant, tandis que son dossier se relevait un peu comme un couvercle vers le haut. On était entre le lit-bahut et la huche à pain de nos vieilles campagnes - la mauvaise foi de ma famille le comparait à un cercueil ! - pour permettre à une per-sonne normale d’y tenir en position allongée. Enfin, pas tout à fait ! Non, qu’il ne fût assez long pour moi : il faisait deux mètres soixante. Mais sa longueur était, pour plus d’un bon quart, occu-pée par le volume excentrique de ses larges accoudoirs enroulés, généreusement rembourrés et recouverts du fameux velours avale-tout, lequel formait à ces endroits deux jolis accordéons de petits plis décroissants, du plus joli effet aux yeux, mais très incom-modes pour la nuque, lorsqu’on s’y étendait de tout son long. En ôtant le vernis craquelé qui enlaidissait la belle courbure de son front, je découvris deux choses. La première : il portait le numéro 5245, gravé au fer dans le châssis de chêne, sur la partie arrière du dossier. Pas d’autre estampille, mais ce seul détail qui parlait pour un meuble de qualité. L’autre, frappait davantage les yeux. Ce que nous avions pris, avec mon ami Oliver, pour du car-ton encollé, était en réalité un placage de parchemin d’une belle teinte blanche un peu jaune, de lait riche en caséine, lisse et apai-sante sous les doigts comme la peau tendue d’une caisse de tam-bour. Voilà, me disais-je, deux détails qui augurent d’un sommeil profond et réparateur dans un canapé de belle facture. Ajoutant à cet énigmatique numéro, sous l’élégant enroulement de chêne noir, un mince filet incrusté de cuivre, assombri à la façon du bronze antique. Ce n’était plus couché sur un canapé ordinaire mais sur une longue et blanche pirogue égyptienne, que j’allais désormais partir à la rencontre du sommeil ! Au gré du fil capri-cieux du parquet ciré de ma chambre d’adolescent, glissant légère et silencieuse entre les ombres pâles des lotus. Pour accentuer cette impression aquatique, j’avais fait commander par mes pa-rents à un voisin menuisier, une estrade en bois d’une marche, sur laquelle j’avais encore plus l’air de monter, chaque nuit, sur un ouvrage flottant de l’époque ptolémaïque. Ainsi, j’ai dormi, tout ma vie (ou du moins grande partie d’elle), les pieds en l’air ou en chien de fusil, sur une embarcation égyptienne, certes très élé-gante, mais trop courte pour ma taille ! En plus, où j’étais assez à l’étroit pour qu’il ne faille pas songer à me tourner trop brusque-ment, si je ne voulais pas tomber, d’une hauteur douloureuse pour mes os, dans les eaux de mon Nil changé en plancher des vaches. Si j’ai été malade -et je l’ai certainement été, plus d’une fois, dans ma jeunesse -, le vieux docteur Koch, notre médecin de fa-mille, est venu consulter (comme ça se faisait plus fréquemment que de nos jours), dans cet écrin, aux murs peints gris tourterelle et rose bonbon, qu’était alors ma chambre, sous un lustre de Sa-bino à triple chutes de plumes d’autruche et de rangs de perles de cristal, réchappé de l’ancienne décoration du casino d’Enghien, un jeune patient non point couché, mais jeté de travers sur une luxueuse pirogue, dans le lieu incongru où son mal l’avait terras-sé. Il n’en fit jamais la remarque à mes parents -du moins, à ma connaissance -, mais je pense que ce spectacle ne fut pas sans conséquence pour le savon qu’il me passa, le jour où je vins le voir dans son cabinet pour une broutille. Il me sonna copieuse-ment les cloches de la morale et de la prophylaxie, sous prétexte que mes parents me passaient tout et, si ça n’avait tenu qu’à lui, qu’il leur aurait vivement conseillé de m’envoyer dans une école de marine à Bordeaux, où l’on se serait occupé avec plus de suc-cès, à l’en croire, de mon éducation. En quoi je conclus sponta-nément, que l’atmosphère aquatique de mon canapé ne lui avait pas échappée. De même, ce dernier ne passa pas inaperçu lorsque je pris une chambre (je devrais plutôt dire une cellule) au Collegium Leoni-num, à Bonn, un institut religieux où je trouvai à me loger, le se-mestre étudiant ayant commencé en Rhénanie-Westphalie, pour suivre des cours de lettres germaniques à l’Université Frédéric-Wilhelm. Bien que la direction de cet auguste maison se montrât assez souple avec la vie privée des résidents qui n’étaient pas des théologiens, nous fûmes néanmoins l’objet de la curiosité géné-rale, moi et ma couche pharaonique, bientôt aussi une colonne as-syrienne, ma sellette de Peter Behrens, découverte sur place (comme je le raconte dans le chapitre la concernant) et qui vint la rejoindre dans ma cellule, avec deux ou trois statues impudiques, quelques moelleux coussins de soie et des vases libatoires, qui fu-rent peut-être perçus localement comme