Le Diable s’est arrêté à Sarraza
Chargé par son journal d’enquêter sur certains phénomènes et pratiques en marge de la normalité, que la science matérialiste ne peut reconnaître, David Olive découvre un cas étrange d’envoûtement qui s’est passé dans un village au pied des Pyrénées.
Tout a commencé quand Glinglin a raconté devant la trentaine d’employés qui prend place tous les jeudis autour de la grande table pour la conférence hebdomadaire, comme quoi sa voisine souffrait du petit mal et qu’elle déclarait entendre les murs de sa chambre crisser comme si quelqu’un les grattait avec ses ongles et qu’il en sortait des longues traînées de sang noir, ce qui faisait hurler l’enfant de terreur et accourir ses parents au milieu de la nuit pour la calmer ; qu’après ces crises, elle proférait des paroles insensées sur l’air de « Fais dodo Colas mon p’tit frère », du genre :
♫ Maman se défonce, Papa suce des bites
Et May coince la bulle, le cul sur la chatte ♫.
Que sa famille avait consulté les médecins, lesquels n’avaient rien remarqué d’anormal dans le cerveau de la fillette. Enfin, des scènes dignes du plus sombre Moyen Age dans ces immeubles modernes construits à la fin des années quatre-vingt derrière la gare Montparnasse, sur l’emplacement de ce qui fut longtemps un quartier mal famé. Surtout après que la ville avait décidé de l’assainir en rasant toutes ces vieilles masures entrelardées de ruelles mal éclairées, devenues des repaires de délinquants et de trafiquants de drogue, des refuges de squatters, en dépit des descentes de police et du grignotage des bulldozers qui procédaient presque maison après maison. Car il se rencontrait partout des opposants à ce projet, tant du côté des défenseurs du Vieux Paris que des habitants du quartier, lesquels n’entendaient pas se laisser déposséder ainsi de ce qui faisait leur vie- voisinages, incommodités, habitudes -, même si on la leur promettait meilleure dans des appartements dotés de tout le confort où, pour certains, il était question de les reloger. Je dois dire que le contraste entre ces volumes de béton tous pareils, et qui n’avaient pas réussi d’ailleurs à rendre le quartier moins sinistre (au contraire !), et ces scories d’obscurantisme, m’avait alors fortement impressionné. Comme s’il y avait là quelque chose qui se révoltait dans l’ordre naturel et que ce sang noir, qui suintait des murs d’une chambre d’enfant à l’orée du 21e siècle, était celui des pauvres gens qui avaient passé leur existence de misère dans ce quartier. Je vous surprends ici à penser que j’aurais peut-être dû, moi aussi, consulter la médecine. D’autant qu’au sujet de l’hémoglobine, tout le monde semblait d’accord pour dire que c’était de la peinture ; et pour la victime, qu’elle était une enfant turbulente, bien connue dans le quartier pour asperger les passants depuis sa fenêtre avec un pistolet à eau.
Enfin, de fil en aiguille, autour de cette table de rédaction, on en était venu à parler des phénomènes paranormaux, non point comme il pourrait se faire entre copains, au moment où la fumée du tabac divague par-dessus les assiettes sales, mais le plus sérieusement du monde, ce qui ne laisse pas d’être surprenant pour une réunion de journalistes. Chacun y allait de son histoire, lorsque Glinglin avait prononcé le mot « Grand Exorciste de Paris »…C’est qui ça ? C’est quoi ? Ça existe ? Où ? Comment ? Ce fut à l’instant un déluge de questions. « Bien sûr que ça existe, avait répondu posément l’intéressé, son officine est à cinq cent mètres des tours de Notre-Dame, rue Gît-le-Cœur ». Un porche discret dans une rue tranquille du Quartier Latin. Une plaque de cuivre sur une grosse porte close, avec un numéro de téléphone. On ne reçoit que sur rendez-vous. C’est ainsi que nous avions appris qu’en appelant le numéro en question, on tombait sur le standard du diocèse et pour cause : l’exorcisme faisant partie des missions du prêtre, au même titre que le baptême, la confession ou l’extrême-onction. Ce qui est tout à fait logique : Quand on croit au Bien, il faut bien croire au Mal ; là où il y a des anges, il va de soi qu’il y a aussi des démons et que leur maître à tous se démène comme un damné pour perdre les hommes, comme l’Autre, son ennemi juré, pour les gagner. Mais, fermons-là discrètement la lucarne que nous avons entrouverte sur des questions qui nous dépassent : des esprits forts pourraient nous entendre et, dans leur exploration des espaces infinis qui effrayaient tant Pascale, l’accorte caissière de la boucherie Bageon, les chercheurs n’ont pas encore rencontré de vieillard à barbe blanche qui leur demande où ils vont comme cela. Ce qui ne veut pas dire que nous soyons seuls. Mais ça, c’est une autre question. Revenons rue Montmartre. Bigodet nous avait écoutés patiemment, en tirant sur sa bouffarde, les yeux à demi clos. Ce n’est pas qu’il eut crû à ces histoires, lui, un fils d’instituteur, élevé dans la pensée positive et rationnelle défendue par Jules Ferry ; mais il sentait là quelque chose de titillant pour ses méninges et, lorsqu’il éprouvait cette sensation, c’était en général un bon signe. Signe d’un bon sujet pour son journal. Pas l’histoire de la nymphette de la rue de l’Ouest, au système pileux précoce. Trop réaliste, trop de gauche pour nos lecteurs, sentant trop la grande ville, la civilisation moderne. Non ! Quelque chose de plus bucolique, de plus traditionnel, de plus vert. Il était alors en train de glisser de sa période païenne, où il pensait que le salut de notre pays passait par le combat contre- ce qu’il appelait- « la culture judéo-chrétienne », pour un entre-deux indéfinissable, dont nous ne nous doutions pas encore qu’il annonçait sa conversion prochaine au Catholicisme. En attendant, l’instinct et la nature prenaient doucement le relais des druides, vikings, solstices, légendes nordiques. Déjà, on l’entendait évoquer les traditions, les vieux métiers, les vieilles pierres, les lavoirs, les vieux moulins… bientôt les vieilles églises. Sa chute, au sortir de sa baignoire, en provoquant la rupture du col du fémur, allait être son Chemin de Damas. Il faut dire que l’époque y était propice. On commençait à se regrouper en associations- l’exemple venant de l’autre côté du Rhin -pour sauver les arbres, la forêt, certaines espèces animales, tout ce qui menaçait de disparaître faute d’argent, et surtout d’intérêt. Les mots « patrimoine » ou « bio » n’avaient pas encore l’aura qu’ils ont acquis depuis. C’était encore affaire d’initiés. Il ne restait qu’à déterminer si cette poussée d’irrationnel dans le paysage ferait l’objet d’un gros article, d’un dossier ; serait le thème de son éditorial de la semaine, la une d’un prochain numéro avec collage d’affichettes et flashs publicitaires sur les radios. Décision délicate et susceptible d’évolution, en fonction de ce que ses journalistes allaient ramener de leurs enquêtes. En attendant, il avait trouvé le titre et il n’en était pas peu fier : « Le Diable dans nos campagnes » ! Cela faisait France profonde, avec un petit côté «sous-préfet aux champs» qui n’était pas pour déplaire à notre lectorat. On imaginait Lucifer aux pieds fendus couché au milieu des foins, souriant au ciel d’août tout en mordillant une brindille, sous l’œil inquiet d’un groupe de vaches occupées à ruminer à l’ombre d’un chêne, à distance néanmoins respectueuse. Tout se tait, tout s’abîme dans le silence écrasé, en ces heures les plus chaudes de l’année, hormis les grosses mouches bleues qu’elles chassent d’un coup de queue de leurs culs crépis de bouse. C’est là le talent d’un directeur de journal, de faire naître instantanément, au seul énoncé d’un titre, une foule d’images dans le cerveau de ses rédacteurs. Pour les photographes, c’est plus compliqué car il y a le réel (mais on est de plus en plus en voie de s’en passer). Bref, on avait aussitôt lancé les enquêtes et on s’était partagé l’Hexagone, suivant les thèmes et les affinités. Pour moi, j’avais reçu en lot le Sud-Ouest, pour terrain à mes investigations ; et j’avais pris dès le lendemain le TGV pour Carcassonne, muni d’un contrat de location pour une voiture et d’une recommandation pour le directeur du principal quotidien de la région, lequel- échange de bons procédés entre confrères faisant partie du même groupe de presse- devait me faciliter l’accès de ses archives et me fournir des contacts auprès des correspondants locaux, les PCE, comme on les appelle entre nous, « les préposés aux chiens écrasés ». Le diable si je ne trouvais pas, avec tout cela, des cas croustillants d’exorcisme à me mettre sous la dent. Depuis trois jours, je sillonne les routes du département en quête d’un sujet intéressant. J’ai rencontré un patron d’auberge, régulièrement tiré du sommeil par le bruit d’un volet qui claque ou la chute d’un plateau garni de verres dans la salle du restaurant : « Et quand on descendait, ma femme et moi, plus rien ! » Un couple de retraités qui ratissaient tous les soirs le gravier de l’allée entourant leur pavillon, avant de s’enfermer à double tour : « Vous savez ce que c’est que d’être réveillé en plein milieu de la nuit par une équipe de rugby qui piétine et souffle sous vos murs comme une harde de sangliers ? » Le lendemain, aucune trace du vacarme. Qu’est-ce qui les faisait penser à une équipe de rugby ? « Dans le chahut, ils avaient entendu le mot « troisième mi-temps » ». Un pompier de Quillan m’avait raconté que sa brigade avait eu maille à partir avec un fou que le démon poussait, affirmait-il, à s’immoler par le feu les jours de pleine lune. Enfin j’avais surtout rencontré des jeunes prêtres, dans une abbaye bénédictine perdue au milieu des vignes, qui parlaient avec scepticisme de toutes ces diableries mais se targuaient d’avoir mis en place, dans leur communauté, l’une des antennes consacrées à la détresse humaine les plus performantes de France : avec cabines d’écoute, liaison Internet, banques de données traitées par ordinateur, concours de médecins généralistes et de psychothérapeutes, assistantes sociales, psychologues et éducateurs, avec des chambres d’accueil pour des sortes de retraites qui pouvaient durer plusieurs semaines, le temps de se refaire une santé mentale. Le nec plus ultra dans le domaine des phénomènes parallèles, en faisant exception de l’université de Toulouse ; laquelle possédait, m’avaient-ils dit, une section de recherches parapsychologiques avec cours et travaux pratiques en laboratoires, unités, examens et diplômes. On pouvait sortir avec un titre de docteur ès paranormal de l’université de Toulouse. Leur directeur, le jeune Père Larseneur, m’avait confié : « Sur les 1.200 personnes que j’ai rencontrées, depuis le début de mon activité au monastère, je n’ai pas encore constaté un seul cas de possession véritable ! D’ailleurs le Père Tonquédec, le grand spécialiste de l’exorcisme entre les deux guerres, disait avoir croisé deux possédées dans toute sa carrière ». A l’en croire, la plupart des cas concernait des gens souffrant du mal de vivre et qui cherchaient une solution à des problèmes quotidiens : conflits conjugaux, harcèlement sur les lieux de travail, malaises psychologiques. « Tout cela, affirmait-il, fait une accumulation de souffrances qui finissent par devenir insupportables ». Les chiffres qu’il citait à l’appui étaient éloquents. Une moyenne annuelle de 30.000 personnes ferait appel à un exorciste, dans notre pays. Ce sont : pour 9% des ouvriers (en majorité du secteur agricole) ; 16,2% des chefs d’entreprises (exclusivement des PME) fragilisés psychologiquement par les difficultés qu’ils rencontrent « et qui se sont persuadés être les victimes d’un envoûtement ou d’un mauvais sort » ; 12,5% des cadres moyens (surtout du secteur bancaire) confrontés à des conflits familiaux et professionnels ; 8% des fonctionnaires. « Mais nous avons aussi des intellectuels, et même des professeurs de philosophie. Plus on est dans les sphères élevées de l’esprit et plus on est tenté de croire à l’irrationnel et à la magie. Alors qu’on pourrait penser le contraire ! » Le Père Larseneur est psychologue de formation. J’avais rencontré aussi son antithèse, un vieil exorciste dominicain qui travaillait comme au temps d’avant Vatican II, avec exhortation à Satan, prière de délivrance et acte de foi, aspersion et bénédiction des murs, jetée au feu des objets, images, lettres ou livres (ce qui était rarissime) contaminés par le Malin. Qu’avait-il pu me dire ? Rien que de très général : Qu’on remplaçait le corbeau ou le chat cloués au-dessus de la porte par une branche de buis béni ou un rameau d’olivier ; qu’on enlevait la peau du hérisson séchée cachée autour de la meule de foin qu’on s’apprêtait à rentrer dans l’étable ; qu’on glissait quelques images saintes entre les piles de linge dans les armoires ou qu’on jetait une poignée de gros sel sur le toit de la maison… La routine du métier. Caché par la pénombre de son bureau, les persiennes closes sur la lumière implacable qui accompagne souvent, dans le midi, les premières chaleurs, le Père Gilbert parlait d’une voix douce, affable. Je ne voyais que ses longues mains blanches qui allaient et venaient de son visage invisible à la table encombrée de livres et de piles de papiers. Elles trahissaient, ses mains, une effervescence qui ne se laissait pas deviner dans sa voix, lente, presque pâteuse, toute en gentillesse mais aussi comme étouffée. Il me parlait de la dureté de sa tâche, de son poids écrasant ; qu’il n’avait pas suffisamment de santé pour en prolonger indéfiniment la charge. Les deux prêtres qui l’avaient précédé ici n’avaient pas tenu le coup. J’avais eu l’impression d’un homme au bout du rouleau, épuisé de lutter contre des forces sans cesse renouvelées, toujours aux aguets du moindre indice, de la moindre faille, pour se glisser dans l’esprit de l’homme. Lorsqu’il me raccompagna jusqu’à la porte de la maison religieuse où il exerçait son ministère, je fus surpris par ses cheveux couleur poussière, son teint blafard, ses yeux clairs sans expression, sa peau- je ne dirais pas ridée -mais fanée, sans fraîcheur ni tenue, comme un vêtement qu’on aurait usé à force de lessives. Le Père Gilbert n’avait pas d’âge, mais on aurait dit à le voir que cela faisait un siècle au moins qu’il combattait les armées du Mal. Il ne me cita personne, aucun exemple concret ; aucune histoire que j’aurais pu rapporter dans un article ne sortit de ses lèvres sèches qui suivaient, sans qu’il en eût eu la volonté, un lent monologue intérieur. Il prononça pourtant une phrase, qui allait me mettre sur la piste du récit qui va suivre, lorsqu’il me dit en hochant la tête au moment de nous quitter : « L’amour du prochain, mon Fils, tout le mal vient de là ! Si les hommes s’aimaient un peu plus… Et la prière, la prière. Je prie pour la petite commune de Sarraza qui n’a plus de curé depuis cette triste affaire ». Il n’en dit pas davantage, et moi, voyant l’homme entêté dans sa discrétion, je me gardais bien d’insister. Mais, le soir même, je téléphonais au correspondant qui couvrait la localité en question. Sarraza ( 2.150 habitants, maire PS depuis 1964) se trouve du côté des Pyrénées orientales, au pied du massif des Corbières, dans le département de l’Aube, au cœur du pays albigeois. Pour la couleur locale, cela faisait vingt ans que le village avait chassé son curé. Ces paysans des terres pauvres ont toujours quelques vieilles rancoeurs contre l’Eglise. La leur était fermée depuis, et on s’en trouvait pas plus mal. Mais comme les temps changent, que la campagne recule, que Toulouse, Carcassonne, plus proche encore, Limoux, prennent de l’extension et que les gens s’en vont habiter de plus en plus loin de leur lieu d’origine, on avait vu arriver dans le pays des têtes nouvelles, qui n’achetaient pas encore les pigeonniers et les fermes, mais occupaient les lotissements qu’on construisait pour elles aux abords de l’agglomération. Est-ce leur présence de plus en plus nombreuse ? Mais un jour, dans la stupéfaction générale, on avait entendu sonner, au-dessus de chez les Fournols, la cloche de Sainte-Madeleine. Quelques heures plus tard, tout le monde était au courant : Sarraza avait de nouveau un curé ! L’abbé Brugey était un homme doux, un caractère droit et entier, qu’un manque total d’ambition pour sa personne mais un talent naturel pour venir en aide aux autres, avaient conduit dans les ordres. La charité étant certainement la plus belle des trois vertus théologales, on y avait besoin d’individus comme lui plutôt que d’ambitieux qui savent au pouce leur histoire de l’Eglise. S’il avait choisi de rester dans l’armée (il avait d’abord été tenté par la réserve), il n’aurait pas dépassé le grade de sergent-chef instructeur mais ses hommes auraient gardé de lui le souvenir d’un type formidable, qui leur avait donné le sens du service, le goût de l’obéissance et de la discipline, sans lesquelles il n’y a pas d’action qui sache aller jusqu’au bout. Il n’était pas d’une forme physique exceptionnelle, souvent sujette à toutes sortes de petits tracas de santé, mais d’une endurance et une volonté communicatives ce qui compensait largement cet inconvénient. Arrivé à Sarraza, la première surprise passée, l’abbé Brugey avait dû affronter quelques menus problèmes liés à son installation. Si l’église et sa dépendance, le presbytère qui se trouvait dans la rue principale du village, étaient restées dûment closes, tout le temps qu’avait manqué son curé- il avait suffi de débloquer portes et fenêtres, de passer partout chiffons et aspirateur, rafraîchir un peu les peintures et remplacer ce qui n’était vraiment plus utilisable, pour que ces lieux puissent décemment accueillir de nouveau le culte et la marche d’une personne attachée à son service -, il n’en avait pas été de même pour les biens environnants. Le jardin, qui jouxtait la cure sur l’arrière, était devenu une friche, où le voisinage s’était servi longtemps en cerises, prunes et nèfles, tandis que les chèvres avaient mangé le dernier trognon de chou, la dernière racine de carotte, la dernière pousse de salsifis. Il avait fallu les en chasser, redresser les murs partiellement effondrés, remettre des grillages solides, avant de bécher et de replanter, ce qui n’avait pas été du goût de leur propriétaire, une commère à demi impotente qui n’avait pour maigre source de revenus que le lait de ses biques et les quelques fromages qu’elle vendait en face de la fontaine, les jours de marché. Elle n’était pas la seule que dérangeait l’arrivée du nouveau curé. Le maire de Sarraza s’était mis en tête d’acheter le presbytère, dans l’intention de s’y loger avec sa famille, et il avait avancé des démarches en ce sens auprès du diocèse de Carcassonne. En échange, il proposait à la commune de libérer le terrain occupé par sa propriété, derrière la mairie, pour y construire un complexe sportif avec une piscine en plein air, un terrain de football et cours de tennis. L’installation d’un hôte légitime dans le presbytère enterrait définitivement le projet. Les curés avaient de tout temps eu maille à partir avec les gens du pays. On se souvenait de l’histoire de Bérenger Saunière, qui était arrivé pauvre à Rennes-le-Château, une bourgade à vingt kilomètres d’ici, et qui avait dû découvrir un trésor sous son église pour y mener bientôt le train de vie d’un évêque. « Avec ce que M. le Curé a laissé, disait sa servante Marinette, il y aurait pour nourrir tout Rennes pendant cent ans, et il en resterait encore ». On se racontait aussi le drame de Custauza, où une main inconnue avait assassiné une nuit le prêtre sans le voler, par vengeance de quelque chose. On n’avait jamais connu le fin mot de cette affaire. Qui c’était, ni pourquoi. Tout le village avait dû entendre les cris, et pour cause c’était un sacré bonhomme qui ne s’était pas laissé égorgé sans se défendre. Rien ! Une chape de plomb. La petite église et la cure étaient fermées depuis. C’est une drôle de région que ce Manoac, où l’on cause encore entre soi de la grande injustice de la guerre des Albigeois. Un jeune éleveur, un autre enfant du pays, devait bientôt aussi avoir à se plaindre de la venue d’un curé dans l’église qui surplombait son exploitation. Il s’était étendu au détriment du chemin carrossable qui la traversait pour finir, cinq cents mètres plus haut, au pied de la belle croix de fer ouvragée qui ornait le parvis. Topographiquement parlant, la situation de cet édifice était un peu particulière. Construite sur une faille d’un vieux volcan éteint de temps immémoriaux (on pouvait voir encore les traces de la nuée ardente sur le rocher du fond), cette église consacrée à Marie-Madeleine, ou Marie de Magdala, s’élevait à l’origine sur un ancien chemin de débordage, ce qu’on appelle aussi une creuse, un tracé laissé en profondeur par le passage des chariots et des gens, qui avait été abandonné et en partie comblé quand les moyens de communication s’étaient développés entre les villages. Aussi l’église de Sarraza ne se trouvait-elle pas au milieu de ses fidèles, mais à un bon kilomètre à vol d’oiseau, au bout d’une route en lacets s’achevant sur une impasse, si tant est qu’on puisse comparer une église à une impasse. Mais c’était ici le cas. Il fallait dépasser les dernières maisons constituant le noyau ancien de l’agglomération, comme si l’on se dirigeait vers les nouveaux lotissements, avant de prendre sur la gauche un petit chemin qui descendait dans une sorte de vallon et, aussitôt un pont à une arche franchi, remontait en dessinant une courbe vers la croix de fer qu’on voyait tout en haut, par-dessus un bouquet de vieux châtaigniers. C’est là, juste après le premier virage, que la famille Fournols avait sa ferme. De part et d’autre de la route, on voyait une succession de bâtiments, plutôt des hangars faits de vieilles ferrailles et de madriers, recouverts pour partie de tôles en fibrociment et de bâches en plastique bitumé, amarrées par des cordes à des gros cailloux, dont l’un de toute évidence était la borne qui indiquait le kilomètre avant l’embranchement du vallon. Ces constructions laissaient déborder de tous côtés le fumier, la saleté, la boue mêlée à la paille, le lisier entre les bouses de vache… Sur une centaine de mètres, la chaussée, assez inclinée à cet endroit, disparaissait sous une couche épaisse, huileuse, d’une couleur indéfinissable, brunâtre kaki, empestant l’air, faisant de sa traversée presque un exploit, du fait qu’elle la rendait glissante (surtout l’hiver par temps de pluie). La basse-cour y prenait ses aises, les poules nichaient dans les ornières, les oies traversaient d’un pas tranquille et les biques broutaient le foin tombé des camions et des machines agricoles, ce qui contraignait l’abbé, lorsqu’il se rendait en voiture à son église, à s’arrêter dans la montée et à klaxonner pour dégager la route. Cela faisait accourir aussitôt une poignée de chiens pouilleux qui accompagnaient son passage d’aboiements, jusqu’au sortir de cet enfer. Il apercevait alors un grand gaillard, d’allure aussi sale que tout le reste, le visage à moitié caché par une casquette, les manches retroussées, la fourche à la main, qui suivait du regard la vieille Fiat 600 rouge, qui avait viré au fuchsia avec le temps, jusqu’à ce qu’elle ait disparu dans le prochain virage. La famille Fournols se composait de trois personnes qui ne quittaient pratiquement jamais la ferme. Le père était décédé, un peu avant que commence cette histoire, d’un cancer du foie, ou de je ne sais plus trop quoi, laissant à son fils la charge de l’exploitation. Vincent ne devait guère avoir dépassé la vingtaine. Marie était sa sœur cadette, à deux ou trois ans près. Quant à la mère, on ne la voyait jamais. A croire qu’elle n’était plus de ce monde. Vincent et Marie Fournols, pour quelqu’un qui passait par la route, n’offraient aucun indice permettant de les distinguer. Il était seulement un peu plus grand qu’elle, peut-être plus sec, un peu plus baraqué. Sous le hâle et la couche de crasse qui avaient tanné leur peau comme une vieille paire de godillots, les mêmes yeux clairs, les mêmes cheveux hirsutes de couleur queue de vache, le même pull-over brun informe les couvrant jusqu’aux genoux, les mêmes pantalons flottants passés dans des bottes de caoutchouc. Avec l’habitude, on remarquait que Marie avait des traits plus fins que son frère, plus délicats. Elle devait même être jolie. Que se passait-il entre ces deux êtres jeunes, qu’on ne voyait jamais se parler, enchaînés à la tâche du matin jusqu’au soir ? Dès quatre heures et demi, un peu plus tôt en hiver, la loupiotte de la cour s’allumait et on pouvait voir leurs ombres aller et venir, s’agiter pour donner à manger aux bêtes, porter le foin au bout de leurs fourches, entasser le fumier qui séchait au milieu de la cour, trimballer les seaux, remplir les auges, répandre les graines… Ils ne pratiquaient heureusement pas la traite, n’ayant que des vaches à viande. Mais ils avaient bien trop de bêtes pour la taille de leur exploitation. Dix fois trop! On entendait les bovins mugir lamentablement, entassés dans leur étable. Surtout par les jours de grosse chaleur. Les cochons, trop nombreux pour les auges, se dévoraient entre eux dans un épouvantable vacarme. Il n’y avait que les poules et les chèvres qui trouvaient leur compte et vagabondaient à travers le paysage, vivant de rapines et d’embuscades. Aussi, la campagne était-elle ratiboisée, à un quart de lieue à la ronde. Pas une jeune feuille, un brin d’herbe, une pâquerette, un ver sortis de terre la nuit qui n’aient vu leur sort réglé dans la matinée. Les alentours de la ferme Fournols n’étaient que ruine et désolation. Le plus curieux, c’est que personne ne s’en plaignait. Et même, malgré la saleté repoussante, la puanteur, l’incurie des lieux et des bêtes, l’exploitation bénéficiait du label «bio» depuis des années. Pour quelle mystérieuse raison la mairie fermait-elle les yeux sur cette supercherie ? Après en avoir discuté avec l’évêque de son diocèse, l’abbé Brugey avait demandé à son voisin de régler le problème de voirie qui gênait indubitablement l’accès à l’église. Vincent lui avait rétorqué d’une petite voix fluette : « La bête n’a que quat’ pattes, M’sieu l’abbé. Mamân, la paouv’, faut pas y compter !» Six mois plus tard, rien n’avait été fait. L’abbé Brugey était trop occupé alors à recenser ses ouailles. S’il voulait célébrer la messe dominicale avec une certaine dignité, il fallait qu’il puisse compter au moins sur une vingtaine de fidèles, que les deux premières rangées de chaises au-devant de l’autel soient occupées. Ce n’était pas chose facile. En s’aidant du registre paroissial, il rendait visite aux familles susceptibles de combler ses vœux, en retrouvant le chemin de Dieu. On ne lui disait pas oui, on ne lui disait pas non. Vous savez comment sont les gens de la campagne. Il fallait voir ! Au milieu de ses démarches, tractations et virées en voiture à travers le pays, il n’avait pas encore eu le temps de voir le pire. La cure possédait, en annexe à son jardin, un petit terrain en terrasses, situé en contrebas du vallon, qu’on appelait improprement «le clos», vu qu’il n’était pas entouré d’un mur mais d’une sorte de haie qu’on avait ouverte pour un passage. On pouvait en voir une photo encadrée au-dessus du buffet, dans le bureau du presbytère. L’abbé avait trouvé que c’était un lieu charmant. Il y avait des arbres, quelques massifs de fleurs, un kiosque avec balustrade qui surplombait la rivière. Il s’était dit qu’il en ferait bien quelque chose, un lieu de retraite où se livrer à la lecture, peut-être à la méditation, en écoutant le gazouillis de l’eau. Qui sait, il y avait peut-être des truites dans la Dève ? Un jour, il poussa jusque là pour s’en faire une idée… Ce qu’il vit dépassait ce qu’un cauchemar aurait pu lui montrer. Il se disait bien, en y allant, que toutes ces années d’abandon avaient dû changer l’aspect de l’endroit. La végétation avait dû pousser et le rendre sauvage, bien qu’on soit dans une région plutôt sèche. Mais, il y avait la rivière ! Le terrain avait quasiment les pieds dans l’eau. Les arbres n’avaient-ils pas pris trop d’importance ? Les racines auraient-elles travaillé les fondations du kiosque ? Il faudrait certainement couper, débroussailler, consolider… Il soupirait : « Encore du travail ! » En franchissant la haie, il crut d’abord s’être trompé de parcelle. Il n’y avait plus rien. Les murets de pierres qui soutenaient les terrasses n’existaient pratiquement plus. Les pierres avaient roulé dans le lit de la rivière, entraînant terres et cultures vers le bas, dans le courant qui les avait emportées. Les arbres étaient couchés ou penchaient au-dessus de la pente, les racines dehors, leurs branches mortes ou brisées. Un tronc, jeté en travers du cours, faisait un pont avec la parcelle d’en face. Il n’y avait plus un brin d’herbe, à peine quelques buissons d’orties et de ronces. S’il n’avait reconnu intacte, au milieu de ce désastre, la silhouette élégante du petit kiosque se mirant dans l’eau, il aurait douté (une fois encore) qu’il se fût trouvé au bon endroit. La garrigue brûlée et caillouteuse avait remplacé ce qui avait été jadis un jardin. Visiblement, tout cela avait été piétiné, défoncé… Par quoi ? La présence un peu partout de grosses bouses sèches et de crottes de biques lui disait assez qui était le coupable. Il en trembla de rage. En déboulant dans la cour des Fournols, il faillit écraser un veau encore dans sa prime fraîcheur et une demi-douzaine de poules. Vincent était nonchalamment appuyé à sa fourche, en train de s’éponger le front. L’abbé se dirigea vers lui à grands pas, en essayant de maîtriser sa colère (ne serait-ce que par respect pour l’institution qu’il représentait). D’emblée, il lui demanda si son troupeau était le fauteur des dégâts qu’il avait constatés dans son clos. L’autre lui répondit, le plus calmement du monde, avec cette petite voix fluette qu’on n’attendait pas dans la bouche d’un tel rustre, qu’il avait un droit de passage pour son bétail ; que c’est son père qui l’avait obtenu du curé précédent, cela faisait belle lurette ; que c’était nécessaire, quand il l’emmenait par la rivière sur la parcelle d’en face, laquelle était à eux ; et qu’il pourrait lui en donner la preuve, s’il lui laissait seulement le temps de retrouver la feuille : « Parce que la bête a huit pattes et deux têtes, mais dix-sept yeux… Notre paouv’ mamân voit tout ! Seulement faut pas compter sur elle ». - « Vous aviez combien de vaches, à l’époque ? » lui demanda insidieusement l’abbé. - « Comment vous voulez que je m’en rappelle ? » fit l’autre : « J’étais peut-être pas né ? » - « Mais tu te souviens que ton père avait ce droit de passage par le clos ? » - « C’est lui qui me l’a dit avant de mourir. Il ajouta : Moi, je veux bien vous le rendre ce papier ! Si je remets la main dessus. J’y vais encore des fois, dans ce coin ! Bien qu’on ne fasse plus de laitières...Que de la vache d’étable maintenant ! » En se grattant la nuque, il glissa : « Moyennant une petite contrepartie. Parce que la vieille…Vous savez, celle qui a des chèvres au village ? On lui donne des œufs, une poule et même quelques fois du gigot. C’est M’sieu le curé d’avant, qui l’avait voulu sur le papier ! » Un double contrat. Une rente viagère pour une personne du village qu’il protégeait, en échange de l’usage d’un bien dont il n’avait pas le droit de disposer. L’abbé Brugey expliqua alors très posément à Vincent, que son prédécesseur avait agi contre le bon sens et surtout contre la loi ; qu’il écrirait à Monseigneur l’évêque de Rodez pour l’en informer ; que cette affaire connaîtrait certainement des suites ; qu’on prendrait s’il le fallait un avocat…Mais qu’on n’en resterait certainement pas là ! Et qu’il le priait de dégager la route dans les meilleurs délais, s’il ne voulait pas voir empirer son cas ! Et il le planta là, pour regagner sa voiture et disparaître en trombe dans la descente du village. A quelques temps de là, le curé de Limoux vint trouver l’abbé Brugey pour l’entretenir d’une étrange affaire. Il était accompagné d’un type assez vulgaire, à la mine dégourdie, qu’il avait pris d’abord pour un journaliste et que son confrère lui présenta comme un radiesthésiste qui avait des choses intéressantes à lui raconter. Le Docteur Naouri s’était occupé de deux jeunes qui avaient des difficultés matérielles, mais surtout psychologiques… ou plutôt spirituelles ! C’est la raison pour laquelle on venait le consulter. Il avait été voir le Père Gordolas, ici présent, qui se déclarait impuissant à régler seul le problème. A l’entendre, on touchait là une chose qui ne se laissait pas maîtriser ! Qu’on n’en venait pas à bout « avec le goupillon et des bénédictions ». Ce que l’abbé entendit avec déplaisir. Il ne pouvait admettre que son confrère résumât la fonction sacerdotale à cette caricature. De plus, donner à un jeune chômeur le conseil de travailler, c’était plus facile à dire qu’à réaliser. L’affaire semblait importante, le Père Gordolas plus propre à la gâter qu’à la résoudre, cela affirmerait incontestablement son autorité spirituelle dans la région… Il accepta de mener de son côté la sainte enquête. Deux jours plus tard, il recevait Jean-Pierre et Maïté Castagnou dans son bureau du presbytère. Le jeune homme avait un petit côté freluquet : mince, une face de moineau rieur, les cheveux blondins hérissés au gel, une tenue à la mode. Elle, d’apparence plus âgée, la mine renfrognée, une maîtresse femme, une vraie déesse de la fécondité. Ils lui racontèrent comment tout avait commencé, cela devait faire près d’un an, en septembre, pendant la fête qu’on appelle ici le Carnaval de Limoux, la nuit où ils s’étaient livrés avec une bande de copains à l’expérience du verre. Ils avaient à tour de rôle évoqué les esprits, sans qu’il se passe quoi que ce soit. Lorsque ce fut le tour de Jean-Pierre, le verre avait soudain bougé pour venir se placer devant les lettres J, puis P, et enfin devant le nombre 7. « Nous lui avons demandé ce que cela voulait dire » ajoutait le garçon. Le verre a alors épelé, en allant d’une lettre à l’autre, le mot « Invoquez »…Certains trouvant que le jeu commençait à devenir inquiétant, on décidait de l’arrêter et de sortir faire un tour en ville, histoire de se changer les idées. C’est au moment où Jean-Pierre se dirigeait vers la porte que la sous-tasse, sur laquelle on avait fixé une bougie pour s’éclairer, s’est soulevée à un bon mètre au-dessus de la table pour aller le frapper dans le dos, au niveau des reins. On imagine la panique. Le groupe se dépêcha de quitter les lieux. - « On marchait depuis quelques minutes » poursuit Jean-Pierre : « quand soudain la poche arrière de mon jeans prend feu ! » Cris, hurlements, rires comme cela arrive dans ces moments de tension. Les amis éteignent, comme ils le peuvent, les flammes et questionnent la victime qui déclare n’éprouver « qu’un grand froid ». Tout cela était consigné sur des attestations écrites, noir sur blanc, par les témoins de la scène, que le couple mettait sous les yeux de l’abbé Brugey, en affirmant que «si incroyable que cela puisse paraître, ce n’était hélas que la vérité ! ». La petite bande décide alors de ne pas se quitter de la nuit et, comme on n’est pas pressé de retourner chez Jean-Pierre et Maïté, on traîne de café en café jusqu’à ce qu’il se fasse très tard et, la fatigue aidant, qu’on se voit contraint de rentrer. C’est alors que les accidents reprennent. La porte de la maison ne veut pas s’ouvrir. La clef tourne bien dans la serrure, mais le pêne refuse obstinément de se dégager de la gâche. Jean-Pierre décide de passer par la fenêtre du premier étage, qu’on avait laissé ouverte, en escaladant le chéneau qui relie la gouttière du toit. Il raconte : - « Lorsque j’enjambe l’appui de la fenêtre pour entrer dans la chambre, c’est la catastrophe. Autour de moi, les meubles bougent dans tous les sens, les bibelots sautent, le feu prend aux fauteuils et au canapé, du sang coule le long de mon bras (sans qu’il y ait trace de plaies), les lettres JP et le chiffre 7 se dessinent avec plein de croix sur la paume de ma main, des voix retentissent…» Lorsqu’il accède à la porte, il constate de le verrou a été tiré de l’intérieur. Ces phénomènes sont constatés par une voisine : «Je, soussignée X…, déclare sur l’honneur avoir vu chez Monsieur Castagnou, des objets tomber de sur les meubles, tout seuls. J’ai vu le feu se déclarer au 1er étage, alors qu’il n’y avait personne ». Deuxième témoignage. La famille de Jean-Pierre : « Nous déclarons sur l’honneur, nous, père et mère de Jean-Pierre Castagnou, avoir été les témoins de manifestations de « feu », déplacements de meubles et objets (vaisselle, bibelots), sans compter de nombreux carreaux cassés ainsi que des couteaux qui viennent se planter au plafond ». Troisième. Un ami de ses parents : « Je déclare avoir rendu visite à Monsieur Castagnou. Devant moi, j’ai vu le feu prendre à son pantalon, veste, tricot, au canapé, fauteuil, lit, chaise et autres meubles. Monsieur le curé m’avait demandé de prendre Jean-Pierre chez moi, pour voir si cela cesserait mais hélas, on a eu le feu partout ! Aux fauteuils, canapé, couvertures, draps… A la douche, même ! Tout a pris feu : le linge sale, le support de serviettes, les bibelots… J’ai été voir le curé de Limoux, afin qu’il vienne se rendre compte de tout cela : il n’a pas daigné se déplacer. Il nous a adressé à M. Naouri, rebouteux à Cuiza. En ce moment, il y a du sang puant partout qui dégouline des murs, il se forme des dessins avec dates, on entend des applaudissements… Je tiens à dire que tout ce qui est écrit dans cette lettre est entièrement exact. Je le déclare sur l’honneur, car j’ai été témoin de la chose avec ma femme, chez moi, à Arques ». Date et signature suivaient. « Pour les pompiers de la région », reprit le garçon en rangeant ses papiers : « je suis un pyromane. C’est, en tout cas, ce qu’ils affirment dans leurs rapports. Car, pour Maïté, il ne se passe rien dès qu’elle est seule. En plus, je commence à avoir des embêtements sérieux avec les gendarmes. Après les crises, il m’arrive de me retrouver à Rennes-le-Château, là-haut, chez l’abbé Saunière. Je le vois et je lui parle, comme avec vous en ce moment ! Ils m’ont déjà ramassé sur la route en petite chemise et chaussons, en plein hiver. Ils me prennent pour un cinglé. Qu’est-ce que je dois faire ? Ma vie est devenue insupportable ! Depuis la nuit où nous avons invoqué les esprits, je n’ai plus jamais eu l’impression d’être seul. J’ai tout le temps envie de faire du mal ! » Jean-Pierre s’était caché la face dans les mains. Sa souffrance faisait pitié à voir. Sa compagne n’avait pas dit un mot. Elle le considérait en silence, sans doute accoutumée à ses crises. Son visage n’exprimait rien de particulier. Nulle gêne, ni compassion. Pas même de l’indifférence. Elle écoutait les bras croisés, c’était tout. Elle avait calé ses formes généreuses dans le fauteuil de l’abbé. Ce dernier réfléchit quelques instants. Il fallait procéder par ordre. D’abord, il convenait de vérifier s’il n’y avait là préméditation, supercherie. Ce qui semblait bizarre, c’est que tout rentrait dans l’ordre aussitôt que Maïté restait seule à Limoux. Les phénomènes étaient liés à la seule présence de Jean-Pierre. Avant de prévenir son supérieur à Rodez, lequel aviserait l’évêque de Carcassonne dont dépendait la paroisse, il fallait se rendre sur place à Limoux, pour constater les conditions dans lesquelles vivait le couple. Durant le trajet dans la vieille Fiat fuchsia, le feu prit à trois reprises sur la banquette arrière, puis à la ceinture de sécurité et aux vêtements de son compagnon, nécessitant l’intervention de Maïté qui avait eu la précaution d’emporter un bidon d’eau. Devant leur domicile, rue des Cordeliers, où Jean-Pierre était arrivé torse nu (sa chemise ayant brûlé), la porte d’entrée refuse de s’ouvrir, malgré leurs efforts. Elle ne céda que lorsque l’abbé posa sa main sur le loquet, pour découvrir une deuxième porte derrière, parfaitement identique, qui se laissa pousser sans résistance. Aussitôt qu’il a franchi le seuil, il est la proie d’hallucinations. Ses mains se couvrent d’une multitude de croix sanguinolentes, les meubles et les objets valsent dans tous les sens. Il profère des paroles insensés : « Je suis sans pouvoir sur celui qui est saint… Mon seul pouvoir est de me servir du pouvoir que tu as de voir ce qui va arriver… Chasse ce répugnant religieux de ma maison… Dis-lui que tu n’as pas de pensées, pour qu’il ne te pose plus de questions ! » L’abbé Brugey se jette à genoux pour prier la Vierge noire de Marcelle en lui demandant de les protéger tous les trois ainsi que la demeure de Jean-Pierre et Maïté. Cela ne sert qu’à faire redoubler les convulsions. Une voisine, attirée par ses cris- car le voisinage subit depuis des mois, furieux et impuissant, le vacarme occasionné par le déplacement des meubles, les vitres cassées et les vociférations, -réussit à calmer un peu le garçon et le Père en profite pour s’en aller. Le lendemain, il appelle son supérieur hiérarchique pour le prévenir de ce cas très grave d’envoûtement et lui relater la scène dont il a été le témoin. Monseigneur Pujadas semble être déjà au courant. Il objecte qu’il n’y a pas d’exorciste officiel à l’évêché de Carcassonne et qu’il faudrait en faire venir spécialement un du monastère d’En-Calquat, à condition qu’il accepte de se déplacer. L’abbé Brugey lui suggère alors qu’il pourrait aussi bien s’en charger, bien qu’il ne soit pas un exorciste professionnel, mais qu’il a été touché par la « profonde détresse financière et morale » de Jean-Pierre et Maïté Castagnou et il serait prêt à les aider si son supérieur lui donne l’autorisation. D’autre part, cette affaire se déroule dans la proximité de sa paroisse et le curé de Limoux, directement concerné par elle, n’y verrait certainement pas d’inconvénient, puisque c’est lui-même qui est venu la première fois lui en parler, dans son presbytère, et lui demander son aide. L’évêque n’a pas tranché. Il a simplement recommandé d’agir avec la plus grande prudence et, s’il devait entreprendre quelque chose de ne pas la faire sans la présence de médecins et d’une autorité compétente en matière de psychologie et de troubles comportementaux. A partir de ce moment, l’abbé a préjugé de ses forces et le drame était fatalement au bout. En quelques semaines, durant lesquelles il rendait régulièrement visite à Jean-Pierre et Maïté pour constater que les phénomènes de s’arrêtaient pas mais qu’au contraire, ils étaient en recrudescence depuis qu’il s’intéressait à eux, l’abbé Brugey avait contacté le professeur Gulkian, de l’institut de parapsychologie de Toulouse ; le docteur Ambrezieu, qui exerçait à Cuiza et d’une force physique exceptionnelle, ainsi que son confrère, le docteur Kouider, 2e dan de judo et Naouri, le radiesthésiste. Il avait en outre prévenu un rédacteur et le directeur de la Dépêche du Midi de se trouver à l’église de Sarraza, le 5 mai à 11 heures, pour une prière d’exorcisme destinée à délivrer Jean-Pierre Castagnou du Démon qui l’empêchait de vivre comme tous les jeunes de son âge, depuis près de deux ans ; qu’il serait accompagné des personnalités scientifiques que j’ai citées, ainsi que d’un huissier d’Espéraza pour dresser procès-verbal de la cérémonie en question. Que c’est-il passé alors ? Tous les témoignages sont unanimes pour dire que l’intéressé, apparemment consentant, s’est mis à trembler de façon convulsive dès le début des prières, alors même qu’il était couché sur un matelas, par mesure de précaution. Avec des moments de paroxysme, lorsque le prêtre prononçait des phrases-clefs comme « Retire-toi Satan ! » ou qu’il était touché par l’eau bénite ou par un signe de croix. Qu’en outre, bien qu’ils aient été sept, ils avaient le plus grand mal à le maintenir, étant donné qu’il manifestait une énergie extraordinaire, ce qui le menait au bord de la syncope par suffocation et obligeait M. le Curé à s’arrêter pour lui permettre de récupérer. Enfin, phénomène le plus frappant, bien qu’il semblât inconscient et ne donnât plus aucun signe pouvant rappeler la fureur ou même l’épilepsie, des sons relativement distincts sortaient de son arrière-gorge. Un témoin assermenté déclare : « Jean-Pierre était très calme. Dès l’instant où nous avons parlé d’entrer dans l’église, il s’est dégagé de son corps une odeur horrible, comme une odeur de sang pourri. Il s’est mis à trembler… Nous étions huit autour de lui. Chaque fois que l’abbé Brugey faisait des signes de croix sur sa nuque ou sur son corps, il avait des réactions très violentes : il arrivait à déplacer les sept personnes qui le tenaient. Quand Monsieur l’Abbé a ordonné : « Retire-toi, Satan, cède la place à l’Esprit Saint ! », une voix caverneuse, qui n’était pas celle de Jean-Pierre mais qui sortait de ses lèvres, a répondu à diverses reprises : « Non ! Il m’appartient ! J’aurai sa vie ! ». » Puis il y a ceux qui disent que la bouteille d’eau bénite aurait explosé et ceux qui maintiennent, qu’en se démenant comme un forcené, Jean-Pierre l’avait renversée ; ceux qui ont senti les médailles ou la croix qu’ils portaient autour du cou leur brûler la peau ; ceux qui ont vu le crucifix de l’autel s’écraser en feu à leurs pieds… Tout le monde est d’accord pour dire qu’on voyait très mal dans l’église, du fait que le curé avait choisi un endroit un peu étroit, alors qu’il aurait fallu faire cela au milieu, quitte à enlever les chaises ; qu’on aurait dû être plus nombreux que huit, car on ne pouvait pas être à la fois témoin et occupé à maintenir le sujet. Etc. Le dénouement de cette affaire survint le lendemain, lorsque Vincent Fournols fit irruption de bon matin dans le bureau de la mairie, pour annoncer qu’il avait trouvé la croix du parvis de Sainte-Madeleine par terre, tordue dans tous les sens. « La bête qu’a fait ça, affirmait-il en se grattant la nuque : n’avait peut-être pas d’tête, mais elle avait au moins vingt pattes ! » Cela devait faire beaucoup de bruit dans la région. Une belle croix en fer forgé du XIIIe siècle, un objet certainement d’une grande valeur historique puisqu’un Monsieur de Paris était venu la prendre en photo. J’ai rencontré, pour les besoins de mon enquête, la plupart des témoins de cette histoire. Le serrurier de Sarraza, qui a été chargé de redresser la croix, m’a assuré que cela n’avait pas été facile et qu’ils avaient dû s’y mettre à quatre avec une barre de métal pour la remettre droit. Tous, ou majeure partie, m’ont confirmé les faits que j’ai rapportés dans mon récit. Seul l’huissier d’Espéraza m’a dit n’avoir vu qu’une crise de fureur d’un fou avec tous ces excès et c’est ce qu’il avait consigné dans son procès-verbal. Le professeur Gulkian, de l’université de Toulouse, m’a certifié qu’il avait bien tourné un film en 16mm de la cérémonie d’exorcisme ; mais, quand j’ai demandé à le voir, il m’a répondu tout penaud qu’on lui avait dérobé les deux bobines. Le photographe, qui accompagnait le rédacteur de la Dépêche du Midi, a eu un problème avec son appareil. Chez Jean-Pierre et Maïté, la situation semblait être rentrée dans l’ordre. Je dois signaler cependant que, durant notre conversation autour de la table de cuisine (surtout avec lui, car elle est toujours aussi taciturne) le téléviseur s’est mis soudain à marcher et que j’ai pu voir un type piétinant son imperméable qui avait pris feu, une croix héliportée qui explosait en l’air, un arbre frappé par la foudre au milieu d’un champ… Le tout intercalé d’images de Patrick Poivre-d’Arvor, ce qui m’a laissé penser qu’il pouvait s’agir des infos du 20 heures. J’ai remarqué seulement qu’elles étaient en noir et blanc. Pour l’abbé Brugey, je n’ai pas pu le rencontrer. Certains disent qu’il a été suspendu par l’évêque de Rodez ; d’autres, qu’il s’est retiré librement de son ministère et qu’il vivrait chez sa sœur, dans un autre département. De ces mêmes gens qui bavardent, certaines affirment qu’il serait devenu aveugle à la suite de la « messe qui avait mal tournée » ; d’autres, qu’il aurait perdu l’usage de ses jambes, ce qui expliquerait sa suspension. Une chose est sûre, depuis son départ, Sarraza n’a plus de curé.