l’amorce d’un principe de décadence insidieusement introduit au sein de cette institution. Me vit-on comme une sorte d’Antéchrist ? Ou bien, fût-ce l’épisode de la carte postale de Paris qui sonna mon renvoi ? J’avais écrit à mon voisin de chambre, à l’occasion d’un séjour dans la capitale, une carte illustrée que j’avais omis de glisser dans une enveloppe. On y voyait, appuyée contre un vieux bec de gaz, une grosse dondon sa cigarette au coin des lèvres. J’y avais d’abord vu une photo du vieux Paris par Atget. Mais, le voisin de chambre s’étant absenté pour des vacances, elle était restée plus d’une semaine exposée à l’entrée, derrière le carreau de la loge du concierge. Assez longtemps pour que, lorsque le directeur me l’ait mise sous les yeux en m’annonçant mon renvoi, un plaisan-tin y ait tracé au feutre ces mots : « Je vous la recommande, je me la suis faite pour cinq francs ! » J’étais aussi très gaffeur en ces jeunes années. N’ai-je pas envoyé pour la remercier, à la jeune et jolie épouse d’un vieux professeur de l’Université Friedrich-Wilhelm, qui m’avait invité pour avoir le plaisir d’un bon mo-ment à bavarder dans cette langue française qu’il enseignait avec un sérieux et une application toutes germaniques, un funèbre bouquet de chrysanthèmes ? Je trouvais cette fleur éminemment littéraire… Inutile de dire, que je ne fus plus jamais invité chez lui et qu’il détournait soigneusement les yeux, quand il me croi-sait dans les couloirs de l’université. Après mon retour à Nice et mon mariage, le canapé trouva sa place dans le domicile conjugal. Il avait -il faut le dire ! -grande allure dans un vaste salon aux dimensions appropriées à sa taille. Quatre fenêtres aux volets verts, toujours clos sur une façade ocre qui s’écaille au soleil, me rappellent cette époque quand je passe aujourd’hui devant l’immeuble. Nous avions fait peindre les murs de notre appartement d’une belle couleur rouge antique (qu’on dit « rouge sarde » dans la région), qui convenait parfaitement à ce pays de lumière, où il prend dans les matinées transparentes et ra-dieuses de la côte, l’aspect précieux d’une gemme. Mon fils y fit ses premières expériences du monde à croupeton sur son velours et, quand nous déménageâmes à l’étranger, dans le pays natal de mon épouse, le canapé retrouva, dans un salon qui curieusement avait les mêmes proportions que celui que nous avions quitté sur la Côte d’Azur, une place presque identique : le dos à la fenêtre, non plus sur fond bleu radieux de ciel du midi, faisant paraître son parchemin plus lumineux encore, mais des vieux marronniers du parc qui longeait notre maison. La liste des ennuis n’était pas pour autant close pour lui. Lorsque nous avions des invités, il lui arrivait plus d’une fois de recevoir, sur son bel habit de velours prune, une ondée qui n’était pas toujours de champagne. Il se faisait à tout ! Un heureux caractère que mon canapé, et l’esprit de famille… comme le montrait son stoïcisme sous les épanchements du biberon, les éclaboussures de la bouil-lie, ou les rendus imprévisibles de notre bébé, ses premiers gri-bouillages, les goûters d’enfants, des anniversaires turbulents et les griffures du chat. Mais aussi des Noëls inoubliables où il nous donnait, dans la lumière intime des bougies, au milieu de la joie universelle et d’une bonne odeur de sapin et de cuisine, le sage conseil de tenir ensemble et ne jamais nous séparer… Quoi qu’il advienne ! Son vieux velours ne m’a jamais été aussi cher, que dans ces moments heureux où il me semblait plus ferme et plus solide que tous les monuments que nous pouvions élever à notre bonheur. Et puis, un jour, notre couple se disloqua et je dus déménager. Mon canapé demeura quelques mois chez une amie, le temps que je trouve un logement et aussi un nouvel emploi. Puis, je revins le chercher pour l’emmener à Paris, où il connut la bohême dans une mansarde du quartier latin, si exigüe qu’il ne put d’abord y en-trer : il fallut le hisser avec des cordes au septième étage d’un vieil immeuble sans ascenseur, le passer de balcon à balcon avec l’aide de mon voisin, le colonel Perrier, puis finalement abattre à la pioche une cloison, le plus discrètement possible - le proprié-taire de l’immeuble vivant deux étages plus bas -, pour qu’il pût enfin tenir de guingois dans ma soupente. Temps, pour moi glorieux, de mon apprentissage dans le jour-nalisme, des nuits de gardiennage dans les hôtels miteux de la gare Montparnasse pour arrondir les fins de mois, de la popote hebdomadaire avec Topine, mon vis-à-vis de palier, un musicien malgache plus désargenté que je ne l’étais moi-même alors. Pour mon canapé, nouvel épisode des taches, des éclaboussures, des coups de stylo-bille, des