La baie Innommée
Où David Olive est de retour, après un long encart dans le monde de Paul Follot (un autre destin remarquable), pour nous entraîner en reportage sur l’île d’Anticosti, dans la province de Québec.
C’est dans un bistrot parisien, à deux pas de chez moi, le genre d’endroit où je me rends tous les matins, à la même heure, pour prendre mon café, que j’ai entendu parler pour la première fois d’Anticosti. Si ce nom ne m’avait pas été expliqué par la personne qui l’avait employé, j’aurais pensé qu’il s’agissait d’un détergent ou d’un anti-virus particulièrement puissant. Le matin, j’ai horreur qu’on me casse la tête avant que j’aie bu mon premier café ; et ce matin-là, en posant ma commande sur le comptoir, le garçon avait enfreint la règle en faisant à mon adresse un petit mouvement énergique du doigt, qui pouvait se traduire par « amènes-toi vite par ici, j’ai quelque chose d’important à te dire ! »…Par ici, c'est-à-dire dans le petit coin des élus, entre la caisse et l’escalier des urinoirs. Comme je suis curieux de nature (je ne suis pas journaliste pour rien), je m’étais empressé d’obéir. Seulement, il n’avait pas pu s’exécuter car des clients étaient arrivés à ce moment, et il m’avait laissé en plan pour les servir. Je m’étais mis alors à causer avec mon voisin de coude.
C’était un type de taille moyenne aux cheveux gris argenté, avec un long visage ouvert, des mains soignées, de belles dents blanches (qui pouvaient être fausses) et un sourire avenant de gynécologue. Le teint bronzé, comme il se doit lorsqu’on exerce cette profession. Il a commencé –je ne sais pas pourquoi –à parler pêche. Je crois qu’il s’est plaint d’avoir trop de travail pour se livrer comme il l’aimerait à ce passe-temps. De fil en hameçon, il s’est lancé sur les grandes aventures de l’océan et j’ai appris ainsi qu’il était le descendant d’une famille de Terre-neuviens, qui avaient affronté toutes les mers du globe. En passant, il a mentionné le nom d’Anticosti. Il m’a décrit cette île de l’estuaire du Saint-Laurent comme une sorte de grande réserve naturelle, protégée par des récifs sournois, -sournois car on ne les voit pas, ou trop tard quand on est dessus. Pour finir sur une note plus sympathique, il m’a vanté les mérites de l’endroit pour les pêcheurs en rivière, chasseurs et autres amateurs de vastes espaces forestiers. L’île en serait en majeure partie couverte. Ce qui explique que ses habitants -350 têtes au mieux- se sont reconvertis à des activités plus sédentaires : trappeurs, guides, trafiquants en peaux. Il m’a dit aussi qu’on y trouvait des milliers d’animaux sauvages, cerfs, chevreuils, oiseaux migrateurs tels que oies et outardes, que ses rivières regorgeraient de saumon, et qu’on y ramasserait les langoustes à pleins paniers sur les récifs. Quand j’ai raconté cette histoire à Lucien Bigodet, il en a eu les yeux qui s’humectaient d’appétit. Mon directeur est un petit homme replet, que je soupçonne d’envisager la nature comme un vaste garde-manger. Quarante-huit heures plus tard, j’étais dans l’avion qui volait vers Montréal. Sans photographe cette fois-ci –ce qui n’est pas dans les habitudes de mon journal-, mais chargé de préparer le terrain pour qu’on y envoie un par la suite. En ses débuts, Hebdo Magazine changeait de formule tous les ans. Cette année-là, mon journal expérimentait l’étanchéité de deux métiers distincts liés au reportage : le rédacteur et le photographe. La direction avait décrété, que l’auteur du texte n’avait rien à faire avec l’auteur des photos. Le résultat fut surprenant, aussi se dépêcha-t-on de revenir, l’année suivante, à l’ancienne formule. Bref ! Bigodet me laissait partir seul pour Anticosti, la mort dans l’âme, avec pour recommandation de lui ramener le premier animal comestible que je jugerais assez frais pour supporter le voyage du retour. Quelques minutes avant que le petit bimoteur, contre quoi j’avais échangé ma place dans un jet à l’aéroport territorial de Montréal, se pose à Port-Menier, sur une espèce de champ pelé, j’ai pu admirer, par le hublot, la toison vert sombre qui recouvre presque entièrement le relief. Elle se découpe d’un trait net sur le bleu violacé de l’océan, sans transition de rochers ou de plages. Une digue végétale qui tient en respect les éléments. Je m’aperçois, à mesure que nous nous approchons du sol, que le pays est plat, si plat que le point culminant semble être son phare qui marque la limite de la forêt. Je me suis promis, en mettant le pied à terre, d’aller voir tout cela de plus près. Mais d’abord, quelques mots sur Jack Lesclapart, le propriétaire de la pension où je passe mon séjour. Il m’attendait sur sa moto, au bout du terrain où l’appareil avait fait en cahotant un nouveau tour de piste, pour se calmer de ses émotions. Une Norton 750 bleue, modèle Commando s’est mise à rouler vers lui aussitôt qu’on s’est arrêté. Ce que j’ai trouvé un peu scandaleux, car j’aurais pu être chargé de bagages…« Bleu d’époque ! » a déclaré son chauffeur, en guise de bienvenue. « Bouchon d’époque ! » a-t-il ajouté deux minutes après, en coinçant mon sac mou contre le réservoir. Le temps d’attacher un casque et d’enfourcher la vieille selle de cuir (je présume également d’époque) et nous foncions à 180 au compteur, à travers le paysage. Jack Lesclapart n’est pas seulement peu causant –un taiseux, comme on dit ici-, il lui arrive aussi de se montrer insupportablement autoritaire. Je m’explique ! J’ai constaté, en consultant une carte topographique de l’île, qu’il existe sur sa côte un lieu au nom étrange : la baie Innommée. Aussitôt, mon imagination s’est mise à travailler dare-dare. Je me dis qu’il doit y avoir une bonne raison pour cela. Innommée ? Est-ce qu’on aurait oublié de lui donner un nom ? Ou bien est-ce son nom, pour une raison qui m’échappe, sans doute liée au lieu ? Ou à une chose, devant quoi la raison humaine se bloque, refusant d’apporter sa caution ? Comme on dirait d’un fléau inconnu, du cinquième cavalier de l’Apocalypse ? Les Grecs avaient bien interdit, sous peine de mort, à quiconque de prononcer le nom de l’incendiaire du temple d’Ephèse. Et bien, Jack Lesclapart, lorsque je lui demande de m’y emmener : C’est Niet ! Sans commentaire. Ce n’est pas qu’elle soit difficile d’accès, cette baie, ou trop éloignée de l’endroit où nous sommes. Elle serait juste en face, d’après ce qu’on m’a dit à l’auberge, de l’autre côté du bras de mer. Par temps clair, on l’apercevrait même très bien, depuis la cabine du phare. Et bien, quand je demande à mon hôte (qui en est le dépositaire, en l’absence d’un gardien) de me prêter sa clef pour y monter : C’est encore Niet ! L’entêtement, je suppose, est un trait de caractère qui va de pair avec le métier de trappeur. Chaque fois qu’il me voit prêt à sortir, les bottes aux pieds et le sac dans le dos, avec l’intention de me rendre au moins jusqu’au phare, comme je le lui explique sans m’énerver (lequel phare est à portée de voix de la fenêtre de ma chambre), il se lance dans des raisonnements embrouillés -où la raison n’a aucune place -, pour m’en empêcher. Soi-disant, c’est dangereux de s’y aventurer tout seul, parce que là commence la forêt. Je dois attendre qu’il ait un moment de libre pour m’y accompagner. Ce qui n’arrive jamais, car il a trop à faire à l’auberge, où il est seul, avec un cuisinier chinois, pour s’occuper d’une vingtaine de bûcherons. Lesquels arrivent tous en même temps, à la même heure, affamés comme une meute de loups, commandent tous le même repas, qui se doit d’être solide, et s’en vont en laissant la salle à manger dans un état indescriptible. Il y avait bien dans le temps, m’a raconté l’un d’entre eux, avec qui j’échange quelques mots du fait que nous partageons la même table, une Madame Lesclapart qui dirigeait l’auberge avec une main de fer, et même un fils Lesclapart qui aidait en salle lorsqu’il n’était pas à la pêche. Ce que tout cela est devenu ? Il n’en sait rien. Les bûcherons viennent sur l’île que dans la belle saison, quand ils sont chargés de nettoyer les arbres abîmés par la neige. Ce qu’il s’y passe l’hiver, quand il n’y a personne ? Seule la forêt le sait… et les quelques habitants fixes, qui restent calfeutrés dans leurs maisons en attendant la fonte. En plus, mon aubergiste prétend qu’il faut une autorisation spéciale pour visiter le phare. Bref ! Je suis là depuis trois jours, claquemuré dans son établissement, à me morfondre dans ma chambre, en écoutant les chevreuils grignoter les sangles de mon sac à dos, que j’ai mis à éventer dehors sur la corde à linge. Une parenthèse. C’est la première fois que je vois autant de gibier, et aussi peu farouche. J’en ai fait part à mon voisin de table, qui m’a expliqué qu’il s’agirait d’une espèce de cervidés originaire de Virginie, qu’un Français aurait introduit sur l’île, il y a très longtemps. Qu’il s’appelait Menier et qu’il était fabricant de chocolats. Qu’il aurait acheté cette île pour épater ses copains et qu’au début il y venait avec eux pour chasser l’ours brun. Comme bientôt ils étaient tous devenus des descentes de lit, il se serait dit qu’il fallait les remplacer par des cerfs, si l’on voulait que l’île continue à avoir un quelconque intérêt pour lui. Il en avait fait venir une poignée du continent. Un type au comptoir, qui écoutait notre conversation, a même prétendu qu’il y en avait plus de 120.000 aujourd’hui. « Vous n’avez qu’à vous balader en forêt, pour ramasser des andouillers ! » a-t-il déclaré, en mimant le geste de se baisser. En dépit de la chasse intensive qui se pratique ici pour attirer les touristes, et des hivers rigoureux qui se chargent d’éclaircir le cheptel, leur multiplication serait un vrai casse-tête, tant pour la nature que pour les hommes. Ces derniers sont obligés de protéger leurs vivres et même leurs maisons, en se barricadant devant ces bestioles envahissantes. « Croyez-moi ! a-t-il ajouté : Les gens d’ici, on leur casse le moral quand on passe Bambi à la télé ! » Qu’est-ce que je retiens de tout cela ? D’abord, que la forêt environnante peut être un lieu agréable d’excursion, si je réussis à détromper l’attention de mon aubergiste. Deuxièmement, que ce n’est pas la peine de me mettre en quête d’une boutique de souvenirs, puisque je vais trouver sur place de quoi faire le bonheur de mes amis avec des andouillers. J’imagine l’épidémie de portemanteaux qui va frapper mon entourage à Paris. La mise en œuvre de mon plan, n’est plus qu’une question de stratégie. Le lendemain, je me suis levé de bonne heure, alors que toute l’auberge dormait -même les bûcherons n’avaient pas encore fait entendre les rugissements qui marquent habituellement leur réveil. Je me suis habillé rapidement, alors que le ciel commençait à peine de bleuir. J’ai enfilé mes bottes ; j’ai pris mon sac à dos que j’avais préparé la veille, et je me suis glissé dehors, par la fenêtre de ma chambre qui se trouve, dieu merci, au rez-de-chaussée. Sans faire de bruit. Direction, le phare et la forêt ! Le phare n’a aucun intérêt. C’est un phare blanc et rouge, comme ceux que j’ai déjà eu l’occasion de voir en Bretagne, avec son œil qui tourne dans la nuit. Mais, le sentier qui mène dans la forêt commence à trois cent mètres. Quand je pense qu’il m’aura fallu trois jours pour les franchir ! Vous auriez du mal à imaginer la sensation d’euphorie qui s’est emparée de moi, lorsque je me suis enfin approché des premiers arbres. Il faisait encore noir. Seule une faible clarté guidait mes pas. Je n’aurai su dire alors si j’étais parti pour une excursion d’une heure ou de quelques jours. J’avais fourré dans mon sac une carte de l’île, un paquet de biscuits salés, une bouteille d’eau et de quoi me couvrir si d’aventure j’étais surpris par un orage, bien qu’on fût au début de juin et que la journée s’annonçât radieuse. Je marchais sans repère, dans la clarté naissante qui traçait devant moi la bande étroite d’un sentier phosphorescent. Sous les semelles de mes bottes, la mousse humide et les brindilles sèches craquaient mollement. Un rêve, que le silence profond rendait encore plus excitant. Le bûcheron du comptoir avait raison, je n’étais pas seul. Je ne veux pas parler de tout ce qui gratte, fouille, farfouille ou grappille, sous le couvert des arbres, du corbeau qui sautille en poussant son cri lugubre, du piaillement du passereau qui s’enfuit en jetant l’alarme : Qui Vive ! vive ! vive ! vive... Du chevreuil qui m’escortait de son pas léger, derrière les fourrés, si peu farouche, qu’en l’apercevant je sortis de mon sac le paquet de biscuits, pour l’engager à se rapprocher. Il fit mine d’être surpris de mon audace et recula de quelques pas, mais pour mieux s’arrêter. Une dernière fois, je me retournai pour apercevoir le plumeau blanc de sa queue, qu’il agita avant de disparaître derrière les branches. Je le laissais partir sans regret. Il était trop grand pour le ramener à Bigodet. Un coup d’œil sur ma montre me dit qu’il est six heures. Le sentier a quitté le littoral pour s’enfoncer dans le taillis. L’air a changé de consistance. Il fait soudain plus frais. A l’odeur de goémon et d’eau croupissante, se mêlent des relents de cave et de vieux bouquins moisis, qui me rappellent ce bout du trottoir de la rue Vavin, quand je passe devant cette maison triste, aux volets toujours fermés. Les branches des épinettes s’entrecroisent pour former un toit, à deux mètres du sol. Je marche dans une clarté diffuse, sous-marine, au milieu des tourbières. Tout est mousses, feuilles pourries, végétaux croupissants. Ce que je prenais d’abord pour des cailloux, sont de grosses racines dans lesquelles se prennent mes pas. Oubliées par l’hiver, des plaques de neige trouent la pénombre de leur masse blafarde, m’obligeant à les escalader pour poursuivre la marche. A un détour du chemin, un petit monument élevé à la mémoire du navigateur Louis Jolliet. Plus loin, la tombe d’un certain Olivier Gamache, né à l’Islet en 1787. Mort sans date. C’est un type, m’a-t-on raconté à l’auberge, qui pillait les épaves des bateaux échoués et trafiquait en contrebande. On dit encore, qu’il se refaisait une santé tous les matins en avalant cul-sec un grand verre de rhum suivi d’un verre d’eau. Il serait mort un jour d’avoir oublié le second… Une autre histoire se raconte, à quelques centaines de mètres de là, celle d’Henri Menier. Une tourelle de pierres, la base d’un pylône rouillé, un bout de vitrail et quelques carreaux de faïence jaune et bleu scellés dans une plaque de ciment : « En cet endroit sauvage, un caprice de milliardaire, passionné de chasse, a élevé une maison de style normand ou norvégien, la Villa Menier, qu’on avait surnommée « le Château ». Commandée au constructeur de ses usines de Noisiel, Stephen Saulvestre, elle fut ornée d’objets fastueux, de meubles et d’étoffes, qui n’auraient pas déparé une riche demeure parisienne vers 1900. En particulier, un mobilier scandinave sculpté par l’architecte Borgensen. Tout a disparu dans l’incendie qui ravagea la demeure, dans la nuit du 3 octobre 1953. ». Sur l’un des grands panneaux sculptés, ornant l’entrée de la pension Lesclapart, j’ai bien remarqué une fougueuse Chevauchée des Walkyries. Son bois est d’un beau brun roux, aussi luisant qu’une porte de sacristie. Où est passé le reste de la Villa Menier ? Sans doute chez le curé. Mais, comme l’église a elle-même brûlé. Les habitants ont dû se partager ses vestiges. On n’aime pas parler de ça ici, du temps où Monsieur Menier était le seigneur de l’île. Il l’avait achetée, comme il l’avait fait avec le château de Chenonceaux. Parler de lui ici, c’est parler de son contremaître, et Georges Martin-Zédé n’a pas sa place dans les cœurs. Un triste personnage, dont le nom pourrait figurer dans une anthologie d’Emile Zola. Le type même de l’administrateur de domaine, brutal et odieux. Plus dur que son maître. Le vrai maître de cet endroit, où Henri Menier n’a dû venir que deux ou trois fois dans sa vie ! On m’a raconté qu’il était si intransigeant avec les règles instaurées pour protéger la réserve de chasse, qu’il en faisait bannir tout individu surpris à les enfreindre. Comme l’on renvoyait à l’époque un domestique surpris à dérober… Ce qui équivalait à Anticosti, à se voir chasser du Paradis. Le riche chocolatier assurait une existence confortable à ses administrés. C’était la moindre des choses après qu’il les ait obligés à quitter la Baie Sainte Claire, où se concentrait, avant son arrivée, l’activité maritime de l’île -quelques familles de Terre-neuviens qui vivaient-là de la pêche-, pour les transporter à une quinzaine de kilomètres à l’ouest, dans un lieu offrant plus de fond pour son yacht. Au milieu des espaces déserts, quelques traces de pavés, les vestiges rouillés de vieux rails qui servaient à haler les wagonnets de poissons jusqu’aux hangars de salaison. Un sympathie, presque alchimique, entre deux maisons en ruines : portes et murs disloqués par les tempêtes, bardeaux des toits arrachés, partout l’herbe, la mousse et les cailloux… Au premier étage de l’une, un rideau agité par le vent, et tout autour la baie, silencieuse. Un grand lac immobile, cerné par la frange sombre de la forêt. Que s’est-il passé dans ce décor de western ? Le massacre de ses habitants par les Indiens Mohawaks ? Un drame à la Hitchcock ? La réalité est plus prosaïque : deux familles de Terre-neuviens ont refusé d’obéir à l’oukase de Monsieur Menier, préférant rester chez eux. Deux maisons irréductibles, encore debout au milieu d’un fantôme de village. Au bout d’une vingtaine de minutes, je débouche sur une voie, large et droite, qui coupe en deux l’étendue des arbres. Je prends à gauche, pour me conformer à la direction que je pense suivre depuis Port-Menier, en me disant que, dès que je croiserai de nouveau le tracé du sentier, je repartirai dans la forêt. J’ai fait à peine un kilomètre sur cette route, qu’une vibration curieuse me fait dresser l’oreille. C’est comme un vrombissement qui grandit derrière moi et que j’identifie bientôt comme le bruit mécanique d’un engin fonçant à toute allure sur sa trajectoire. Lorsqu’il s’arrête enfin à ma hauteur, je reconnais dans un nuage de poussière la Commando « bleue d’époque » de Jack Lesclapart. - Hey ! Le F’anzoué ! C’est pas des façons d’nous fôsser compagnie, d’bon matin ! crie la tête de son propriétaire, toute congestionnée sous son casque ridicule. J’essaye de conserver un peu de sang-froid. La froideur n’est pas de mon partage : - Vous croyez que je suis venu à Anticosti, pour faire une cure de sommeil ? - Et tu vas où comm’ça avec ton sac, avant l’café ? - Visiter votre île… - T’es au Québec, l’ami ! Pas à Gou’gou’naland ! La remarque me laisse perplexe. Il cherche visiblement à m’intimider. Je réponds : - Ne vous en faîtes pas ! Je vais marcher sur cette route, jusqu’à ce que je trouve un coin pour me reposer et écrire. J’ajoute sur un ton plus ironique : Je ne sais pas si vous avez compris, que je suis ici pour un reportage ? Cela ne l’empêche pas de continuer sur le même ton : - J’voud’ais pas t’gâcher ton talent, mais c’est intê’dit de mâ’cher sur la ‘oute ! Je ne comprends pas. Mon interlocuteur semble être fâché avec les r. Il les remplace par une autre consonne (de préférence un l) ou laisse tout simplement un blanc, qu’il prononce comme un h aspiré. Ce qui donne, avec l’accent québécois : la liviê’ de la Lout’ pour la Rivière de la Loutre. Il poursuit : - Des fois qu’un camion t’ balance un caillou sul cit’lon en passant, tu vas comp’lende pou’ quoi ! - A part vous, je n’ai encore croisé personne sur cette route… - T’en fais pas, c’la va veni’! Elle fait b’en deux cent miles ! A la réflexion, je trouve qu’il a raison. Je n’ai pas pensé aux distances dans ce pays. En plus, si je m’aventure trop loin, où vais-je passer la nuit ? Je n’ai même pas assez de vivres… Je bluffe, pour m’en sortir : - Ne vous en faîtes pas, je trouverai bien un coin dans la forêt, quand je serai fatigué de marcher. - C’a m’étonne’ait ! C’est fô’mellement intê’dit de mâ’cher dans la fô’êt ! - Je n’en crois pas un mot… - Aussi v’ai que je m’appelle Jack ! Des fois qu’une b’anche d’a’be tomblait su’ ta tête ! Ou qu’une bête fôve avec l’intention, bien natu’elle, d’te manger tout clû ! L’homme se montre soudain généreux en paroles. Il m’en dit plus en trois minutes, qu’il ne l’a fait en trois jours. Je l’arrête : - Si je vous ai bien suivi, je n’ai que le droit de rester bouclé dans ma chambre ! Je peux écrire, au moins ? Ou bien c’est aussi fô’mellement intê’dit ! Il pousse un profond soupir de découragement : - J’sens tantôt que vous êtes venu pour m’appô’ter des ennuis ! - Pas du tout ! Je suis ici pour travailler. J’ai un article à écrire sur votre île, pour un grand magazine français ! On me paye pour cela, Monsieur ! Et pas pour faire des vacances… Aussi agréable que cela soit ! Il se gratte le menton : - Dans c’cas, faut mett’e un casque et que j’te t’ouve un plan plus détaillé que l’gadget, que t’as là ! fait-il, en montrant la carte de l’île que je tiens dépliée devant moi. Il hésite encore une poignée de secondes, avant de m’inviter à monter sur sa moto. - Où est-ce qu’on va ? - Fai’le le tou’ de l’île ! Bân Diieu ! Comme si j’avais qu’ça à fou’te ! - C’est vrai que vous êtes seul, pour vous occuper de l’auberge… Il me lance un regard noir : - Allez, let’s go Môsieu’ Olive ! On va passer pour des neuneus, si ça continue ! Jack Lesclapart a une façon d’attaquer les virages dans les canyons, qui me fait penser qu’il a aimé le film Apocalypse Know. Il fonce entre les falaises, pour redresser son cap, à la dernière seconde, avec un rugissement de joie : Yaaaô-ooooo !!! Je n’aurais jamais dû monter sur cette machine… Notre razzia chasse des rochers une nuée d’oiseaux, qui s’égayent dans les airs avec des cris stridents. Contrairement à mon impression du début, Anticosti a plein de reliefs creusés par les rivières, comme la Jupiter qui serpente, coulée de verre entre les parois verticales des schistes. Mon chauffeur a décidé de s’arrêter sur une grosse pierre plate, au-dessus d’une chute. Il fait une matinée de roi. L’air est aussi pur que du cristal et le soleil brille au-dessus de la forêt. Le calme splendide au milieu des sapins et des épinettes, à peine traversé par l’appel monotone d’un oiseau signalant notre présence en quatre temps, un court et trois longs : Tuït ! Tuïïït ! Tuïïït ! Tuïïït ! L’pinson à gô’ge blanche, fait mon compagnon. En bas, c’est la coulée d’or liquide qui s’écrase, trente mètre plus bas, dans un vacarme assourdissant. La Chute Schmitt a la forme d’un grand buffet d’orgue, avec son front supérieur en tuyaux verticaux et des centaines de petites consoles qui font rebondir l’écume jusqu’au bassin du déversoir. Une haute colonne de buée blanche s’élève du fond, traversée par les couleurs du prisme qui dessine la courbure d’un arc-en-ciel. Et puis, c’est de nouveau le calme. Le torrent a retrouvé ses esprits. Il poursuit son cours entre les jaunes topaze, les béryls, les turquoises, les saphirs, des milliers d’escarboucles, selon qu’il glisse sur les cailloux ronds ou se fraye un passage entre les roches plates qui descendent en larges marches dans les profondeurs de son lit. Jusqu’aux fosses, couleur d’émeraude, où le saumon attend le moment propice pour remonter le courant. Paradis des pêcheurs (mon voisin de comptoir ne m’avait pas menti), mais aussi des loutres, de l’aigle à tête blanche qui plane, tout petit point là-haut, avant de se laisser tomber en piquet sur sa proie. A quelques kilomètres en amont, le Camp Jupiter 30 se niche dans un coude de la rivière. Abritée par les parois abruptes d’un canyon, la fosse aux saumons se trouve à une centaine de mètres du chalet de pêche. Quelques embarcations prennent un bain de soleil sur la grève. Mon guide me propose d’en réquisitionner une pour descendre son cours. Nous nous laissons porter, entre les feuillées. De temps en temps, un caillou se détache de la muraille verticale pour tomber dans l’eau, avec un bruit mat qui ne trouble même pas le silence. Le remous clapote doucement contre la coque de notre canoë. Parfois, un mouvement plus nerveux nous entraîne, le murmure du courant se fait plus rapide, les sapins défilent plus vite. Nous passons des petits rapides, secoués par les remous. Et puis, c’est de nouveau le silence et nous retrouvons les eaux placides et les grands arbres qui s’inclinent majestueusement sur notre passage. La rivière serpente, paresse, hésite, comme si elle cherchait son chemin vers la mer. Sa couleur varie à mesure qu’on avance. Suivant le lieu et la profondeur du courant, elle est jade, mousse, bouton d’or. Soudain turquoise, elle vire, l’instant d’après au saphir, toujours avec cette limpidité qui fait une gemme du moindre caillou. Jack Lesclapart a réponse à tout : - C’est quoi ces pierres dorées que j’aperçois au fond de l’eau ? - Du calcai’ gris ! Un composé de base pou’l béton ! Il dit aussi des choses plus élevées : - Tu l’vois là-haut ? Ct’ê un aigle ! Ces zoiseaux n’battent pas des aîles ! ê’planent, comm’ si ê savaient quêque chôse que les aut’ n’ont pas cômpli ! C’est curieux, mais l’humeur de mon compagnon est aussi changeante que le cours de la rivière. Il y a un instant, il s’amusait comme un gamin à manier la pagaie au milieu des remous et le voilà soudain sombre et préoccupé. Je comprends qu’il ait d’autres urgences, que faire découvrir son île à un journaliste français ; mais, pourquoi m’avoir alors proposé cette virée en moto. Pourquoi prendre le temps de s’arrêter partout, s’il est pressé ? Jack Lesclapart est un drôle de type. J’ai l’impression qu’il voudrait tout me montrer et, en même temps, qu’il a hâte d’en finir. Sur la côte nord, il tient à m’emmener en un lieu, qu’il me décrit comme extraordinaire : la cascade Princeton. L’instant d’après, c’est la Chute de Vauréal, puis le Cap de la Table, la Pointe du Rabast… ça n’en fini pas ! Partout, c’est un peu la même chose : un vieux phare, quelques maisons en bardeaux au bord de la falaise, comme des jouets sagement rangées autour d’un lit d’enfant. Accrochés à une corde, des cirés jaunes s’agitent dans le vent. Des caisses à homards sont empilées dans un coin. Les pêcheurs sont sortis en mer et l’on ne voit même pas leur chalutier du sommet du phare. Le temps a viré à l’orage. Des gros nuages s’amoncèlent dans le ciel et un vent glacial couche les buissons d’épinettes. Jack a voulu pourtant me montrer encore un endroit, le dernier avant de rentrer à Port Menier… Une petite baie sans nom, perdue au bout d’un terrain vague avec, sur des centaines de mètres, des débris de bateaux. Une décharge marine où s’entremêlent les caisses à homards, des lambeaux de filets, des câbles rouillés, des branches et des troncs d’arbres que la mer a rejetés. Dans ce spectacle de désolation, une vieille croix penchée par le vent, sur laquelle on peut encore lire quatre mots en Anglais : What sadness. What pity. Elle rappelle le drame qui s’est déroulé ici. On sait peu de choses du naufrage du Granicus. Il se perdit dans les récifs, et l’on ignorerait encore dans quelles conditions terribles ses rescapés survécurent, sans le rapport du capitaine qui partit à leur recherche un an plus tard. - Tiens ! Jette un œil là-dessus ! dit Jack, en sortant de sa poche un petit carnet noir et rouge. « Le premier objet qui frappa nos regards, écrit Basile Giasson qui avait accosté là avec quelques hommes d’équipage : fut une robe de soie qui avait de toute évidence appartenu à une femme et, tout auprès, un vêtement d’enfant. Ils étaient couverts de taches de sang et la robe lacérée de coups de couteau sur le corsage, à la hauteur de la poitrine ». A quelques centaine de mètres de cette macabre découverte, ils trouvèrent une chaloupe, qu’on avait mise à l’abri, ainsi qu’une hutte en planches qui pouvait avoir servi de refuge aux rescapés… « A peine eûmes-nous poussé sa porte, qu’un affreux spectacle s’offrit à nos yeux : des débris de cœurs, de boyaux, des rates, des foies, des fressures, gisaient partout sur le plancher, comme à l’étal d’une boucherie. Accrochés au plafond, six cadavres éventrés pendaient, la tête coupée ainsi que les jambes et les bras, à la jointure des articulations. Un travail soigné. Un bout de bois tenait leurs cuisses écartées… » L’auteur en verve ajoute : « Nos cheveux se hérissèrent et notre courage faillit nous manquer, à la vue de telles horreurs… » Il poursuit néanmoins : « Ce qui nous parut fort étrange, c’est que tous ces cadavres avaient une tranche de chair, d’une largeur de sept à huit pouces carrés, enlevés sur l’intérieur de la cuisse. » Mais, ce qui frappa l’attention du capitaine, en se hasardant plus avant dans la cabane, c’est une épouvantable odeur âcre venant d’une pièce un peu à l’écart, ainsi qu’un bourdonnement régulier, comme d’une machine bien huilée qui tournerait tranquillement, sans qu’on ait à la surveiller. C’était toute une batterie de marmites et de casseroles, sans doute récupérées de l’épave du bateau, qui ronflaient doucement sur le feu : « Dans l’une d’elles, on avait mis des jambes à cuire ; dans l’autre, des bras humains, de sorte que les pieds et les mains affleuraient à la surface du bouillon, entre les plaques d’écume brune… » Le capitaine Giasson est un auteur réaliste, à qui les détails scabreux ne font pas peur : « Les mains surtout, dont certaines étaient à demi rongées, étaient tournées la paume en dehors, comme si elles imploraient miséricorde…» Ce n’est pas fini ! « Des coffres étaient remplis de chair humaine salée, avec autant de soins qu’un quart de lard ; d’autres, fumée comme des jambons ou des guirlandes de saucisses. » Enfin… « En ouvrant la porte d’un réduit, qui était certainement une chambre à coucher, nous découvrîmes un homme tout habillé, couché dans un hamac et qui semblait profondément dormir. Il paraissait tellement tranquille, qu’on aurait pu entendre son ronflement, s’il n’avait été mort… Pas depuis bien longtemps ! Cela avait dû se produire, au plus une heure avant notre arrivée. A ses côtés, se trouvait un grand couteau, dont le manche était enveloppé d’un mouchoir. Un examen plus attentif nous apprit qu’il s’agissait du cuistot du Granicus, un colosse exceptionnellement fort et musclé… Nous fûmes convaincus qu’il était mort subitement d’une indigestion ». Le type s’était crevé la panse en mangeant les rescapés de son naufrage. Mon éclat de rire, en refermant le carnet, est une saine réaction de défense. Ce maître queux qui essaye de survivre à la fortune du pot, en accommodant la chair de ses compagnons d’infortune. Ah !Ah !Ah ! C’est trop drôle… On passe de l’horreur anthropophage à la gastronomie aux fourneaux ! Pourquoi pas une potée paysanne au lard de passager de 2eclasse? Une soupe au petit salé d’orpheline, agrémentée de gros haricots blancs, avec des Soissons de matelots… je vous les recommande. Après ça, on pète au lit comme un ronsin ! Je rends le petit carnet noir et rouge à son propriétaire, qui le fait aussitôt disparaître dans une poche de son k-way, visiblement désappointé par mon attitude. C’est curieux, comme la force d’un sentiment est souvent une question de nuance. Ce qui est excessif rate le plus souvent son but. Dans ce coin perdu, au milieu d’une nature hostile, de ces épaves de bateaux, dans cette île d’Anticosti toute entière, il y a quelque chose d’invraisemblable, de dramatique, mais de théâtralement dramatique ! Jusqu’au nom, la baie Innommée, qui sonne comme une mise en scène, et cette croix shakespearienne avec ces mots qu’aurait pu prononcer Lady Macbeth : What sadness. What pity ! Au fond, cette île est un film baroque avec sa séquence gore, la bonne vieille malle sanglante des films d’Agatha Christie… En allant vers notre moto, rangée à la lisière de la forêt, en surplomb de la grève, j’ai aperçu un poteau blanc, que j’ai reconnu pour un mât de navire échoué. Un petit écriteau y était fixé par deux têtes de punaises rouillées. Ce n’était plus qu’une chose racornie, brûlée par le sel et le soleil, déchirée par le vent, sur laquelle on voyait une tache sombre, comme un caillot de sang qui se laissait encore déchiffrer : Je suis chrétien, veuillez appeler un prêtre s’il m’arrivait un accident, ainsi qu’un prénom : Vincent. - C’tait mon fiston… a balbutié mon guide, gêné : L’avait vingt-deux ans. Sur le bois encore solide et qui avait dû essuyer bon nombre de tempêtes, on lisait aussi le nom du bateau. Il s’appelait le Roule-Roule. Nous avons repris en silence le chemin de l’auberge. Jack a bien essayé de crâner, en poussant sa Norton Commando dans les virages. Mais le cœur n’y était plus. Je m’en voulais de l’avoir entraîné dans ce lugubre pèlerinage. Notre retour a été difficile, car la tempête a finalement éclaté et nous sommes rentrés trempés. Je me reproche de n’avoir pas su lui dire, combien j’étais désolé de ce qu’il s’était passé. Il m’aurait répondu, que je ne pouvais pas savoir. A quoi bon, d’ailleurs ! Le mal était fait… Est-ce à cause du nom du bateau, qu’il ne prononçait plus les r ? Je partais le lendemain pour la France.
La Vierge aux yeux crevés
A onze heures du matin, c’était le seul café ouvert sur la Plaza de Cuba. Le soleil commençait à réchauffer sa terrasse et le garçon sortait les tables et les chaises. Au comptoir, les premiers clients ne savaient pas où mettre leurs pieds pour se garer des coups de la serpillière d’eau sale qu’une matrone en noir passait sur les carreaux.