contacts avec des souliers sales, des vê-tements douteux… Sans que rien n’y parut. Epoque heureuse aus-si, où je m’occupais à des riens, lorsque j’avais du temps libre ; bricolais à la maison, sur mon canapé, fréquentais les cafés, m’y faisais des copains, restais trois ou quatre jours dans ma man-sarde, à écrire, à lire, toujours sur son velours glouton. Je lisais beaucoup en ce temps-là, de préférence des ouvrages sur Paris. Ils présentaient pour moi un intérêt particulier, car ils me renseignaient sur des lieux que je découvrais à l’occasion de mes longues promenades et où je me promettais de retourner, après avoir appris par mes lectures qu’ils avaient été le cadre de grands ou de petits faits historiques, d’anecdotes qui ne présen-taient d’intérêt que pour moi. Je voyais se dessiner alors, sous le Paris d’aujourd’hui, le plan invisible d’une autre ville, toute diffé-rente, avec ses vieux murs qui n’existaient plus ou ne signalaient qu’une plaque historique, une arche intégrée à une construction plus récente, une pierre, le nom d’une rue, un relief ou une statue. Les vieilles maisons disparues, les palais, les prisons, les tours de guet ou les remparts, tracés par quelques pavés confondus sur le macadam uniforme d’un boulevard. Ainsi en était-il des gens que le hasard me faisait croiser en ce temps, et que je trouvais remplis d’histoire et de mystère, menant une existence libérée des soucis matériels, des entraves sociales, à l’image de ces corbeaux qui ac-compagnaient mes flâneries d’alors et dont j’observais les mœurs avec le plus grand intérêt. Est-ce pour avoir souvent envié le bonheur de ces corvidés voyageurs ? Le destin m’envoya pour deux ans en Espagne, investi d’une responsabilité rédactionnelle dans une équipe hispano-australienne, chargée de la promotion de l’Exposition Universelle de Séville de 1994. Je quittai provisoirement mon domicile pari-sien, n’emportant que mon canapé, que je n’eus pas de mal à caser dans un vaste appartement hispanique, meublé dans ce style très prisé sous Franco, et encore peut-être de nos jours par une clientèle d’un certain âge que séduit le charme désuet des paradores. Il donnait, par une belle terrasse ensoleillée, sur une avenue plantée d’orangers, dont je n’ai jamais vu personne prendre la peine de cueillir les fruits, qui pourrissaient sur leurs branches en guirlandes perdant, de jour en jour, dans la poussière, le trafic ininterrompu des voitures et les rigueurs de l’été andalou, leur fraîcheur et leur affable gaité. Je me suis laissé dire, que leur récolte avait été autre-fois le négoce des Anglais, lesquels ont entre-temps trouvé chez eux le moyen de fabriquer leur fameuse orange jelly sans utiliser d’agrumes. Cette avenue était surtout un paradis pour les junkies et les oiseaux du voisinage qui, pour ces derniers, mettaient le jour autant d’ardeur à chanter dans ces Jardin des Hespérides, que les premiers, la nuit, à renifler la cocaïne sous ses arbres de la prome-nade. Je n’eus guère le loisir, durant mon séjour sévillan, de profi-ter de ce bel appartement, pas plus d’ailleurs que de mon canapé, car je fus le plus clair du temps occupé par la fabrication de di-verses fascicules pour l’exposition. Cette dernière inaugurée et nos publications en vente dans tous les kiosques de la cité andalouse, je regagnai Paris pour y prendre un nouveau domicile, dans l’un de ces beaux immeubles en pierre de taille qui sont l’orgueil des boulevards. Finie ma mansarde pourrie d’étudiant ! Au quatrième étage, avec ascenseur marqueté de bois exotique verni, balcons chantournés en fer forgé orné d’un carquois et de flèches, escalier revêtu d’un moelleux tapis rouge, boutons de portes et rampes de cuivre astiqués par une concierge soucieuse d’obtenir le degré parfait de la rutilance, fierté que je respectais pour en avoir l’expérience sur les jolis meubles précieux que je rassemblais autour de mon canapé. Epaves échouées sur le trottoir des marchés de Vanves ou de Saint-Ouen, que je sauvais des misères du temps, à force de patience et d’habileté ; auxquelles venait s’ajouter parfois quelques belles découvertes à Drouot, dont les ventes aux enchères, non loin de la maison d’édition qui m’employait, étaient devenues une tentation quotidienne et une source intarissable d’acquisitions. C’est ainsi que je montais bien-tôt une collection. Tout aurait été pour le mieux si, pour une raison qui m’est en-core inconnue, je ne m’étais aventuré un jour dans la rue de Mau-beuge ? Une fantaisie ? Une envie de me couler dans l’eau limpide d’un belle matinée d’automne, dont j’avais bien senti à un petit nuage indiscret, au moment de m’engouffrer dans la bouche du métro Saint-Placide, qu’elle ne tiendrait