Le type m’avait repéré quand j’étais entré et, s’arrachant à la chaise qu’il occupait de tout son large, lui et sa boîte à cirages, il s’était dirigé vers moi. Ses yeux mornes m’avaient toisé avant de m’aborder :
-Zapatos ? avait-il fait en posant sa boîte devant mes chaussures. J’hésitai. -Pourquoi pas… Cuanto ? Il s’était assis sur sa boîte, après l’avoir ouverte sur le côté pour en tirer un chiffon et un tube de cirage. Puis, il s’était emparé de mon pied, comme d’une chose qui lui aurait toujours appartenu, avait bloqué deux petits bouts de carton entre le cuir et la chaussette et envoyé deux giclées de cirage, qu’il se mit en devoir de répartir avec son chiffon. Je le laissai faire, en me disant que cela ne pouvait pas être bien cher. Et même, si cela devait me délester de quelques centaines de pesetas, j’aurais eu l’expérience d’un authentique limpiabotas de Séville. Tout en frottant le cuir, il entama la conversation : -Vous êtes ici pour l’expo ? Que répondre à une question affirmative ? -Oui, fis-je, en hochant la tête. Il ajouta : -Comme tous les étrangers, en cette saison. -Claro, hombre ! répondis-je, moins pour l’intérêt de ce début d’échange, que pour le plaisir de pousser une exclamation en cette langue que je n’ai pas eu souvent l’occasion de parler depuis mon enfance. Il mâchonna quelques paroles que je ne compris pas, avant de reprendre : -Touriste ? -Non, journaliste. Il émit un petit rire : -Ah, la belle vie ! Toujours en voyage, de l’argent plein les poches. Toutes les femmes pour toi... Je l’arrêtai : -C’est une façon de voir les choses. -Claro hombre, claro ! Et, hésitant entre le tutoiement local, qui n’engage ici aucune familiarité et un « vous » qu’il nuançait d’un fringant Caballero, pour le rendre moins distant : Qu’est-ce que vous êtes venu faire ici, Caballero, si ce n’est pas indiscrétion ? Je lui mentis alors et il faut en chercher la raison dans le fait qu’il faisait beau, que je ne connaissais pas le quidam et que je me foutais complètement de la conversation… Mais surtout, qu’il faisait beau, comme il peut faire beau à la fin du printemps, dans un pays du sud. Ciel d’émail pur, caresse du soleil, transparence de l’air, pétillement inconnu de mes sens. Je lui répondis : -Je fais des photos de l’Andalousie. -C’est un pays où vivent des gens très bien, dit-il. Mais aussi des salauds comme celui-ci ! Et, il me mit sous le nez la photo d’un type barbu à la une d’un journal local. Je considérai quelques instants la feuille avachie qui ne semblait plus tenir que par l’encre. Il s’agissait, m’expli-qua avec chaleur mon cireur, d’un industriel qui trichait sur la quantité d’huile comestible qu’il produisait, en y mélangeant de l’huile d’avion. Bref, un poison qu’il vendait à discrétion aux commerces et aux hôpitaux, dans un pays qui ne cuisine pas de met sans l’arroser copieuse-ment de cette substance grasse et liquide obtenue par pression des olives ; laquelle, mélangée en l’occurrence à du kérosène, avait supprimé la plupart des gens qui en avaient consommé, ou rendus infirmes à vie. -C’est une chose qui n’aurait jamais pu se passer en Fran-ce, dis-je tranquillement, en lui rendant son journal. Nous avons des règles très sévères, en matière alimentaire. Pour nuancer ce jugement un peu tranché, je glissais une réserve de politesse : Ce qui ne veut pas dire qu’il ne s’en passe pas chez nous d’aussi criminelles ! Et, entraîné par la cordialité de mon interlocuteur, je lui racontai cette histoire, qui avait fait la une des médias chez nous, d’un patron de caisse de retraite qui abusait depuis des années la confiance de ses administrés, pour la plupart des petits vieux aux revenus modestes, au profit de sa caisse personnelle. Aucun rapport avec toute question alimentaire, mais les yeux de mon cireur étincelaient de colère : -Comment s’appelle ce fils de chien ? Et changeant aussitôt de sujet : -Vous avez vu ce temps ? s’exclamait-il montrant la rue encore déserte à cette heure : Et ces femmes ? Vous en avez beaucoup de femmes aussi belles dans votre pays ? Bien que je n’ai d’autre sous les yeux, pour l’instant, que la Vénus Callipyge occupée à laver le café, je lui adressai un sourire entendu. L’homme bomba fièrement le torse pour se présenter : Je m’appelle Mateo! Hijo de la Macarena. Mon grand-père tressait l’alfa en face de la porte de la Soledad. A l’endroit où se trouve maintenant le Novotel. Un regard sur mes pieds m’apprenait que je venais de relever mon standing avec une paire de souliers d’enfer, du genre à fouler le tapis d’une limousine diplomatique. Le type avait vraiment bien travaillé. Il faut dire aussi, que je lui avais offert de la qualité. Ce n’est pas tous les jours qu’on tombe sur des Dinkelmann. Une folie de Catherine (comme la plupart de mes folies), à l’époque où nous avions les moyens. Le monde se reflétait à nouveau dedans, tout neuf. Je posais une pièce de 500 pesetas sur la boîte à cirages. La somme devait être plus que convenable, si j’en crois l’empressement que le type marqua à me remercier : -Muchas gracias, Caballero ! Muchas… Je m’étais de nouveau accoudé au comptoir pour finir mon café. L’homme avait rangé son matériel et, sa boîte sous le bras, il attendait maintenant que je me manifeste de nouveau. Je me tournai vers lui : -Un café? Il acquiesça avec un large sourire et, au garçon qui prenait la commande : -Migué ! avec la permission de ce distingué client, sers-moi un petit café avec une petite goutte de lait. Mais tu la fais légèrement tiédir, qu’elle saisit sinon trop vite le breuvage (avec une grimace tragique), et le café froid ça me donne des aigreurs d’estomac. Ou non ! (il rectifie) plutôt tu me le coupes avec un peu d’eau chaude… Après il est trop fort... Mais, bien chaude, Migué ? Qu’il n’y a rien de pire que du café tiède. Se tournant vers moi : Si le Caballero le permet, tu me le sers avec une petite tartine beurrée, juste un peu toastée d’un côté, et une petite tranche de jambon fumé. Pas du salé ! Qu’il me donne une soif de bandolero. Non ! sers-moi plutôt du Pata Negra ! De nouveau vers moi : Il est très bon leur Pata Negra. Vous n’en mangerez pas de meilleur dans tout Séville… Je m’attendais à ce que le serveur l’expédie au diable, lui et sa commande. Mais ce fut le contraire, il se précipita en cuisine et, quelques minutes plus tard, il posait devant le limpiabotas exactement ce qu’il avait commandé. Ce dernier avait, entre-temps, repris la conversation : -Vous êtes venu avec la télévision ? Comme j’avais oublié mon mensonge, la question me prit au dépourvu : -Non…je prends des photos, dis-je machinalement en montrant ma vieille besace de toile, coincée sous la barre du comptoir. -Alors c’est vous qui avez pris celle de l’Anglaise avec les nichons à l’air ? Il mime des formes généreuses. Ca, pour une paire ! Il ne doit pas s’embêter le prince… Voyant que je ne manifeste pas un intérêt particulier pour la photo en question, il juge plus prudent de s’en tenir aux généralités : -Vous faîtes quoi, Caballero, comme genre de photos ? Je réponds, toujours sans accorder à ces propos de café la moindre importance, ou pour m’amuser de la curiosité de mon interlocuteur : -Des paysages, des maisons, des gens... tout ce qui a un rapport avec l’Andalousie. -Hombre ! s’écrie-t-il alors en faisant tournoyer son bras, comme une muleta devant le mufle du taureau : Vous devez tout photographier, car ici tout est andalou ! Avec ses miroirs faussement vieillis à l’acide, ses fausses boiseries anciennes, son décor d’une banalité déprimante qui se voudrait de style Belle Epoque, l’établissement pourrait aussi bien se trouver dans la zone piétonne de Rimini que sur la rue du Départ à Montparnasse. Tout un symbole, en cette fin de siècle, que celui de cette Espagne qui travaille et qui consomme. L’Exposition universelle est passée par là : le café est italien ; les croissants, français ; les saucisses, de Francfort ; et les parasols, offerts par Coca Cola. Il n’y a que la bière qui soit restée espagnole : le nom de Cruzcampo s’étale dans tous les coins de la ville, et il suffit de se pencher un peu, au comptoir où je me tiens, pour le lire, en lettres énormes, au-dessus des immeubles de la Plaza de Cuba. Le type me tire par la manche : -Vous devez photographier des gitans, Caballero ! -Pourquoi pas ? -Alors, il faut assister à un tablao. L’homme prononce à l’andalouse, en faisant sonner les trois syllabes en un seul son nasal et caverneux, quelque chose comme tao, dont je ne comprends pas le sens. -Hombre ! un festival de flamenco. C’est un petit bonhomme râblé, à la peau mate, avec une face allongée et des cheveux châtains qui rebiquent sur la nuque. Ses yeux, d’un noir presque métallique, ont l’ex-pression accablée des gens qui s’échinent en soute dans la vie. Un sourire d’enfant montre pourtant qu’il prend les choses comme elles viennent. Sa tenue n’indique pas qu’il soit dans le besoin. Je l’interroge : -Tu en connais, toi, de festival, comme ce que tu dis ? -Claro, hombre ! Ce soir, dans mon quartier. -Où c’est ? -Viens pas trop tôt ! Ca commence pas avant minuit… -Quelle adresse ? -Celesto ! Et il me quitte pour aller traîner sa caisse à cirages du côté d’un groupe d’étrangers qui vient d’entrer dans le café. Lorsqu’on arrive dans cette ville, la première chose qu’on constate, c’est qu’elle ne nous offrira pas ce qu’on atten-dait de sa réputation. Il faut descendre vers six heures la calle Asuncion, en croisant les couples endimanchés qui se promènent d’un pas nonchalant, presque oriental - le pas imperturbable du pasodoble - ; entrer dans les cafés où des familles entières sont attablées devant des platées de beignets ; lire l’ennui et le désenchantement sur la plupart des visages ; tandis que sous les arbres du paseo, les oiseaux laissent exploser leur joie obscène dans la touffeur du soir, pour comprendre qu’on a doublé le Cap de Bonne Espérance des illusions perdues. Tout en remuant des réflexions amères, je passe devant une longue façade d’église, ombragée d’eucalyptus. Cent mètres plus loin, je bifurque à droite pour regagner mon hôtel. Le réceptionniste me remet un message. C’est le journal. Je dois rappeler d’urgence le service photo. Comme je n’ai pas assez de batterie sur mon portable, on me passe la communication dans l’une des cabines alignées en face des ascenseurs. La ligne est mauvaise et je ne comprends pas de quoi il s’agit. Il est question de Paris-Match, d’une commande… On finit par me passer Wanda qui m’explique avec son charmant petit accent italien qu’il faut que je prépare, pour un photographe qui arrivera dès que ce sera prêt, une photo de gitans. -Des gitans ? que je fais : Mais je n’en ai pas encore vu un seul ! Son rire résonne à mon oreille : -Pas possible! Tu es bien à Séville ? Je proteste : -J’sais plus ! Ils doivent les cacher… Le rire se fait entendre de nouveau : -Il faut que tu te débrouilles. C’est très important pour Pauwels… On veut doubler Match ! -Vous avez de la veine, que je me suis fait pote ce matin avec un gitan. Elle fait bassement : -C’est à ça qu’on voit le professionnel ! -Vous les voulez comment vos manouches ? -Ben…naturels ! En train de faire la fête : roulottes, robes à volants, guitares, flamenco… tout le cirque, quoi ! Elle poursuit : Et dès que tu as tout mis au point, tu nous préviens pour qu’on t’envoie un photographe… On sait pas encore qui, mais on veut prendre une star : Pinkasov, Abbas, quelqu’un de Magnum ou Eric Lessing. Il nous faut un truc fantastique. Voilà. Il ne me reste plus qu’à retrouver mon cireur de chaussures. Il n’y a que lui qui puisse m’aider. Séville a peut-être été il y a quatre siècles, l’une des villes les plus riches et les plus modernes d’Europe. Depuis, il ne s’est rien passé, sinon un nombre impressionnant de ferias et de semanas santas, et des vestiges de grandeurs, cuits et recuits sur les fourneaux de l’été, qui se confon-dent avec un paysage défiant les lois du temps. Des rues sans trottoirs, tortueuses, profondes comme des ravines, dans lesquelles foncent, à tombeau ouvert, des bus fantomatiques qui menacent, à chaque virage, de s’écraser contre les façades. Des rues désertes qui revien-nent tout le temps sur elles-mêmes, vous ramenant au point d’où vous êtes partis. Tous les endroits se ressem-blent dans la nuit : à droite, le mur d’une école ou d’un couvent, morne, sans ouverture ; en face, des maisons basses, délabrées, avec des balcons en ruines qui se penchent au-dessus de la chaussée. Quelques échoppes étalent leur marchandise, à la clarté d’une loupiotte. Une petite place où pousse un bouquet d’arbres rabougris, une église, une fontaine souillée par tout ce que la désinvol-ture peut sacrifier sur l’autel de la paresse et, de nouveau, un long mur blanc, le long duquel je me hâte, intermi-nable, jusqu’au prochain carrefour. De nouveau une église, une fontaine, un mur… Je marche, sans savoir où je vais, lorsqu’un type déboule soudain de l’ombre. Je le hèle : La Macarena, la maison de Celesto ? Il me montre la rue d’en face en faisant signe de continuer, avant de disparaître par un trou d’où s’exhale une odeur de latri-nes. Au coin d’une porte, des chats se disputent l’offran-de anonyme de quelques arêtes de poissons. Que de bruit, depuis l’appel de ce matin ! Finalement, j’ai eu Pascal, qui m’a confirmé la commande. Il m’a fait observer qu’il y aurait des frais et qu’ils me seraient remboursés à mon retour, sur présentation des factures. Il a bien insisté sur l’importance de la chose. Je crois qu’ils préparent une publication sur les photos de Gilles Granet, en partenariat avec un hebdomadaire parisien, et il leur manque un support graphique pour la couverture. Je n’ai pas réussi à savoir si le DA voulait exploiter un détail, ou la photo dans son ensemble. Lui-même n’en avait pas la moindre idée. Je ne vois pas pourquoi ce n’est pas Granet qui fournit la photo. Qu’est-ce encore que cette embrouille ? Enfin, il m’a fait miroiter le montant d’une pige, qui arrangerait bien mon budget. Il m’a glissé, sans doute pour faire allusion à l’épreuve que je traverse, qu’il allait me faire travailler et que mon avenir au journal ne devait pas me tracasser. Sur ces bonnes paroles… Bonne chance ! Cela fait plus d’une demi-heure que je marche. Et ce sac qui me scie l’épaule. J’ai cru plus prudent de l’emporter. On ne sait jamais, pour peu que mon rendez-vous soit intéressant. Je traverse à nouveau un square, au milieu duquel babille une fontaine. Une arche mauresque, mas-sive et blanche, abrite une image de dévotion. A la lueur d’une veilleuse, je déchiffre : La Macarena. Enfin, un indice. Je dois être dans le quartier que je cherche… mais toujours pas de Celesto. En sondant la nuit, je distingue des silhouettes qui bou-gent là-bas. Une sorte de rumeur me parvient. Je me rapproche. On entend des gémissements, indistincts, comme une longue plainte déchirante. Je m’arrête pour écouter. Ça sort de dessous une galerie. Mes yeux se sont habitués à l’obscurité. Je passe sous un boyau, à peine plus haut qu’un homme. Un marchand de vin sert sa piquette par un guichet, ouvert sous la voûte. C’est la raison pour laquelle, je ne le voyais pas de loin. Un rat de cave éclaire quelques groupes assis sur des bancs, debout épaule contre épaule ou appuyés contre le mur. La porte est close, mais les clients communiquent avec l’intérieur, par une fenêtre garnie de barreaux, dont l’écartement laisse juste passer la main qui tend le verre et saisit la monnaie. Quelqu’un gratte la guitare. Une voix gémit : Me has tomaooo aoo aooo la vida. Yo me mueroooo y con mi sangreee tu vives…Si tu vives iooo me mueroooo Aiiiie, aaaiiie… Mon cireur m’a tiré par la manche. On se serre, pour me faire de la place. Belle, sans âge, puissante comme un rocher sous l’orage, poignante dans sa solitude, comme un chêne brûlé par la foudre, une femme pousse son cri rauque vers les étoiles. A cheval sur un banc un guitariste l’accompagne. De temps en temps, l’émotion parcourt l’assistance. Des cris fusent : Vaya, Pépé ! Cogno ! Toca un poco la guitarra ! Meneate el culo ! Un gobelet atterrit dans ma main. Frais comme le fond de la nuit. Mon voisin m’assène une bourrade : -Bueno, nooo ? Ce n’est pas du velours en fût, mais je réponds : -Muy bien ! Des mains me palpent le dos. A deux mètres de moi, un homme et une femme, les yeux rivés au sol, pleurent et vomissent en se tenant par l’épaule. Désespoir plus pro-fond que l’abîme. Des enfants courent dans tous les sens. Voilà ce que Matéo appelle « un festival de flamenco ». Je réalise soudain que mon compagnon est un gitan. Je lui raconte mon histoire -que je suis rédacteur et non photographe, que mon journal m’a demandé d’organiser une prise de vue de gitans faisant la fête - de l’importance pour moi de cette photo, sur le plan professionnel... -Viens, fait-il, je vais te présenter à des amis ! Et il m’entraîne vers la porte de l’établissement. La faire ouvrir n’est pas une mince affaire. Une fois à l’intérieur, nous nous frayons difficilement un passage dans la co-hue. L’endroit est on ne peut plus rudimentaire : des ton-neaux sur la terre battue, deux types en maillots de corps qui remplissent des gobelets en plastique à un rythme d’enfer. Des planches, calées entre les tonneaux, servent de comptoir. Nous nous approchons d’un groupe en-gagé dans une discussion animée. Visages durs, creusés par la lumière blafarde de l’ampoule au plafond. L’atmosphère se détend un peu avec notre arrivée. Après avoir serré quelques mains, je me retrouve de nouveau avec un gobelet de vin dans la mienne. Matéo a été entraîné dans la discussion. Quelques minutes plus tard et après maints gobelets de ce vin âpre qui vous arrache la gorge, la première fois qu’on le boit, nous sommes rejoints par un grand type rouquin, maigre, la trentaine, le visage plus long qu’un jour sans pain -comme dit l’autre !-, qui semble tomber des nues en écoutant Mateo lui raconter mon histoire de photo. -Il est de San Lucar, me souffle mon compagnon, en nous présentant : Sa mère est la fameuse Paquita Meller, la reine des gitans, que Lorca avait tenue sur les fonts. Le nouveau venu se prénomme Alberto, mais tout le monde ici l’appelle El Avé (du nom de la ligne de chemin de fer, Madrid-Malaga) à cause de la longueur de sa face. -Et pourquoi ton journal veut photographier des gitans ? me fait-il après avoir écouté jusqu’au bout. Il m’est difficile de lui répondre. Je remarque, tandis qu’il me fixe, qu’il porte un petit signe, comme une étoi-le, tatoué à chaque coin extérieur de ses yeux. Je pense qu’il vaut mieux passer pour un touriste de base, plutôt que l’envoyé spécial d’un magazine international. Je me lance dans une explication embarrassée : -Pour nous, Français, les gitans c’est (j’hésite)… Euh ! Le symbole de l’Andalousie… Tout le monde éclate de rire. Le type répond : -Vaya ! C’est la meilleure que j’ai entendue ! Approchant de mon nez sa bouche qui ne sent pas précisément l’eau de Lubin : -Tu ne nous aimes pas ! Il palpe le bout de son nez entre le pouce et l’index : A cause de la cachéta… Ils disent que ce sont les gitans qui la vendent. -Et qui la vend alors ? demande Matéo. -La police ! lance une voix. -Et les gitans s’enfilent l’aiguille... fait une autre. -Qui s’enfile l’aiguille, qui… ? suffoque mon voisin. -La Crevette, pardi ! -Et qui c’est la Crevette ? Un gitan, comme toi et moi. -Parce qu’il n’y en a pas d’autres à s’enfiler l’aiguille ? El Palito, et il n’est pas gitan. Adelina, et elle n’est pas gitane ! -Ecoute-moi ! lance alors El Avé. Je me fous complète-ment que la Crevette s’enfile toutes les aiguilles du mon-de, tant qu’il chante bien… Se tournant vers moi : -Quel genre de gitans cherches-tu ? -Une famille traditionnelle. -Claro, hombre ! et combien de personnes te faut-il sur ta photo ? -Je ne sais pas : Dix, vingt… Disons vingt personnes ! Il se gratte sa tignasse rousse : -C’est peu pour une famille de gitans. Mettons trente ! Rien que la famille la plus proche… Et, où veux-tu la prendre ta photo ? Je réfléchis. Matéo y va de son avis, comme s’il avait passé toute sa vie à organiser des prises de vue : -Dans une maison, ce sera trop compliqué. Une taverne ? ce n’est pas correct pour une famille de gitans… On n’est pas tous des alcooliques ! El Avé dit alors : -Pourquoi pas les environs de Séville, les Marismas ? -Oui ! dans les Marismas ! font les autres, en chœur. Matéo m’explique que c’est un coin de marécages où ils ont coutume de se réunir pour leurs fêtes… -C’est loin ? -Vers l’embouchure du Guadalquivir…une quinzaine de kilomètres. -Tu as une voiture ? me demande El Avé. Et me voilà dans une 205 GTI de location, avec cinq gitans que je ne connais pas et qui se sont peut-être mis d’accord pour me jouer un mauvais tour, voler ma voiture mon portefeuille, ma montre… Que sais-je encore ? Cela fait un moment que nous avons quitté l’autoroute, pour nous arrêter au bord du fleuve. La fraîcheur de l’air marin me fouette le visage. Une odeur d’iode et d’eaux stagnantes me rappelle le parc à huitres. Le coin ne manque pas d’intérêt. A droite, je distingue à travers le scintillement de l’eau, un paysage de dunes, formes blanches maculées des taches sombres de bouquets d’ajoncs. A gauche, c’est le trou noir de la nuit. En levant les yeux, je vois briller une fine écharpe d’étoiles. J’ai lu, quelque part, qu’on pouvait en distinguer plus de trois mille à l’œil nu. Dans mon dos, les gars se chamaillent, au sujet de l’endroit où il faut faire la photo. -Où se couche le soleil ? -Là ! me répond El Avé, en désignant un point vague dans le noir. -A quelle heure ? Il se gratte la tête : -Vers 8 heures 30. -Vous pouvez être ici, tous prêts... une heure avant ? Disons vers 7 heures ? -Une quarantaine de personnes…Ce soir ? C’est impossi-ble, hombre ! Laisses-nous le temps de préparer. -Non, non, après-demain soir… -Avec des femmes, des enfants… -Claro ! -Les femmes en costume traditionnel ? -Claro ! -Et des jeunes filles, pour danser… Mateo mime les mouvements arrondis des bras, les doigts écartés comme s’il jouait des castagnettes : -Tu verras, Caballero, elles danseront à faire baver les démons ! N’oublies pas qu’il nous faut des musiciens… -Claro ! -Deux, et même trois guitares ! Si tu veux, je prendrai la mienne, pour donner de l’ambiance. En été, je joue dans les restaurants de Marbella. On me paye très cher… Il ajoute, pour bien me faire remarquer la faveur qu’il me fait : Mais pas avec toi, Caballero ! -Et des chiens ? que je fais, soudain inspiré. -Hombre ! Là où nous sommes, il y a toujours des chiens. Il soupire. Ne t’occupe pas des chiens, ils viendront bien tous seuls. Mais, dis-moi ? se ravise-t-il : Tu ne veux pas plutôt deux beaux chevaux andalous ? -C’est possible ? Il me décroche un sourire dédaigneux. -Et du feu ? Il faut aussi du feu… -Nous ferons du feu si tu le désires, Caballero. Un, deux, trois feux… -Deux ! Je crois que ça suffira… -Alors, il faudra du bois. Fait-il en jetant un regard circu-laire : Ici, on ne trouvera pas assez de bois à brûler, -Et les hommes ? Je pense soudain à ce détail : Ils seront habillés comment, les hommes ? -Tu les veux peut-être aussi en costume ? J’hésite. Est-ce que ça ne fera pas trop chiqué ? -Pas trop habillés quand même ; il faut que tout ça reste naturel. Quelques détails seulement. -Muy bien ! A tes ordres, c’est toi qui payes ! Je replace tout cela dans ma tête. Est-ce que je n’oublie rien ? Mon pressentiment sur mes compagnons a disparu, mais je commence à sentir la fatigue m’envahir. Mes jambes sont devenues très lourdes et mes idées s’embrouillent. A l’horizon, le ciel commence à se teindre d’une nuance indigo. Il est temps de rentrer. Le gitan ne semble pas de cet avis : -Mais dis-moi, Caballero, toutes ces gens, il va falloir leur donner à boire. Chanter, danser, jouer de la guitare, ça donne soif ! Je l’arrête : Je m’en charge ! -Très bien. Alors, tu penseras à apporter vingt packs de Cruzcampo. -Et, pour les enfants ? fait Mateo. -Ne t’en fais pas… les enfants s’amusent ! Ils ne tra-vaillent pas, eux. Par contre, il faut que tu prennes douze miches de pain blanc. Car il faut bien les nourrir. -Et un jambon… -Deux jambons, Alberto, ajoute un petit gros, aux sour-cils épais et à la tête enfoncée dans les épaules, qui répond au surnom de Macisto : Que les enfants mangent plus que les vers, quand ils sont à la plage ! Le grand Avé approuve en connaisseur. -Vale, pour deux jambons ! fait-il. -Un cousin à moi possède une ferme près de Cuenca, où il élève des cochons … continue le Macisto en question : Il nous fera trois jambons pour le prix de deux ! Tu ne trouveras pas moins cher…Il vaut tous les Pata Negra du monde ! Je suis ivre de fatigue et de paroles. Tout se confond dans ma tête. Il faut encore retourner à Séville et déposer mes lascars, Dieu sait où ? Et il fait grand jour et la photo est pour après-demain. J’ai un instant de découragement. Et l’autre qui n’arrête pas de parler. -Dis-moi, Caballero, et tous ces gens, comment veux-tu qu’ils viennent jusqu’ici ? Il va nous falloir des voitures ! C’est vrai, je n’y avais pas pensé. Le gitan s’est mis à compter : -Voyons… Nous sommes quarante, dis-tu. A six par voi-ture, cela fait… Attend ! Il y a toi… et moi, je ne me suis pas mis dedans ! Il nous faut six voitures, en plus de la tienne ! Son visage se rembrunit, comme s’il voyait surgir une nouvelle difficulté : Il n’y en a pas six parmi nous, qui savent conduire. Il réfléchit. -J’ai une meilleure idée s’exclame soudain un qui n’avait rien dit jusque-là : On va louer des roulottes, comme au Rocio ! Mon beau-frère a un ami qui loue des attelages… Je vais lui demander qu’il nous en loue deux... -Trois ! Il nous en faut au moins trois, Chico ! Avec des chevaux pour les tirer… -Pourquoi pas deux bœufs et deux chevaux ?fait un autre. Je commence à pâlir : -N’avons-nous pas déjà les chevaux andalous ? -Ce n’est pas la même chose, s’offusque Alberto, El Avé : Les autres sont des chevaux de selle. Tu ne peux pas leur mettre un bât. Hombre ! Tu les tues. Des purs-sangs qui sont réservés pour la feria de Jérès. -D’accord pour deux bœufs et les deux chevaux. Mais, on s’arrête là. Il ne faut pas que tout cela me coûte une fortune ! -Ne te préoccupe pas pour le prix, fait Matéo en me caressant le dos. -Un ami de Matéo, s’écrie El Avé, en mettant sa main sur sa poitrine. Et il se met à vomir une bordée d’injures contre Matéo : Cogno !Hijo de puta ! Maricon ! Les autres s’emploient à trois, pour les séparer. Avant que l’ambiance tourne au vinaigre, je prends El Avé à part pour l’interroger : -Combien tout ça va-t-il me coûter ? -Ne t’en fais pas, hombre ! -Mais tu penses que ça peut chercher dans les combien ? Il gratte sa tignasse, comme chaque fois qu’il réfléchit : -Quinientas, quinientas miles ? Non… (il hésite) : Peut-être moins ! J’avance : -Plus de cent mille pesetas ? (on n’était pas encore passé à l’euro). La somme me paraît importante, bien que je ne sois pas encore familiarisé avec le cours. Je crois pourtant me souvenir que, pour l’équivalence en francs, il faut ôter un zéro et diviser par deux. Le calcul est simple, juste qu’en ce moment tout est difficile. Il doit être six heures du matin et je ne pense plus même à dormir, tant je suis fatigué. Je tire un calepin de ma poche, avec un stylo. -Si je divise par deux, ça fait 50.000 pesetas. J’ôte un zéro : 500… 500 francs ? C’est impossible… Les zéros s’emmêlent. Même si cela fait 5.000 pesetas, c’est un prix très raisonnable et que je m’imaginais à peu de choses près… Avec cette somme, ils vivent six mois, ici ! Quel pays… Rien d’étonnant qu’ils soient tous fous ! -Alors, qu’en dis-tu ? -C’est plus que convenable… Il me balance une bourrade, à me démettre l’épaule : -Tu me donnes la moitié, là, maintenant, et le reste quand tu auras pris ta photo ! Je me rappelle alors que j’ai laissé le reste de mon argent à l’hôtel. -Ne t’en fais pas, fait-il hilare, avant de rameuter ses compagnons qui batifolent dans les dunes : -Amigos ! Venez, on va fêter ça chez Fernando ! Avant, il me demande seulement mon stylo, pour griffon-ner sur un bout de papier : « Aujourd’hui, 26 mars 1994, Comment se nomme le Caballero ? (je porte mon nom à l’endroit qu’il m’indique). David Olive: comment tu écris ça ? Je ne suis pas très à l’aise, avec les langues étrangè-res. El Avé s’applique à déchiffrer ; Mais, c’est un nom espagnol ? fait-il surpris. J’ai connu un Pépé Olivas… Je le reprend : Olive ! David Olive ! en prononçant à l’An-glaise. Oleïve… Muy bien ! « El Caballero Dêviii Oleïva reconnaît devoir la somme de 900.000 pesetas à Don Manuel Alberto Serrano de Chiclana… Etc» Et il trace un trait de travers au bas du papier, avant de me le tendre pour que je signe à mon tour. -Qu’est-ce que je risque ? Il n’y a pas un pays au monde, où un juge prendrait en considération ce torchon. -Voici ! dis-je en lui rendant le papier. Et je me dirige vers la voiture bien décidé cette fois à rentrer. -Attend ! Le gitan me retient par le bras, et s’adressant aux autres : -On va faire les choses dans les règles ! El Avé tire alors de sa poche un couteau à cran d’arrêt, qu’il ouvre pour découvrir une longue lame effilée, avec laquelle il s’entaille délicatement le bout du doigt du milieu. Un filet de sang vermillon glisse tout le long. Avant que j’aie pu me défendre, il s’empare fermement de ma main pour répéter l’opération. Je ressens un picotement désagréable, tandis qu’une goutte de sang perle au sommet de mon doigt. Sous le regard grave de la bande, rassemblée autour de nous, il unit nos hémoglo-bines. -Hermanos de sangre ! fait-il alors, d’un ton solennel : Nous sommes liés par le sang. Celui qui trahit ce serment est un parjure ! Il ajoute : Et il sera puni par le sang ! Les pensées se bousculent dans ma tête. J’espère que le type n’est pas malade. Il ne manquerait plus que ça. Mon angoisse n’a même plus la force de lutter contre la fati-gue. Je me dirige vers la voiture, en pressant mon doigt dans un garrot formé avec mon mouchoir, comme pour essayer de chasser les virus de ma plaie, ou du moins les empêcher de remonter plus haut dans mes veines. Direction Séville. Quoi qu’il arrive, je veux dormir ! Quelques heures plus tard, je suis réveillé par le souvenir de mon équipée. J’ai dû faire un cauchemar ? J’ouvre un œil sur la pénombre de la chambre. Quelle heure est-il ? Combien de temps ai-je dormi ? Pas assez, certainement ! La tête lourde et la bouche pâteuse, j’essaye de me redresser. Impossible. J’explore à tâtons la table de chevet, à la recherche de la poire électrique. J’y suis ! En prenant appui sur mon bras, je parviens à m’asseoir au bord du lit. L’angoisse me taraude de nouveau. Le type avait quand même l’air bien maigre. Espérons qu’il n’est pas malade. Je pense à ma photo de ce soir. Non, demain. Le doute se trace une sente dans ma mémoire : -90.000 pesetas ou 900.000 ? Ne me serais-je pas trompé en comptant? C’est affreux ! Je n’aurais jamais dû signer ce papier... Je me souviens d’avoir noté la somme quelque part. Me voilà fouillant dans les poches de ma veste, à la recherche de mon calepin. J’ai bien griffonné 900.000 ! Cela me paraît soudain énorme. Une heure après, en remettant la clef de ma chambre au portier, je lui pose distraitement la question : -900.000 pesetas…ça fait combien en francs français? Le type tapote sur sa calculette, avant de me mettre une succession de chiffres sous le nez : -56.547, 6333. Vous voulez que je vous l’écrive ? Dehors, je fais une centaine de mètres sur le trottoir (comme si je voulais échapper à la vue de l’hôtel), avant d’examiner le bout de papier. Pas de doute, c’est bien 56. 547 francs. Près de six briques ! Vous me direz, moins de 10.000 euros d’aujourd’hui…Mais dans ce temps, cela faisait beaucoup d’argent. Cinq briques et demi, pour une photo ! Je n’en reviens pas… Six mois de salaire ! Le gitan s’est bien foutu de ma gueule. Quand je pense qu’il voulait la moitié d’avance. J’éclate de rire. Un rire vert. Il va se la caler quelque part, sa photo ! Le problème, c’est que j’ai signé. Et alors ? Mais je vais devoir moi aussi me la caler ! Et le journal qui compte là-dessus ; et la pige qui m’aurait bien arrangé en ce moment. Il faut à tout prix que je retrouve mon gitan. On devrait pouvoir s’entendre à moins. Et me voilà parti pour refaire le périple de la veille. Par l’avenue déserte, je retourne au café de Cuba. On en est au deuxième coup de feu du déjeuner. Je joue des coudes pour atteindre le comptoir. En commandant mon premier fino, je demande au serveur s’il a vu Matéo. -Il était là, il y a un instant… fait-il en interrogeant la salle. -Tu ne sais pas, où je pourrais le trouver ? La réponse est évasive. Apparemment, il devrait repasser. Je hasarde : -Tu ne connaîtrais pas son copain, Alberto ? -Je ne connais pas les copains du limpiabotas, fait-il sèchement, et il s’éloigne. Je règle mon verre et je sors pour chercher un taxi. Direction La Macarena, la bodega de Celesto. . Elle n’existe plus ! Pas âme qui vive sur la place La lumière aveuglante me fait fermer des yeux malgré mes lunettes. L’asphalte rissole au soleil et les chiens dorment à l’ombre. La bodega de Celesto s’est retranchée du monde du réel, remplacée par des panneaux recouverts d’affiches électorales. C’est cela aussi l’Espagne. Une irréalité chasse l’autre. Que faire ? Quelqu’un doit bien connaître Alberto, dans le quartier ? Me voilà parti pour une tournée des bistrots. Au bout d’une demi-heure, j’en suis à mon sixième fino et personne n’a encore pu me renseigner. Je commence à en avoir assez, lorsqu’on me touche le bras. C’est le petit gitan de l’autre soir, Macisto. Il est là, devant moi, le cou plus enfoncé encore dans ses épaules, le même sourire béat sur ses lèvres en cul-de-poule. Ce qu’on appelle ici une face de bénédiction. Je lui aurais presque sauté au cou, tellement je suis heureux de le rencontrer. -Dis-moi, tu n’aurais pas croisé Alberto, El Avé ? Il me sourit comme s’il ne comprenait pas. -Tu sais ? Le copain de Matéo. Rien ! J’ai un instant de doute : Le type est peut-être un peu dérangé. Je répète : -Matéo ? Tu sais où il est ? le blond de ce soir ? Il réagit enfin : -Repos aujourd’hui ! Matéo, maison avec bambinos… Pourquoi, me parle-t-il comme si j’étais une tourte ? Excès de délicatesse ? Peut-être pour mieux se mettre à la portée d’un étranger ? J’ai dû lui paraître exagérément content de le rencontrer. -Tu sais où il habite ? Il tord la bouche et d’un geste vague : -Loiiin ! Senor. Loiiin, très loin ! Sur la route de Penas. A San Lucar de Lorena… -On y va comment ? Il me fixe, comme s’il ne comprenait mon impatience… -Dans quelle direction ? Inutile d’insister. Le serveur s’approche de nous. Je demande au gitan. -Tu prends un verre ? -Gracias, Caballero ! Un verre, ça ne se refuse pas ! -Deux finos, bien frais ! Me devinant préoccupé par les préparatifs de la photo, mon compagnon se veut rassurant : -Ne t’en fais pas, Caballero! El Avé a loué les roulottes… Je crois aussi les chevaux et les bœufs. Cela n’a pas été facile... mais, quand Alberto s’occupe de quelque chose ! Ma mine s’allonge, tandis que le type soulève son verre et, le choquant contre le mien : -A ta santé, et aux trois jambons que mon cousin doit nous ramener. Avec ta permission, il va se joindre à nous pour la fête… Et il le vide d’un trait, avant de disparaître en me lançant: -A demain, Caballero! On va te montrer ce que les gitans peuvent faire pour un ami ! J’en suis consterné. J’entre en titubant dans la prochaine taverne. En temps normal, je ne bois pas, ou très raisonnablement. Mais ici, comment voulez-vous commander un café, quand tout le monde, hommes et femmes, bêtes à plumes et animaux à poils, descend des copas, dès neuf heures du matin. Ici, les guitaristes ont été engagés, me dit l’un ; là, ce sont des danseuses qui répètent leurs pas. Une commère à la-mine effrontée me demande si elle peut venir avec ses enfants et la copine de son neveu ; un vieillard, fumant la pipe sur ce qui ressemble à son cercueil, m’affirme qu’il en sera aussi… Dans le prochain endroit, où l’on peut s’attabler, je me jette sur une chaise. Un type gratte sa guitare, dans un coin de la salle. On me passe une carte. Je commande des tapas de solomillo et un fino, bien frais. -Ola ! Como estas ? Je lève les yeux. C’est le deuxième des trois larrons de ce matin. Il est debout, devant moi, la main tendue. Je n’ai pas eu le temps de la serrer, qu’il m’annonce avec un large sourire que Macisto a eu les jambons. Ce que savais déjà. -Au prix convenu, ajoute-t-il… Il se penche sur mon épaule, pour me souffler à l’oreille : -Tu verras, ça n’a rien à voir avec ce que tu as déjà man-gé dans ta vie, sous ce nom ! Je bafouille quelque chose, à travers ma bouche pleine. A ce moment, un autre type que je ne connais pas, s’appro-che de nous pour déclarer d’un ton railleur : -Hernandito ! Luz de mi vida ! j’ai croisé ton oncle avec trois jambons sous le bras. Trois jambons, chacun gros comme ma cuisse ! Ecartant les mains : Il a gagné au Bingo ou c’est encore qu’on lui a donné une récompense, pour avoir ramassé un porte-feuille perdu ? Les deux ou trois clients du bar se fendent d’un grand éclat de rire. Je suis ulcéré. L’autre ne relève pas. Je commence à avoir des sueurs froides. En plus d’être un dealer, le Alberto en question semble servir d’indic à la police. A ce moment, une grosse femme descend l’escalier qui mène à l’étage, une robe gitane dans les bras, débordante de frous-frous. -Où vas-tu ? lui lance le type, dont la sortie vient d’amu-ser la salle. -Où j’ai envie d’aller ! lui répond-t-elle. -Je t’ai dit que je ne veux pas que tu y ailles ! -Aïïïe ! en prenant le ciel à témoin : Cet homme me tue ! Pour une fois qu’on va s’amuser et que ça nous rapporte (elle fait le geste de palper des billets) au lieu de nous coûter! Et elle disparaît dans l’arrière-salle avec ses falbalas. Pas de doute, elle se prépare pour demain. Je ne sais ce qui me retient de me précipiter derrière elle, pour lui dire que ce n’est pas la peine de se mettre en frais, que la photo est annulée. Je devrais en faire autant avec le guita-riste, qui m’a tout l’air d’être aussi de la fête. Dans la rue, je rencontre un groupe de jeunes filles se tenant par le bras, toutes fraîches maquillées, des fleurs en plastique dans les cheveux. Elles se retournent sur moi en riant. M’auraient-elles reconnu ? Je me retiens pour ne pas leur crier : ne venez pas demain soir, il n’y aura rien ! C’est tombé à l’eau ! Aux chiens qui me regardent pas-ser, plantés au milieu de la chaussée : -Allez ouste ! Foutez le camp ! Il n’y aura pas d’os de jambon à ronger. Désolé, pour vous ! C’est trop cher. Six millions ! Vous m’avez pris pour Kashoggi ? J’entre défait dans la prochaine taverne, pour apprendre qu’Alberto est allé chercher dans une ferme des environs de Séville, les deux bœufs gras qui tireront les roulottes. Et, comme l’affirme le type qui en me renseignant : -Si nous n’avons pas assez à manger, on les tuera et on les fera griller ! Que diable, il sont à nous ! Chaque étape de mon calvaire éthylique m’apporte une nouvelle catastrophe. A sept heures du soir, je rentre à l’hôtel, la gueule en plomb, le corps cassé de fatigue et le cœur tenaillé par l’angoisse, pour me voir remettre à la réception un message de Paris : « Photo annulée. Désolé. Stop les frais. On t’expliquera à ton retour. » J’ai juste la force de me traîner jusqu’à mon lit. Trois heures plus tard, je me réveille en sursaut. J’ai pris une grande décision. Je fais une dernière tentative pour retrouver Alberto. Si elle échoue, je saute dans le premier avion pour Paris ou ailleurs… mais je quitte cette ville ! En traversant le hall de l’hôtel, je tombe nez à nez avec Matéo en train de cirer les chaussures d’un client, tout en bavardant amicalement. Il m’a vu et m’adresse un signe qui m’invite à l’attendre. Son travail terminé, il se dirige vers moi. En quelques phrases, je l’ai mis au courant de mon problème. Il hoche gravement la tête, l’air plus turpide que sa boîte à cirages : -Hombre ! C’est qu’il y a eu serment ! Il n’y aurait pas eu serment, ça ne serait pas la même chose… -Où est-ce que je peux trouver Alberto ? -Il doit être chez le Galicien. Allons-y ! Et je m’engage après lui dans la porte à tambour. C’est l’heure où la ville s’embrase pour un feu d’artifice. Chacun ici s’est consciencieusement préparé pour ce moment de la journée. Par une sieste d’abord, puis en s’habillant pour ce soir avec ce qu’il a de mieux dans son armoire. Femmes, hommes, enfants, voitures, les oiseaux dans les arbres du paseo, les cabots au bout des laisses extensibles, les voisins sur les chaises qu’ils ont sorties sur leurs seuils… tout ce qui vit, respire, bouge ou sim-plement se meut ; tout s’évertue à faire le plus de bruit possible. Cela forme un vacarme indescriptible, un assaut insupportable de décibels qu’aucun double-vitrage, nulle isolation anti-bruits, nul «contrat avec le silence» ne peu-vent retenir. Et cela reprend tous les soirs, à la même heure, sur les coups de huit heures, avec des nuances horaires perceptibles entre les saisons, mais toujours avec la même violence sonore. Un restaurant dans le quartier de la Maestranza, à portée de clameur des arènes blanche et jaune : bâche sang de taureau, murs à la chaux, comptoir en rubikubes, saucis-sons et jambons enfumés pendus à l’avenant. Toute pim-pante dans son chemisier rose, aussi fraîche qu’un pétale de magnolia, une petite brune rondelette, au minois por-cin encadré de créoles, s’active dans l’auge d’aluminium du bar. Par un mystère que je ne tenterai pas de m’expli-quer, la salle est déserte. Une série de tables en formica brun s’enfoncent dans les profondeurs du décor. A la première, El Avé converse avec un individu aussi noir qu’un pinceau chinois, au regard halluciné derrière les loupes de ses lunettes de myope. - Que hay, hermanito ! s’exclame joyeusement Alberto, sans se montrer le moins surpris de me voir. -Muy bien ! Je voudrais te parler... Le gitan lance un œil mauvais sur Matéo, qui déguerpit sans demander son reste. Devant mon énième fino, je préfère y aller sans détours en lui expliquant que me suis trompé dans mes comptes et que la photo sera trop chère pour mes moyens : -90.000 pesetas… même 100.000 ! j’étais d’accord, mais pas 900.000 ! -Hombre ! s’écrie-t-il. Qu’est-ce qu’on a aujourd’hui pour 100.000 pesetas ? C’est à peine le prix pour louer une roulotte à la journée. Je bafouille : -Je n’aurais pas cru que c’était aussi cher… -Tu crois que ça se trouve comme ça (fait-il, en claquant ses doigts) : des chevaux, des bœufs, du feu, des danseu-ses, des musiciens… Et encore, j’ai été très raisonnable ! J’ai eu des prix, pour toi… J’approuve du chef, en me disant qu’il vaut mieux se montrer conciliant, si je veux me sortir de cette affaire. L’homme me paraît de plus assez inquiétant. Ses étoiles tatouées au coin des yeux lui donnent, à la lumière grêle du néon, un regard torve. Il s’échauffe en parlant : -Tu ne disais pas que ce n’est pas toi qui paye, mais ton journal ? -Bien sûr… -Alors, pourquoi tu t’en fais ? -Parce qu’ils ne voudront jamais payer ce prix… et j’ajoute : et d’ailleurs, ils ne veulent plus de photo. C’est annulé ! Cogno ! (il crache par terre) : Et moi, je reste comme un con après avoir remué tout Séville, comme tu me l’avais demandé. Comment veux-tu que je paye tout ce que j’ai acheté pour toi ? Je perds la face ! Son poing s’abat sur la table, envoyant valser nos godets. Tu as commandé ! gronde-t-il. Tu dois payer ! J’ai le contrat signé par toi, dans la poche. Que répondre à son argument ? Je fais d’un ton pitoyable, pour l’amadouer : -Désolé, mais je veux bien te dédommager d’une partie de tes frais. Le type sort un paquet de cigarettes. -Combien ? -150.000 pesetas ! -Il part d’un ricanement : -Vaya, hombre ! C’est rien…300.000 ! et encore j’en suis de ma poche. Je me dis qu’il ne me laissera jamais tranquille, tant que je ne lui aurai pas donné ce qu’il demande. Autant en finir ! Je me débrouillerai avec le journal. Je fais une der-nière tentative à la baisse : -200.000 ! C’est tout ce que j’ai sur moi. Le gitan, mauvais : -Et ça ? fait-il en posant sa main sur ma montre. Il veut la Jaeger que m’a offerte Catherine. Comment ai-je pu oublier qu’elle était à mon poignet? Je suis coincé, comme un rat. Soudain, en me redressant : -Ecoutes, je préfère qu’on parle de tout ça devant le juge : Viens ! Il y en a un pas loin d’ici… (J’ai remarqué une plaque de cuivre sur l’Avenida de la Constitucíon). Il se passe quelques secondes, durant lesquelles mon gitan a levé les yeux, en silence, vers la grosse montre suspendue au-dessus de la salle du café. Il manie délica-tement le remontoir de la sienne, comme s’il la mettait à l’heure… Et il me dit calmement : -Hermanito ! Mettons nos montres à l’heure : Avant que la petite aiguille ait parcouru deux fois le cadran, j’aurai vu couler ton sang ! Et il s’est levé pour sortir.