pas longtemps ses pro-messes ? Elle m’avait poussé à descendre à la station Gare du Nord, au lieu de continuer jusqu’à Bonne-Nouvelle, comme je le faisait habituellement. Je n’avais pas fait trois cents mètres sur cette artère qui accentue sa pente vers l’opéra Garnier, que je tombai sur un drôle de com-merce. Sous l’aspect tranquille d’une petite épicerie de quartier, un invraisemblable bric-à-brac, un amoncellement de choses les plus hétéroclites qui, étalées sur le trottoir, le signalaient de loin aux passants : ustensiles de cuisine, bouts de meubles, débris de lam-padaires, entassements de chiffons bariolés, piles de marmites et casseroles en fer blanc, poufs de cuir damasquinés, découpés en bandes vertes, blanches et rouges, pareilles à des tranches de pas-tèques, prenaient d’assaut sa vitrine et ses murs… Je connais ces déballages agressifs de vieilleries, pour avoir fréquenté longtemps les bas-fonds de Saint-Ouen : le marché Jules Vallès, cet antre puant qu’on appelait l’Usine, avec ses quatre niveaux souterrains, toujours plus profonds, plus nauséabonds, plongeant dans une terre humide, jusqu’à n’être plus que des cavités de boues… Leur mar-chandise, avec ce que le mot peut avoir d’absurde pour ce qu’ils montrent, pour sordide ou repoussante, n’avait jamais l’aspect dé-concertant de ce que considérais ici. Je distinguais à l’intérieur de cette boutique de la rue de Maubeuge, accroché à un cintre, un maillot deux-pièces bikini, en tricot de dragées Smarties aux huit couleurs distribuées par le Nirvâna de l’érotisme ; une vierge Ma-rie en plâtre peint et son Saint-Joseph coincé entre un fagot de cannes à pêches, qu’un orifice dans la laine isolante du plafond permettait de tenir à la verticale. Le seul espace libre, au milieu de ce capharnaüm, sur lequel deux personnes n’auraient pu tenir, était occupé par un bout élimé de tapis oriental qui, au vu de son état, avait dû avoir vu passer des siècles de caravanes. Je m’apprêtais à fuir l’endroit, quand j’aperçus au plus profond une statue qui me parut intéressante. Je m’en approchai non sans mal, pour constater qu’il s’agissait d’une sorte d’Hercule luttant avec un lion, auquel il manquait les deux pattes arrière. Un vul-gaire plâtre. Une insipide tartouillade de mortier, qui me fit re-brousser chemin plus vite que je me l’étais frayé dans ce fouillis, lorsqu’un petit homme noir, aussi tanné qu’une vieille racine de réglisse, surgit, je ne sais d’où, en brandissant une chose cylin-drique, à laquelle un manteau de poussière et de toiles d’araignées empêchait qu’on osât lui donner un nom : « Château-Yquem 54 » s’écria-t-il, avant d’ajouter : « Pas cher. Cinquante euros pour toi, ami ! » Je restai quelques secondes perplexe, à considérer l’homme, la bouteille, la poussière épaisse qui en faisait disparaître l’étiquette, l’incroyable confusion qui régnait dans ce lieu, n’épargnant per-sonne…pas même le nom d’un grand cru et, pendant ce bref ins-tant, je me dis que Paris était vraiment une grande ville pleine de gens les plus inattendus, des sympathiques comme ce type, et d’autres moins, mais tous bien rôdés aux tours multiples que nous joue la vie et experts dans l’art de nager en eaux troubles, enjoués ou hostiles, suivant le moment, le jour, l’humeur de ce grand corps vivant, de cet organisme complexe fait de millions d’êtres hy-brides, mi-singes, mi-poissons, et poussé depuis la nuit des temps sur un bras mort de la Seine. A l’exemple de ce petit bout d’hom-me que je soupçonnai, à son regard torve qui me jaugea une frac-tion de seconde, devoir en connaître aussi bien les abîmes que le contenu des poches de ses clients… Mon regard se posa pour faire diversion sur un narghilé. Un long flacon en verre opalin bleu sombre, ventru, mais d’une forme tout de même élancée, coiffé d’un minaret de cuivre aux contours en arabesque, d’où sortait un tuyau de soie verte, du meil-leur effet. Le prix de l’objet me sembla raisonnable et facile la perspective du plaisir que me promettait son usage. Le choix d’un tabac fut une autre affaire. Youssef (c’était le nom du commerçant, qui se présenta d’entrée comme étant Egyptien de religion chré-tienne, Copte) ne voulait pas me vendre le tabac à la pomme, que j’avais tiré d’un vieux sac en plastique posé sur une étagère et dont l’image d’une superbe Canada verte et or me rappelait ma première expérience de la chicha, que je conterai plus loin. Il insistait pour que je prenne à la place une sorte de pâte brunâtre, à l’apparence visqueuse de goudron frais, dont il me vantait les qualités avec une véhémence plutôt démonstrative. Il m’arrachait des doigts le pa-quet à la pomme, pour le jeter dans un coin de son magasin tout en crachant dessus