´ C’est un tableau religieux. La reproduction sur toile plas-tifiée d’une Vierge à l’Enfant. Assez bien faite d’ailleurs, pour qu’on croit d’abord qu’il s’agit d’une vraie peinture. Le genre de chose qu’on trouve pour moins de cent bal-les, à la porte de Vanves ou à Saint-Ouen. Je le retire de son papier d’emballage. Je pense que l’original est de Murillo. Un peintre d’ici pour lequel, je dois dire, je ne professe pas une grande estime. C’est trop doux, trop gentillet, ces p’tits-jésus en sucre, ces vierges blondes qui vous sourient tristement. En plus je m’imagine assez mal, rentrant à Paris avec ce chef-d’œuvre sous le bras. Pour peu que je tombe sur un douanier tatillon ; on est capable de m’arrêter pour vol ou spoliation du patrimoine. Pas de facture. Français, de surcroît… C’est un risque, que je ne prendrai pas. J’ai eu assez de problèmes comme cela ! Et puis, comme le dit Bettina, ce n’est pas ma crèmerie ! J’ai réservé sur le vol de demain, à 11 h. 30. L’intermède sévillan s’achève. Quel sale type, cet Alberto ! Au fond, je n’aurais jamais dû le laisser diriger les opérations. Etendu sur mon lit, mon regard est attiré par le contenu du paquet défait. En me le remettant, ce matin, le récep-tionniste a été on ne peut plus précis : un type grand, la trentaine, cheveux roux, qui serait arrivé en vélomoteur et aurait laissé pour moi ce paquet : -Il n’avait pas des étoiles tatouées au coin des yeux ? -Ah ! Je ne l’ai pas remarqué, Monsieur ! Une chose m’intrigue : sur le visage doux et suave de cette Vierge, le regard est étrangement fixe, comme s’il m’observait. Les yeux du bambin sont empreints de tristesse ; tandis que ceux de sa mère me transpercent de-puis le meuble, en face de mon lit… Est-ce une illusion optique ? Il m’attire et me dérange, ce regard. Va pour le regard d’un juge ou d’un inquisiteur ! Mais la Sainte Vierge… On est en droit d’attendre plus de retenue. Surtout que le tableau est tout en douceurs, en tonalités de bleu tendre et de rose. Le fond est clair, baigné dans une lumière irréelle, sans ombres, sans rien de mystique ou d’inquiétant. Pourtant, il me donne une impression de malaise, que je ne peux m’expliquer… Enfin, ce n’est qu’ une reproduction ! Pas même une peinture. Il n’y a aucune présence derrière une image imprimée. Tout au plus, un témoignage. Il n’empêche : je ne peux continuer de soutenir sa vue. Je me dresse, pour tourner la toile vers le mur. En le faisant, je découvre l’origine de mon trouble : les yeux de la Vierge ont été grattés, agrandis, avec un objet pointu. Les iris sont soulignés de traits fins, concentri-ques ; les pupilles, percées de petits trous en forme d’étoiles… ce qui donne l’illusion, de loin, que ses yeux sont animés de vie. Pourquoi est-ce que je pense aux étoi-les dans les yeux du gitan ? Pourquoi d’ailleurs m’a-t-il fait ce cadeau ? Que de questions pour quelqu’un qui s’en va… Peu importe ! Ce tableau reste à Séville. Et je quitte par chambre pour descendre prendre le petit-déjeuner. A mon retour, une heure plus tard, je tombe sur une jeune femme de chambre en train de faire mon lit. Il doit être à peine onze heures ; mais elle m’explique, en s’activant, qu’elle veut partir tôt, parce qu’il y a des novilladas, cet après-midi, à la Maestranza. (Parenthèse : les courses de novilladas dans les arènes de Séville, c’est le bal des débutants de la tauromachie. Elles opposent des bêtes jeunes à de jeunes toreros qui veulent faire leurs preuves. Elles peuvent changer leur vie !) Tout en rangeant ma chambre, elle épanche son envie de bavarder. Elle est grande, une silhouette fine, le regard clair, un rien perdu dans les nuages. Une blonde à la peau cuivrée d’Andalouse. Elle remarque le tableau retourné contre le mur ; peut-être l’a-t-elle fait tomber, en essuyant la poussière : -Qu’est-ce que c’est ? demande-t-elle, surprise. Je satisfait sa curiosité, en remettant la toile à l’endroit. -Mais, c’est la Vierge de Caravaca ! s’écrie-t-elle en joi-gnant ses mains. Voyant que le nom ne me dit rien : La Vierge des serments ! Et elle ajoute : Qu’elle est belle ! -Elle vous plaît ? -Es preciosa ! -Je vous l’offre ! Et je lui mets le tableau dans les bras. -Gracias, gracias ! Elle ne se le fait pas dire deux fois, et s’en va avec son tableau, tout heureuse, se préparer pour la corrida. Ca été une journée bizarre, hier. Elle a commencé avec un temps magnifique, un temps à vous faire regretter de devoir partir ; et puis, vers quatre heures de l’après-midi, il s’est préparé un orage. Un silence de plomb a pesé sur la ville, traversé de tonnerres lointains. En fait, il n’est pas tombé une goutte de pluie. J’étais en train de faire mon bagage, lorsque mon attention a été attirée par des bruits de portes qu’on claque, des exclamations confuses, des allées et venues précipitées dans le couloir. J’ai bien pensé qu’il se passait quelque chose et j’ai ouvert ma porte pour vois passer en trombe une jeune femme de chambre, pas la mienne, une autre : -Aiee, senor ! qu’elle m’a crié : C’est affreux ! Le fiancé de Lorena… Au moment de la cuadra, le taureau lui a transpercé le corps d’un coup de corne. Il est mort dans la chapelle, sans qu’on ait eu le temps de le transporter à l’hôpital. Que fuerte ! Et dire qu’elle lui avait apporté un tableau de la Vierge, pour qu’elle le protège ! Les commentaires dans le couloir vont bon train. Chacun veut donner son avis sur le drame. Il y a les âmes sen-sibles, qui plaignent la fiancée de la victime, et les ama-teurs de sensations fortes qui se font raconter en boucle l’accident. Je me replie discrètement sur ma chambre. Mon voisin s’ apprête à faire autant. Il ouvre sa porte et, au moment de rentrer, il se tourne vers moi pour me dire en français : -Vous y croyez à leurs superstitions ? Je le considère, étonné. -Pour une fois qu’un taureau s’est vengé…
Au Mali, chez les Dogons
En arrivant à la rédaction du journal, ce matin-là, j’avais assisté à une petite scène entre un baroudeur, genre vieux beau italien pour magazine de mode, et un groupe de jeunes stagiaires. A cette époque, la direction prenait des stagiaires, à la fois pour répondre aux nouvelles conditions sociales que le gouvernement essayait d’instaurer dans le pays, et donner une première expérience du travail à des jeunes, qui étaient en droit d’en attendre au sortir de l’école. Grimaçant de façon un peu ridicule, ce qui jetait sur sa face bronzée des reflets d’or répondant au double rang de boutons de son veston croisé, il se plaignait amèrement qu’on ne sache plus travailler de nos jours, et qu’on n’avait jamais vu cela de rester les bras croisés à bâiller, lorsqu’on avait dix-huit ans et la chance de se trouver dans un milieu passionnant, comme Hebdo Magazine.
Il s’agissait de Brizio (de son vrai nom : Mathieu Çéleri) qui se payait trois nouvelles recrues en manque apparent d’ouvrage. Il rentrait d’un reportage chez le général Traouré, chef suprême de l’armée malienne, lequel entamait son 3e mandat à la tête de son pays (ce qui devait lui faire une bonne trentaine d’années de règne), mais cette fois en tant que président démocratiquement élu.
A quelques semaines de cette scène, et autant de l’arrêt temporaire du journal pour une période de quinze jours, du 18 décembre au 2 janvier (clôture que la direction justifiait par l’interruption saisonnière des annonces publicitaires, laquelle se répétait plus longtemps l’été - entre le 15 juillet et le 15 août -, à mon grand désespoir, car en tant que pigiste je n’étais pas payé pendant quatre semaines), Bigodet faisait irruption de son bureau, suivi du même Çéleri brandissant une lettre, dont il venait visiblement de lui lire le contenu. Nous étions invités par le président Traouré à passer la semaine avant Noël au pays des Dogons. Enfin, nous… c’est une façon de parler. Andrée Guétard, la secrétaire de Bigodet, devait établir une liste d’une vingtaine de noms (la direction comprise) parmi les employés qui avaient mérité. Etant tout nouveau dans l’équipe (j’avais à peine sept mois d’existence dans le journal), je ne devais pas y songer. Si la secrétaire en question ne m’avait présenté la chose sous un jour différent : - Je vous ai inscrit sur la liste, m’avait-elle déclaré avec un sourire entendu : parce que, de tous mes garçons (elle désignait ainsi les membres masculins de la rédaction)… vous m’êtes le plus sympathique ! J’avais remarqué à cette occasion, qu’elle avait des yeux bizarres, d’une couleur précieuse, rare, indéfinissable, féline... Je vérifiais plus tard qu’elle abusait de ce détail zoophysiologique pour se prendre pour une grosse chatte blanche, et miauler lorsque nous étions en tête à tête. Quelques jours plus tard, le journal mettait la clef sous la porte pour deux semaines et nous nous envolions, la fine fleur de l’équipe d’Hebdo Magazine, à destination de Bamako, sous la conduite de Brizio Çéleri. Je n’ai jamais su exactement quel était le statut de ce dernier, dans notre journal. Il avait la liberté d’action d’un grand reporter - je veux dire que, sur une idée qu’il proposait en conférence, il pouvait partir du jour au lendemain pour un pays lointain - ; mais il pouvait aussi s’occuper du suivi de l’article d’un confrère : intervenir sur sa forme, mais aussi sur son contenu -c'est-à-dire, trouver que cela ne correspondait pas à la ligne éditoriale et sanctionner son malheureux auteur d’un lavage de méninges des plus carabinés ; voire barrer d’un double trait à l’encre rouge des passages entiers et réécrire dans la marge, force zigzags, créneaux, tenailles et autres signes cabalistiques, un texte complètement différent de celui qui lui était soumis. C’était là la partie la plus discrète de son activité. Pour l’autre, Mathieu Çéleri se signalait par des interventions intempestives et des commentaires, la plupart du temps désobligeants, sur les sujets les plus divers, proposés autour de la table de conférence. Même, lorsqu’ils l’étaient par son supérieur hiérarchique, notre respecté directeur général de la rédaction, Lucien Bigodet ; lequel se dépêchait d’émettre alors l’avis contraire de celui qu’il venait de prononcer devant l’assemblée, avec une sorte de spasme nerveux dans la gorge, comme s’il voulait le déglutir tout entier, pour la seule raison qu’il n’avait pas plu à son premier collaborateur. Un air, à la fois mélancolique et sémillant, dans ses yeux profonds - un peu, à en croire les propriétaires de chiens, ce qui fait le charme ineffable de la compagnie du cocker -, trahissait alors chez Bigodet le degré extrême de la confusion, et disait combien il aurait voulu pouvoir gommer jusqu’à la trace même du souvenir de sa méprise, dans l’esprit de chacun d’entre nous. Si la réaction de Çéleri pouvait déclencher, sur les visages rassemblés en conférence, le signe violent de la protestations comme le vague sourire de la condescendance ; elle pouvait aussi leur imposer un silence, expression consensuelle d’une admiration générale, qui donnait à son objet une sorte de prestige ; lequel se déployait - du moins, un temps - avec toutes ses ressources en civilités de larbins et séductions grossières, jusqu’à ce qu’une étourderie le fasse rétrograder aussi brusquement à la place qu’il avait quittée. Le journal était cloisonné en trois niveaux, parfaitement étanches, comme ils peuvent l’être sur un bâtiment de guerre. Tout en haut, se trouvait Dieu le Père : le propriétaire officiel d’Hebdo Magazine, l’homme invisible dont l’argent était la garantie de l’honorabilité du titre, l’homme qui encaissait sans sourciller les gains et les pertes, les éloges comme les commentaires malintentionnés des autres médias, et dont on aurait pu penser parfois qu’il n’avait pas la moindre idée de ce qui s’imprimait dans le sien. Sous lui, immédiatement, les huiles : politiques, financiers, publicitaires (lorsqu’ils étaient à la tête de grands groupes)… gens de pouvoir et d’influence, qui avaient l’oreille du Président et pouvaient, à tout moment, pousser la porte de son cabinet, ou celui de tel ministre ou conseiller d’Etat, et dont on pouvait supposer qu’Il (Dieu le Père) les consultait régulièrement pour connaître la santé de son patrimoine. Tout en bas, à l’autre bout de l’échelle, la troupe, la valetaille, les journalistes, différenciés entre eux par leur talent à manier la plume ou à s’entremettre dans les magouilles : grandes gueules, authentiques consciences citoyennes, faux courages, arrivistes, imposteurs, lèche-cul… Pâte molle dont une poigne avisée aurait pu faire ce qu’elle voulait, une œuvre d’art ou un merdier, ou les deux… Seulement voilà, entre les deux il y avait la direction ! Et ce niveau se trouvait constitué de bouffons subalternes. Chefs de tout poil, responsables de tout et de rien : de la culture, de la photographie, de la politique, de la publicité, de l’économie, des loisirs, de la santé, etc. Et là, ça s’agitait dans tous les sens, ça tirait à hue et à dia, ça voulait une chose aujourd’hui et ça ne la voulait plus demain, ça s’engageait dans une direction et ça revenait dessus la minute d’après, c’était rouge, c’était blanc, c’était bleu, tatoué jusqu’à la pointe du gland ou pourléché comme un berlingot. Et, malgré tout cela ; ça ne tenait pas longtemps dans son numéro d’acrobaties : deux ans, trois en moyenne, cinq au maximum ! Et ça tombait fatalement, un jour, et avec sa chute se trouvait bouleversée toute la belle ordonnance du journal. On coupait des têtes et, avec elles, changeaient les idées, les styles et les hommes. Des accords se défaisaient, les protections se dissolvaient, les bureaux déménageaient- ce qui faisait travailler les appariteurs chargés des déménagements. Des nouvelles cloisons s’élevaient en une nuit, d’autres s’abattaient. Une telle, qui occupait toute seule un bureau, devait désormais le partager avec deux consoeurs ; un autre quittait l’étage noble, celui des portes capitonnées, que les forces vives du journal traversaient avec des mines pénétrées, sur les lèvres le sourire des meilleurs jours, pour des niveaux inférieurs- généralement réservés aux parties administratives du journal ; ou pis, pour l’étage situé au-dessus de la direction… Comme s’il pouvait y avoir une existence possible, au-dessus de la direction ? Seule ne bougeaient pas, aux deux extrémités du système, les huiles saintes et la base, l’onguent renfermé dans le costume en mohair finement rayé et la chemise de Charvet taillée sur mesure ; et, à l’autre bout, les petits employés aux coudes culottés comme des vieilles selles de vélo : la brigade des secrétaires et des dactylos, des caissiers et des remplisseurs de fiches à trois exemplaires pour passer commande de trombones, des distributeurs du courrier et des réceptionnistes…et plus bas encore, la troupe indisciplinée des reporters. Mathieu Çéleri en était sans en être, reporter. Comme la tique sous l’écorce de l’arbre, il s’était logé entre la peau satinée de la direction et la sève turbulente des rédacteurs, lesquels faisaient s’épanouir le titre, tous les samedis, à la devanture des kiosques. Il n’était pas arrivé là par hasard. Un zeste de réflexion montrait qu’il avait été parachuté à ce poste par une huile quelconque, peut-être par DPP (Dieu le Père en Personne). Mais, sans en arriver à cet extrême, le fait qu’il ait survécu jusqu’à présent à tous les bouleversements, disait assez qu’il bénéficiait d’une haute protection. Ce n’était pas Bigodet qui aurait plaidé le contraire, lui qui se montrait tout penaud lorsqu’il avait sorti une nouvelle bourde. Mais, motus. On n’éclaire pas les caves ! comme le dit mon pote Seb. D’abord, on vous en veut d’y avoir donné de la lumière et, à la première occasion, on vous montre qu’on n’a pas besoin de vous pour tenir la torche. Quels services rendait-il en échange, ce Çéleri, aux huiles invisibles ? D’aucuns disaient, qu’au même titre que Bénicholl, l’expert-comptable, était les yeux de la direction ; lui en était l’oreille et qu’il la renseignait sur les pensées secrète des hommes qu’elle avait mis à des postes de responsabilité. D’autres, qu’il était la main d’une autorité supérieure, sinon égale à celle de DPP, les banques qui lui prêtaient de l’argent pour qu’il continue à s’amuser avec son journal. En attendant, le Çéleri en question, il se tenait bien au chaud à sa place à l’écoute et il n’en bougeait qu’aussitôt que quelqu’un émettait une idée originale au sein de l’équipe, soit pour lui asséner un coup de trique ou se jeter dessus et l’ingurgiter incontinent, comme la mante femelle le mâle après accouplement. Voilà pour le personnage, à qui nous devions l’aubaine de ce voyage malien. Et pour répondre à la dualité des voix qui se prétendaient bien informées sur le rôle secret de l’un et la finalité de l’autre : il y avait, celles qui disaient que ce voyage était une sorte d’épreuve à laquelle nous soumettait la direction, afin de se faire une opinion sur la juste valeur de chacun ; et celles qui en voyaient la raison dans la rumeur d’un profond remaniement des effectifs du journal - lequel devait s’opérer à notre retour, sur des bases établies en haut lieu, et depuis longtemps. En somme, nous constituions- la vingtaine d’employés invités- la prochaine charrette des licenciements. A les en croire, on déclouait des moquettes et on déplaçait les cloisons de nos bureaux à Paris, tandis que nous prenions un peu de bon temps au soleil. Au lieu d’entretenir des idées noires, cette perspective excitait notre hilarité, en cette pâle et glaciale matinée de décembre, où nous formions devant le comptoir d’Air France, un ensemble soudé, bien qu’hétérogène, qui aurait pu passer, aux yeux d’un témoin neutre, pour quelque organisation commerciale emmenant ses clients vers un pays du Sud. Rien que de très normal en hiver. Personne n’aurait songé qu’il pût s’agir d’un groupe de journalistes en sursis, tant cette profession a depuis habitué le public à son laisser-aller et sa désinvolture. Est-ce le fait de ne pas être n’importe quel groupe de journalistes, mais un que l’on récompensait pour ses mérites professionnels en le