un sabir, dont la violence se passait de traducteur. Après qu’il eut répété à deux ou trois reprises son numéro bien rô-dé (puisqu’il se dépêchait chaque fois de récupérer le paquet qu’il avait lancé au milieu de son fouillis, pour le remettre soigneuse-ment à sa place, sur l’étagère), il sortit d’une boîte en fer, avec des airs mystérieux, une pâte goudronneuse de la taille d’une savon-nette, enroulée dans un papier cellophane : le Délice du pacha ! fit-il en glissant trois petits paquets dans un vieux sac en plastique qu’il me remit, sans me demander mon avis. J’y joignis, pour avoir aussi le mien, deux paquet de tabac à la pomme canadienne et, après avoir réglé le tout -qui n’était pas très cher -, je repris mon chemin sur la rue de Maubeuge, pour aller prendre le RER. Le soir même, chez moi, après le dîner, confortablement installé sur mon canapé, le dos calé dans les coussins, j’entamais la pre-mière des trois savonnettes, en en émiettant délicatement un bout, mélangé à la pomme canadienne, sur le brûloir en terre cuite de ma chicha. Je plaçais, sur le tabac, une pastille incandescente de char-bon (comme je l’avais vu faire lors d’une première et lointaine ex-périence), que je recouvris d’un capuchon en papier d’aluminium, préalablement percé de petits trous pour que l’air puisse alimenter la combustion. Ce fut d’abord une affaire de trouver les gestes convenables pour savourer ce miel oriental. Après de nombreux essais malheureux et d’opérations avortées, je finis par savoir mé-nager le rapport entre la tabamel (mélasse de tabac additionnée d’arômes) et charbon ; en prolonger l’effet en tirant, par l’embout de sa pipe, des longues bouffées qui glougloutaient dans l’eau remplissant aux trois-quarts le récipient opalin. Youssef avait rai-son. Dès les premières bouffées, l’âpreté râpeuse du tabac combiné avec l’arôme acide de la pomme, entraînait mes esprits dans une étrange euphorie. J’eus d’abord la légère inquiétude de sentir mon cœur battre plus fort. Mes tempes semblèrent augmenter de vo-lume, ma poitrine s’écarta, mon plexus s’ouvrit, laissant une sen-sation étrange de bien-être envahir mes membres. Je me sentis couler dans un état délicieux, à la fois d’abandon total et d’excitation physique. « Ouaaaa ! » Pensai-je, en m’enfonçant plus profondément dans les coussins. J’avais eu la bonne idée d’acheter quelques jours avant, à la médiathèque de l’Institut du Monde Arabe, un disque de musique syrienne. Les accords mélancoliques du oûd m’em-portaient loin, très loin de Paris et de son crachin de novembre. Mon canapé était devenu, comme dans les histoires des Mille et Une Nuits, un tapis volant qui m’entraînait où mes songes le vou-laient. J’étais à Damas, à la terrasse de l’une de ces nombreuses échoppes qui encombrent les venelles autour de la mosquée des Omeyyades. Par-dessus les silhouettes mouvantes des passants, j’apercevais, pareille à quelque antique tabernacle, une grande porte de bronze, haute, à double vantaux, qui allait peut-être s’ouvrir pour me découvrir une forêt de colonnes de porphyre et de jaspe, de marbres nimbées du reflet d’or des mosaïques. Je me promenais sur les allées sablées du paradis d’Allah ; ses jardins embaumés des senteurs de fleurs d’orangers et de jasmin, le babil-lement de ses fontaines, les ombres fraîches de ses arcades où les oulémas en turbans blancs devisaient, assis en cercle, sur des tapis chatoyants. Je rêvais de danseuses souples, ondulant des seins et du ventre dans des bikinis en Smarties aux couleurs de la marque Nirvâna, au rythme d’un orchestre invisible… Mon excellent en-registrement de Adîb al-Dâyikh. Il y avait comme un fluide ma-gique, une entente absolue entre les images que la fumée faisait naître dans mon esprit et la douce langueur que mon canapé, ou plutôt ma position enfoncée dans ses coussins, répandait sur mes membres. Le plaisir en était si absolu que, lorsque je voulus me dresser de ma couche pour tirer le rideau de ma chambre sur la pluie qui s’était remise à tomber, j’éprouvais un léger vertige qui m’obligea à chercher un appui contre le mur. Sous l’estampille 5245, lorsque je l’avais trouvée gravée dans son esquif de chêne, j’avais auguré alors de rêves doux et de sommeil réparateur… Voi-là que j’y découvrais l’enfer des paradis artificiels ! La deuxième fois -peut-être, parce que j’avais changé le mé-lange et donné la primauté à la pomme canadienne sur le «miel brun d’Egypte» -, se solda par des quintes de toux et un haut-le-cœur qui me dissuadèrent de poursuivre l’expérience. Cet échec aurait dû me guérir de la chicha ; s’il n’y avait eu l’éblouissement de la première tentative. Je me promis de recommencer autant de fois qu’il le faudrait, jusqu’à ce que je découvre le dosage idéal. Une expérience fatale ! Ce soir, je cherche désespérément le numéro de téléphone de Youssef. Ma provision de Délice du pacha est épuisée. Mon cana-pé me parait morne et sans attrait, séparé du plaisir de fumer la chicha. J’ai pensé d’abord que je pourrais m’en passer. Voilà trois jours que je tiens. Mais, ce soir, je craque. Je n’en peux plus ! Au-cune des raisons que je me donne, pour m’empêcher d’aller me ré-approvisionner rue de Maubeuge, tient face à la violence de mon envie. J’ai beau me répéter qu’il mélange peut-être n’importe quoi à sa pâte brune (qu’il me vend de plus en plus cher, par ail-leurs !) ; que j’ai lu, dans un journal médical, que ce n’était pas tant le kat (plante narcotique cultivée en grande quantité au Yémen et en Egypte) que les saletés que les trafiquants y mêlent pour en accentuer les effets euphorisants, qui sont nocifs à la santé ; ou qu’une étude très sérieuse a montré que ces pâtes artisanalement fabriquées en Orient et vendues sous le nom de tabac sont «haute-ment cancérigènes». J’ai beau trembler en pensant aux dangers auxquels je m’expose, avec la plus grande inconscience, depuis que je fume quotidiennement le tabac de Youssef… (J’ai même pensé - à cause de son aspect brunâtre - qu’il pouvait même y ajou-ter des matières fécales. Le trottoir de la rue de Maubeuge n’en manque pas). Rien n’y fait ! J’ai envie de m’installer, à demi al-longé sur mon canapé en parchemin, pour savourer la fumée lourde du tabac égyptien, en écoutant l’eau glouglouter dans le ventre opalin de ma chicha. Ce n’est pas la première fois que Youssef me laisse en rade. Je me souviens d’une petite scène, il y a un an peut-être, qui aurait dû m’avertir de la situation dans laquelle je me trouve ce soir. Je m’étais heurté la veille, comme l’avant-veille et ainsi de suite, une semaine durant, à la porte close de son magasin. Les affaires, qu’il avait coutume de déballer sur le trottoir, s’entassaient derrière ses vitrines poussiéreuses, et son enseigne rose, que je voyais habituel-lement briller depuis le carrefour Magenta, restait résolument éteinte. Un matin, je trouve enfin sa porte ouverte et, dans le dé-sordre qu’il n’a pas eu le temps d’étaler à sa devanture, je le dé-couvre, l’air plus frais que jamais. Peut-être parce qu’il a maigri ou qu’il a fait couper ses cheveux ? Effusions de politesses, cour-bettes à n’en plus finir, caresses délicates de ses petites mains do-dues sur les manches de mon blouson, sourires matois mouillés aux coins de larmes de tendresse… Tous signes apparents de con-fiance qui m’engagent à lui dire sans détours mes craintes : - « Je te croyais mort ? » - « Allahou akbar ! fait-il en se touchant la poitrine : Je suis en vie et en bonne santé ! Pourquoi me dis-tu cela, mon Aaami ? » Il ap-puie sur ce mot, comme s’il le jetait à la cantonade. - « J’essaye de te joindre, depuis une semaine ! Et sur un ton de reproche bienveillant : Tu ne réponds plus à ton portable ? » Il pointe du doigt un numéro tracé au feutre bleu sur une page de cahier, scotchée à la vitre de sa porte : -« Tu cherches Youssef ? Il est toujours à ce numéro ! » Je vérifie, en tapotant sur les touches de mon portable, qu’il s’agit bien du numéro que j’ai enregistré. Bien sûr, ce n’est pas le même ; il a encore changé… C’est, je crois, le troisième ou qua-trième qu’il me donne, depuis que nous nous connaissons. -« Tu as encore changé de numéro ? » Impassible, il répond : -« Non ! C’est toujours le même. Chez Youssef, tu es sûr de trou-ver toujours les mêmes choses, toujours la meilleure qualité et à des prix sans concurrence ! » J’ajoute le nouveau numéro à ma liste, avant d’en venir à la rai-son de ma visite : -« Qu’est-ce que tu as comme tabac, à me vendre ? » Il attendait apparemment que je lui pose la question pour plon-ger, tel le génie de Simbad, dans les profondeurs de l’océan et m’en ramener sa plus belle perle. -« Toujours meilleure qualité ! » fait-il en extrayant d’un des vieux sacs en plastique amoncelés autour de nous, à même le sol, un em-ballage de carton rouge souligné d’arabesques d’or, qui contient, serrées comme des sardines au fond de leur boîte, des sachets de cette même pâte mielleuse que je reconnais immédiatement pour la camelote qu’il m’a vendue, la dernière fois. Je fais la grimace : -« Tu n’as rien de mieux ?... » D’un deuxième sachet (je m’aperçois qu’il y en a plein le sac), dans lequel il plonge à nouveau, il me sort une petite boîte rectan-gulaire en carton vert vermiculé d’or de caractères coufiques, qu’il me glisse dans la main avec une deuxième, une troisième… autant qu’elle peut en tenir. -« Ça vient d’arriver du Caire ! » Les boîtes ont plutôt l’air de sortir d’un bazar de Barbès, mais l’odeur musquée qui s’en dégage me parle de lieux inconnus, de marchés bariolés, de foules pittoresques, de chechias et d’œillades indiscrètes derrière les grilles des moucharabiehs. -« Combien, tu me les fais ? » -« Cent-vingt ! » -« Trop cher ! Je ne veux plus payer ton tabac aussi cher… Garde-le ! » dis-je, en lui rendant les boîtes. -« Cent ! et je t’ajoute trois rouleaux de charbons… Combien de charbons tu veux ? Quatre… » -« Quatre-vingts, avec les charbons ! » -« Tu es fou ! Je perds… » fait-il, accablé. Et il se lance dans son argumentation préférée : « Combien achètes-tu ça, dans un commerce normal ? » Il n’attend pas de ré-ponse. « Pas chez ton Ami Youssef ! Qui te fait même un ca-deau… » et il brandit un petit paquet bleu étoilé de paillettes d’or, qu’il m’ajoute aux rouges, au fond d’un sachet en plastique qu’il doit tenir des distributeurs que la ville met à discrétion des prome-neurs sortant leurs chiens. Je m’exclame : -« Ça, un cadeau ? Je le paye sept euros, rue de la Huchette, chez un type qui me vend aussi du tabac égyptien ! » Qu’ai-je dit-là ? Youssef reprend dignement les paquets que je m’apprêtais à en-fouir dans ma sacoche : -« Alors ! Va chez ton type de la rue de la Huchette, puisque tu ne veux plus être mon Ami ! » J’ai finalement retrouvé le numéro de Youssef. J’appelle, en es-pérant qu’il n’en a pas encore changé ou qu’il est sur un répondeur, comme ça arrive parfois. La sonnerie retentit, à trois ou quatre re-prises. Il ne répond pas. Enfin ! Une voix, qu’il me semble recon-naître, bafouille quelque chose… -« Youssef ? Je parle à Monsieur Youssef ? » Je suis assez fier de cette entrée en matière : « Tu me reconnais ? Le type qui fume la chicha… Tu sais ? ton Aaami !! » en appuyant bien sur le mot, comme il le fait. Ce n’est pas la voix familière, un peu chaotique, de mon Copte égyptien, mais une voix inconnue et qui ânonne au téléphone : « What is your name ? What is your name ? » Derrière cette voix nasillarde qui parait sortir d’un synthétiseur, je perçois vaguement une musique de rock ou quelque chose dans ce genre, ce qui n’est pas du tout dans les habitudes de Youssef. Je le connais toujours seul dans son commerce et silencieux ; à la ri-gueur, avec un fond discret de oûd, qu’il baisse aussitôt que j’entre ou que son téléphone se met à sonner. -« What is your name ? » répète la voix nasillarde… Your name ? Your name ? Aujourd’hui, je décide d’éclaircir cette histoire, en remontant la rue de Maubeuge (une chose que je ne fais jamais), pour prendre mon métro Gare du Nord. Passée la rue qui vient en biais du square Montholon, je crois apercevoir la boutique de Youssef ou-verte. J’en crois son néon rose qu’il n’allume que pour les grandes occasions. Pourtant, à mesure que je m’en approche, je doute qu’il s’agit bien-là de son enseigne. Le coin est dégagé. On a refait la peinture de la façade et cet effort me dévoile soudain que le pan-neau lumineux n’a jamais été celui de son commerce mais du res-taurant voisin, lequel n’est pas davantage une pizzeria que le bazar de Youssef une épicerie de quartier. Je n’y jamais vu un client, toutes les fois que je suis entré dans sa longue salle lugubre pour distraire mon ami d’une partie de cartes avec le garçon, et encore moins vu personne y manger. Mais, le plus fort c’est qu’il n’y a plus de bazar à Youssef à l’endroit où j’avais coutume de le trou-ver. Plus la moindre trace du bric-à-brac encombrant le trottoir. Rien ! A sa place, l’alvéole aseptisée d’une boutique de téléphonie mobile, tenue par un jeune homme au type oriental, l’interlocuteur sans doute qui réclamait que je lui donne mon nom au téléphone. Une curiosité malsaine m’a fait pousser la porte vitrée du restau-rant voisin. Peut-être pensais-je y trouver Youssef, tapant le carton avec le garçon devant un thé à la menthe, comme cela arrivait par-fois. La salle est toujours aussi noire et vide, et elle sent toujours autant le moisi. Une femme enfoulardée est venue me demander, plus avec des signes que des mots distincts, ce que je voulais. Je lui ai demandé où était le propriétaire de l’ancienne épicerie d’à côté. Elle m’a semblé saisir le mot épicerie et l’a répété à plusieurs reprises, comme pour s’en persuader. Voyant qu’elle ne pouvait m’aider, je l’ai remerciée et je suis parti. La femme est sortie avec moi sur le trottoir. Elle a fait quelques pas, avant de prendre mon bras (je devrais dire plutôt qu’elle l’a agrippé) et me faire signe d’attendre : Cinq minutes ! en montrant les doigts de sa main libre. Elle voulait sans doute me faire en-tendre qu’il n’allait pas tarder. Puis, portant sa main en visière sur ses yeux, elle s’est mis à scruter la rue de Maubeuge, dans toute sa longueur (et Dieu sait, si elle est longue !), comme si « un pou-droiement ou un ondoiement » dans le lointain avait pu nous an-noncer le retour imminent de l’épicier en question… Et, pourquoi pas, de son épicerie elle-même ? Son geste était d’autant plus ab-surde, que le trottoir était assez animé et, sur la chaussée, les voi-tures roulaient au pas, pare-chocs contre pare-chocs. Peut-être fai-sait-elle ce geste par compassion, pour adoucir la déception qu’elle avait lue sur mon visage, pour me ménager un espoir dans l’acceptation du destin, la fin de mon fournisseur de tabac… Peut-être pour me montrer, par l’étendue de la distance que parcourait son regard en scrutant l’horizon, qu’il était vain d’espérer son ra-pide retour. Peut-être aussi, étant donné que nous étions un ven-dredi après-midi, jour de la prière chez les musulmans, voulait-elle me détourner de la pensée, perverse pour le non-croyant qu’était Youssef (j’avais pu, à maintes occasions, m’en rendre compte, bien qu’il jurât tout le temps au nom d’Allah), qu’il pouvait être à la mosquée et, par conséquent, qu’il était inutile - et superflu - de l’attendre plus longtemps ? Elle aurait pu ajouter, si elle avait eu l’esprit tordu et avait parlé notre langue : « Il est parti acheter du saucisson et du vin ! ». Mais, c’était une femme simple et qui n’entendait pas malice. Je m’arrachai à l’étreinte de ses doigts pour filer mon chemin sur la rue de Maubeuge. Cette déconvenue sonna la fin de mon commerce narcotique et, du même coup, celle de la chicha. Vers cette époque, j’eus mon accident. Je pris cela d’abord pour un léger malaise comme il m’était arrivé d’en éprouver en fumant le narghilé. Mais, la dou-leur persistant, j’ai fini par consulter le service de cardiologie de Cochin. Vingt-quatre heures plus tard, je me réveillais sur un lit d’hôpital. L’intervention s’est bien passée, mais elle « était li-mite », m’a affirmé le chirurgien qui m’avait opéré. On m’a remis une liste de quatre pages (recto-verso) des choses, aliments, bois-sons, activités, que je dois absolument éviter. La chicha ne serait pas la cause directe de ma maladie « mais elle y aura contribué » m’a assuré mon docteur traitant. De retour chez moi, j’ai jeté, dans un élan de sagesse, le flacon opalin, le tuyau de soie et son embout ivoirin, ma dernière réserve de tabac dans un carton rouge damas-quiné d’or, la musique syrienne et les derniers rouleaux de char-bon. Quelques mois, plus tard, j’ai profité d’une bonne opportunité pour me séparer de mon canapé, en le confiant à la maison de ventes, Sotheby’s. L’histoire ne s’arrête pas là. Des années plus tard, l’éditeur de ma biographie de Paul Follot, partant pour la publication de ce Voyage autour de ma chambre à travers les objets de ma collection - publication que des problèmes économiques, conséquents à l’épidémie de Covid et au confinement sanitaire, ont fait remettre à des jours meilleurs, puis tomber finalement à l’eau - m’envoie un document photographique concernant mon canapé. Changement de décor. Exit les années 20-30 et la vie insouciante des résidents de la Côte d’Azur avant le conflit mondial qui vint bouleverser l’ordre du Vieux Monde et sonner l’avènement d’une ère nouvelle. Et la maison Sotheby’s qui l’annonçait, en page 21 du beau cata-logue qu’elle consacrait à la vente aux enchères de mon mobilier, le 27 novembre 2012 à Paris, comme datant de 1925. Je suis con-fus ! Si j’en crois ce document photographique et le court texte qui l’accompagne : mon canapé de parchemin est la pièce centrale d’un projet de salon très minimaliste des années 60, étendu de tout son long sur un tapis abstrait du plasticien Victor Vasarely, qui re-prend (à moins que ce soit l’inverse) ses lignes géométrique et en particulier sa grande courbure claire de pirogue. Seulement il n’est pas blanc et roux sur ce dessin, mais bleu et noir… ce qui l’inscrit mieux - du moins, je le pense - dans l’esthétique de cette époque. Il prend ainsi, entre un miroir mural et deux tubes de verre lumi-neux, un caractère aérodynamique, un côté bolide de course, que personne ne lui aurait soupçonné dans le contexte aquatique de son revêtement de parchemin blanc et ses formes recourbées de pi-rogue égyptienne voguant indolemment sur les eaux vertes du Nil. Son bicolorisme est tout aussi extravagant, sur la couverture du magazine Mobilier et Décoration 30°année n°4, qui a publié ce document. En effet, traité en rose-violine et noir, il est surmonté du symbole taoïste du yin et le yang, auquel il semblerait qu’ait voulu faire référence le décorateur René Drouet qui l’a conçu. En quoi, on n’est jamais au bout de ses surprises avec ces choses du passé. *Il s’agit d’une couleur ….