gratifiant, tous frais payés, d’une semaine de farniente, au Mali ? Est-ce le caractère officiel de l’opération ? Ou la présence des huiles, à côté du petit personnel ? Ce premier rassemblement avait quelque chose d’une remise des prix. Côté vêtements, si Bigodet avait incontestablement fait un effort en optant pour une chemise à manches courtes Lacoste vert pomme et un pantalon en tissu mastic, à laquelle un soigneux repassage donnait un aspect cartonneux, ainsi que sa veste assortie ; Bénichol avait dû estimer qu’il n’avait pas d’effort à fournir, dans sa double position de comptable et observateur de la direction générale. Sans aller jusqu’à porter des sandalettes, à la place de ses grosses bottines en cuir noir qui tentaient de corriger une claudication peut-être congénitale, celui qu’on tenait pour l’œil de Daniel Mordrel, le confident chargé de lui rapporter les faits et gestes des membres de l’équipe et de leur rappeler, en toutes occasions, qu’il n’est pas de bon reportage sans petites économies, avait conservé, pour sa part, son vieux costume gris de tous les jours et la même chemisette blanc jaunasse au col serré du double décimètre d’une cravate, au nœud depuis longtemps pétrifié. Pour seule entorse au quotidien, son crâne chauve était garni d’un bob à carreaux bleu et blanc ; ce qu’il semblait considérer comme une bonne farce, si j’en crois un sourire béat qui lui donnait l’air d’être un peu dérangé. La tenue des membres de l’équipe aurait pu former un manuel s’intitulant : «Comment partir en vacances sans déroger au sérieux de ses fonctions ». Les quatre critiques (littéraire, dramatique, cinématographique et gastronomique) avaient, plus ou moins volontairement, opté pour la politique du pire et montraient, en gens décomplexés et qui se placent au-dessus du sens commun, des mollets velus et grêles (pour certains, jambons blancs ou cuisses de dinde au rayon des surgelés), sous des shorts qu’il eût été préférable d’attendre, d’avoir pris un peu de soleil ou d’être en situation locale, pour les exhiber. Il serait juste aussi de dire que la chef de la publicité, Micheline Maurin (la seule femme à être chargée d’un poste de responsabilité dans le journal) portait un tailleur à grosses fleurs, peut-être un peu daté dans les séries policières produites par la BBC, avec plissés, frous-frous et foulard en étole. Ce qui confirmait la rumeur qu’elle s’habillait à Londres, chez les fripiers. Raison économique ? Bien que nul, à ma connaissance, ait jamais fait allusion à son salaire, il ne devait pas lui poser de souci; étant donné qu’on l’avait débauchée d’une entreprise de fret parisienne, où elle occupait (paraît-il) un poste important. En fait, c’était une fille gentille, avec des yeux clairs grands ouverts et une petite bouche pincée, un peu mémère avant l’heure, qui avait dû faire des efforts surhumains pour se composer un personnage fatal, dont elle surestimait l’effet sur les hommes. D’où une lutte permanente avec les kilos en trop, les cheveux rebelles, les poils incongrus, les teintures, les maquillages, les changements… l’enfer, quoi ! Derrière un sourire triste de petite fille à qui l’on avait caché sa poupée. Son expérience, aux antipodes du journalisme, lui avait valu dans la rédaction le surnom de Colissima, trouvé par Olivier dans un moment de génie. De façon moins officielle, elle était la maîtresse en titre de notre administrateur général ; lequel, non moins pénétré qu’elle de son importance, avait adopté pour le voyage, une tenue d’explorateur pour bande dessinée, qui comprenait, outre le casque, la veste multi-poches et le bermuda de rigueur, des chaussettes blanches montantes et des godillots lacés, assortis à un large ceinturon de cuir, le tout flanqué d’un étui à lunettes de soleil pouvant passer de loin pour abriter un revolver. Ce qui, de l’avis général, n’était pas un choix heureux, dans un pays qui avait longtemps souffert du colonialisme. Personne ne se serait pourtant risqué à lui en faire la remarque, tant ses colères – qui faisaient régulièrement trembler les cloisons fragiles du journal – étaient à l’image de ses fonctions, ronflantes mais sans conséquences. Il avait été, pendant des années, à la tête d’un grand quotidien de la capitale, qui avait été mis en liquidation avec l’arrivée au pouvoir de la Gauche. Cela avait été l’un des premiers gestes de François Mitterrand, lequel, disait-on, avait voulu lui faire payer certaines prises de position lors des élections. En retour, on l’avait parachuté chez nous au titre d’administrateur général. Un poste fantoche dont l’unique emploi était de répondre devant la justice, à la place de Bigodet, en cas de faute majeure de la rédaction. Pour l’élément féminin (en majorité les secrétaires des messieurs et dames sus nommés) il s’était soit mis pour une excursion en bords de Marne, soit endimanché ; et, dans ce cas, il gloussait confus de n’avoir rien trouvé d’autre à se mettre. Il y avait aussi, confinés dans leur neutralité, les types de l’encadrement technique : secrétaire de rédaction, responsable de la fabrication, du service des voyages ou encore le chef des informations générales. Enfin, tout au bout de la chaîne, l’élément incontrôlable : les trois grands reporters (du nombre desquels on m’avait fait l’honneur de me compter), dont on espérait bien qu’ils apporteraient un peu d’imprévu dans ce voyage. Mérite dont le hasard s’était déjà en partie chargé, en adjoignant à la dernière minute à notre équipe, une jeune stagiaire qui devait sa présence (c’était plus que probable) au fait qu’elle était à la fois la nièce du roi de Belgique et la fille que le prince Axel avait eu sur le tard avec la comtesse Carpathy. Elle avait été confiée par son oncle à Lucien Bigodet, avec toutes les recommandations d’usage et les autorisations du Palais, sur l’assurance qu’il se portait garant de sa sécurité. En effet, c’était la première fois que la jeune princesse Consuelo voyageait seule, sans dame de compagnie. Notre directeur n’était pas peu fier que ce fût avec nous. Il avait tenu aussi à ce que nous soyons accompagnés d’un photographe. Un garçon plus ou moins attaché au journal, gentil, sans prétentions artistiques, qui avait commencé à nous bombarder dès notre arrivée au comptoir d’Orly. Chose dont il s’acquittait avec bonne humeur, comme si nous fussions une noce à la sortie de l’église. Ah ! J’oubliais, car il n’était pas tout à fait du métier, ou bien de façon très marginale, en faisant de temps en temps une infidélité à la Sorbonne pour se commettre d’un article dans notre journal, le très sérieux professeur Jansen. Le professeur Jansen était le spécialiste des questions scientifiques, de toutes les questions scientifiques, sans spécificité aucune. C’était l’homme qui affirmait aussi tranquillement que la nature était profondément misogyne, en donnant pour exemple- chiffres à l’appui -le fait que les cellules vieillissaient plus tôt chez la femme que chez son compagnon de route ; qu’il pouvait expliquer, avec cette légère hésitation que lui donnait un cheveu sur la langue, et en se fondant sur les récentes découvertes de l’ISC (International Society of Cryptozoology) à Washington, que les espèces animales que l’on disait disparues, comme la Pieuvre géante de Sumatra, le Mégamouth, le Gigantopithèque (un énorme primate mesurant près du double de l’orang-outang, rescapé du Pléistocène) ou, plus simplement, l’abominable Homme des neiges, existaient toujours, mais qu’elles avaient appris à se méfier de l’homme et se dérobaient ainsi à toutes nos investigations. Docteur Folamour de la rédaction, le Professeur Jansen avait fait sienne l’opinion de Rémy de Gourmont : « La vraie science commence au-delà de la science » (Les Promenades philosophiques). La réception de l’équipe au complet, dans le salon d’un grand hôtel, à deux heures de Bamako, s’était déroulée pour le mieux, dans la décontraction et la bonne humeur ; loin des contraintes du protocole (ce que l’aspect officiel de notre voyage nous faisait redouter), des serrements de pinces et des discours sans fin. Le président Traouré s’était décommandé à la dernière minute, pour des raisons de sécurité, mais il nous avait envoyé pour nous accueillir, son ministre de la culture- sorte de Jack Lang local (également chargé de la communication et de la presse), et le directeur du plus important journal du pays, qui semblaient tous les deux avoir hâte de finir pour rentrer chez eux. Ils ne nous épargnèrent pas cependant les discours de bienvenue et les toasts à la santé de nos présidents respectifs, Mitterrand et Mémé Traouré. Philippe (c’est le nom du photographe), qu’on surnommait Filou, s’est consolé en les tenant au bout de ses objectifs, tout le temps qu’ils ont été là. Autour du buffet, nous avions aussi fait connaissance avec notre guide, Monsieur Mamoun, qui parlait avec l’accent de Montpellier. Ensuite, il y eut un dîner oriental (où même la lune avait fait un effort en se montrant dans son premier croissant), auquel un jeune Mozart, natif de Kairouan, prêta son concours, sur un petit piano électrique. Nous aurions préféré une fantasia avec séance de transes et tams-tams, d’autant que son répertoire se limitait à quelques tubes de Julio Iglesias et à la chanson de la Panthère Rose, aussi lui comptâmes-nous chichement nos applaudissements. L’estrade, sur laquelle il jouait, se trouvant séparée de nous par la foule des parents, amis et admirateurs, venue pour le soutenir (ce qui donnait une cinquantaine de personnes accroupies autour du piano miniature), il ne put mesurer l’ampleur de son insuccès. Nous le lui exprimâmes pourtant en chantant au dessert des airs bien de chez nous. Il y eut même une tentative, menée par Gilbert Bénichol, que la chaleur et le vin blanc avaient fait sortir de sa réserve habituelle, pour entonner en chœur Le doigt du Seigneur, mais il fut sévèrement rappelé à l’ordre par notre directeur. Enfin, nous nous séparâmes, tard dans la nuit, pour regagner nos chambres. Pour certains, seuls ; pour d’autres, déjà accompagnés… Pour ma part, je me trouvais avoir le choix entre Andrée Guétard, qui se faisait de plus en plus pressante, et Colissima qui m’avait glissé à l’oreille, au moment de quitter la table, qu’elle s’était débrouillée pour faire lit à part avec son explorateur. Je me contentai d’occuper seul le mien. Première erreur dans ce voyage, qui fut (je m’en rends compte aujourd’hui) une succession de malentendus. J’arrête toujours la climatisation avant de me coucher dans les hôtels. Aussi me réveillais-je, quelques heures plus tard, incommodé par la chaleur qui régnait dans ma chambre. Par la fenêtre, une pâle clarté éclairait un paysage étrange. Je me trouvais au pied d’une haute dune blanche, alors qu’il m’avait semblé hier soir gravir un étage pour trouver ma porte. Sa masse blafarde me barrait totalement la vue, ou presque. Elle ne montrait, sous son cerne livide, que l’œil à demi clos de la lune, un peu vexée que nous l’ayons plantée là pour aller dormir. Au fond de ce puits de sable, le silence prenait une dimension écrasante. C’est d’en haut, qu’ils sont soudain tombés sur moi, ou plutôt qu’ils ont dégringolé comme des grains de sable dans l’entonnoir d’un sablier. Une dizaine au moins, qu’en ouvrant la fenêtre de ma chambre, j’avais fait surgir de l’obscurité, avec leurs gris-gris et leurs colifichets : - M’ssié ! M’ssié ! Beau collier pour toi ! Main d’Fatma ! Dent de serpent ! Porter bonheur à toi… Pas cher ! Souvenir du Mali pour ta femme ! Pas cher ! Ils se bousculaient, en criant sans complexes malgré l’heure tardive, en riant de tout l’éclat de leurs jeunes dents blanches que je voyais briller dans la nuit, à un mètre du balcon de ma chambre : - Pas cher, m’ssié ! Pas cher ! Il ne faut surtout rien toucher, regarder même. Sinon, on est fichu ! On rentre alors dans des palabres à ne plus finir et qui vous obligent, d’après les règles du pays, à leur acheter quelque chose… qu’on le veuille ou pas ! Non ! Non ! Et non ! D’un geste, je les ai chassés comme un essaim de mouches importunes et je m’apprêtais à retourner dans mon lit, lorsque le plus jeune d’entre eux, une dizaine d’années à peine, s’est détaché du groupe pour revenir vers moi avec, je l’ai deviné dans l’ombre, un air mélancolique et doux. Il a alors relevé sa djellaba jusqu’au nombril, et il m’a dit : - Combien tu me donnes pour me toucher la bite ? Le matin, on a pris le petit-déjeuner au bord de la piscine. Toujours avec le petit Mozart de Kairouan, qui m’a l’air d’être un client de notre palace. A défaut de nous casser les pieds avec son piano électrique, il a soigné au buffet son petit ventre replet. Sa chemise en satin bleu à jabot dessine les rondeurs d’un bel enfant prodige, qui respire la santé. Et cabotin, de surcroît... Notre guide s’appelle en fait Mamoun Témé. Notre excursion commence demain par la vallée de Yendouma, dont les habitants s’appellent tous Témé… nous précise-t-il. Bigodet nous a encouragés à en faire partie, bien qu’il n’en soit pas. Il préfère rester avec Çéleri, au bord de la piscine. Il ne jure que par lui. Passion pouvant s’expliquer par le fait, que c’est grâce à notre confrère que l’équipe se retrouve dans un cinq étoiles au milieu du désert. Certes ! Mais la faveur du personnage remonte à beaucoup plus loin. A un épisode de sa vie, que je voudrais rapporter ici, dont les conséquences pour sa réputation dans la presse ont été proportionnelles à sa brièveté. D’autant, qu’il n’en existe guère de traces, sinon sur quelques photographies anciennes, en noir et blanc (l’événement s’est produit plus d’un quart de siècle auparavant) et le témoignage de quelques confrères, disparus pour la plupart depuis, dont l’écho s’attarde - comme c’est le cas pour toutes les légendes -dans les couloirs d’une ou deux rédactions parisiennes. Explication : Du temps où il travaillait à la pige, pour un magazine concurrent qui rapportait toutes les semaines à ses lecteurs les faits et gestes de tout ce qui comptait dans le monde, Çéleri avait été averti, par un informateur, que la veuve du président John F. Kennedy, assassiné quelques années auparavant à Dallas, arrivait par un train de nuit (du genre Train Bleu) à la gare de Lyon, accompagnée de ses deux enfants, de leur gouvernante et, bien sûr, d’une escouade de gardes du corps… C’était la fin d’un jour de grève générale des transports aériens, ce qui expliquait le moyen, le retard, l’absence d’accueil officiel, de service d’ordre à la gare. Etc… Devant ce bouleversement du protocole, Çéleri avait eu la présence d’esprit de se comporter en gentleman. Laissant-là interview et photos, il s’était offert à aider l’ex-first, laquelle n’avait pas la moindre idée – pas plus que sa dame de compagnie, la gouvernante des enfants ou les membres de sa garde– de l’endroit où l’on se trouvait. S’emparant de la petite main de Caroline ; maintenant de l’autre les culottes courtes du petit John-John, qu’il avait juché sur ses épaules, il les aurait emmenés jusqu’au bout du monde – ou, tout au moins, jusqu’à la station de taxis qui les auraient conduits à leur hôtel -, sans l’irruption dans l’intervalle du service diplomatique, des agents de police, des officiels, etc. Chose qui avait fait que tout était rentré dans l’ordre rapidement. C’est ainsi qu’Mathieu Çéleri et Jackie Kennedy avaient formé - le temps de franchir une dizaine de mètres sur un quai de gare, vers une heure du matin -, jeunes, beaux, élégants tous les deux et souriant aux photographes survenus eux aussi dans l’entre-temps, un couple idéal et si bien assorti que personne n’aurait alors pu imaginer que leur rencontre n’eût pas de lendemain. Et pourtant, c’est ce qui se passa. Pour la veuve du président américain, ce fut un épisode sans consistance dans une vie très mouvementée. Elle arrivait d’un séjour en Italie, au cours duquel elle avait revu Aristote Onassis. Pour Mathieu Çéleri, par contre, ce fut la clef de voûte de sa carrière de journaliste, le début d’un mythe et d’un regret éternel, celui de n’avoir pas trouvé- pendant les quelques minutes d’accalmie que «la tempête du destin » lui avait accordées pour s’accrocher à un rocher-, le mot, le geste, la chose qui auraient fait qu’ils se seraient revus, avec Jackie. Aujourd’hui encore, lorsqu’il consulte le registre des grandes émotions qui ont marqué son existence, il y retrouve, comme dans un songe, son pas alerte au milieu des ombres d’un quai de la gare de Lyon ; le poids du petit John-John sur ses épaules, ses petits doigts crispés aux revers de son veston Cerruti (afin d’éviter le contact antihygiénique avec un épiderme étranger – ou pire, avec ses beaux cheveux ondulés que Brizio laquait alors vers l’arrière) ; la menotte gantée de sa sœur Caroline dans sa grande main paternelle ; marchant au milieu de la nuit, aux côtés d’une femme belle - en ce temps, la plus célèbre de la planète - émanation vivante et arrangée par la haute-couture de tout ce qui fascinait et fascine encore : le pouvoir, la richesse, le malheur lorsqu’il frappe les Grands. Sans qu’il eût su un traître mot d’Anglais (ce qui était encore une autre forme de tragédie) pour entrouvrir une brèche dans cette armure d’ondes, d’acier et de règlementations protocolaires, qui protégeait cette divinité moderne du reste des mortels. Et il doit se dire parfois que, malgré leur fortune et leur puissance, tous ces gens- ou presque -ne sont plus de ce monde : la belle jeune femme brune qui s’appuyait à son bras, le petit garçon blond en culottes courtes endormi sur ses épaules… et qu’il sourit aujourd’hui à de la poussière et des cendres. Et lui aussi, bientôt, il sera poussière et cendres comme eux ; lui, Mathieu Çéleri, qui avait inscrit son nom dans le Who’s Who des scoops ratés du journalisme, avec une petite touche stendhalienne, en souvenir (du moins le prétendait-il) du « Fabrizio ! Fabrizio ! », qui revenait sur les lèvres de la belle créature qui marchait à ses côtés. Peut-être, parce que, dans la confusion, elle avait mal compris son nom, ou qu’il s’était présenté sous son pseudonyme ? A moins qu’elle ait trouvé le temps, au milieu de ses activités sans nombre, de lire la Chartreuse de Parme ou qu’elle ait eu en tête une scène du film Le Guépard, dont le héros se prénommait Fabrizio… Depuis cette rencontre, Brizio Çéleri était entré dans la légende. Je reprends le cours de notre excursion, dont j’ai consigé soigneusement les étapes sur les pages de mon carnet, vu que j’étais officiellement chargé par Bigodet de la relation de notre voyage au Mali, en prévision d’une publication dans son journal. Une lourde responsabilité, comme allait le montrer la suite… Le lendemain de notre arrivée, tôt le matin, nous marchions au milieu des maigres champs de mil et de maïs, vers la bourgade de Bamba Irébané, en moyenne montagne, par un chemin qui serpentait à travers les éboulis. Une poignée de huttes en torchis, dominées par le cône de chaumes de la case à palabres. D’une épaisseur impressionnante, on dirait le bonnet géant d’un hussard. Il est multifonctionnel, comme tout en Afrique. Aussi n’est-il pas rare de le voir hérissé d’échelles, de fourches et de perches. Il sert aussi bien de lieu de séchage pour le mil, que de terrain de jeux pour les enfants ou de salle de justice pour les vieux du village. Battement régulier des pieux dans les troncs évidés. Son mat de tambours frappés en cadence. Des femmes pilent le grain, que des enfants leur apportent dans des calebasses. A quelques mètres, une bande joue à l’ombre d’un acacia. Quand je lève les yeux de mon carnet, je croise autant de paires d’yeux qui me fixent avec un air inquiet. Ils doivent se demander ce que je gratte tout le temps sur mes papiers. Les plus petits ont levé leurs loques sur des ventres gonflés. Les filles portent des petits anneaux d’argent aux oreilles et des colliers en verroterie au cou. Les plus grandes ont leur jeune frère dans le dos. Je reconnais chez certaines, cet air boudeur, indéfinissable, de Bettina. A la fois candeur et volonté farouche. Leur regard grave est un mystère qui me prend au cœur. Mon amie me manque… Elle n’a rien dit, en me voyant partir pour son pays natal. Pourquoi cela lui ferait-il quelque chose ? A quelques mètres de là, les pieds dans le marigot, des gosses façonnent des briques de boue et de paille qui sèchent en files rouges sur le champ alentour. Elles vont servir à construire des cases. Ils doivent avoir à peine une dizaine d’années et, lorsqu’ils auront fini leur tâche, ils iront (comme nous le dit notre guide) à l’école du soir. Il demande à l’un d’entre eux de nous montrer son cahier et le gamin part au galop vers le petit préau qui abrite leurs affaires, pour en revenir avec un cahier de classe d’une propreté exemplaire. Un défi à son activité de briquetier. Nous poursuivons notre ascension à travers une végétation de plus en plus dense de manguiers, fromagers, papayes montrant leurs gros fruits, vert sombre, entre les éventails des feuilles, pour arriver jusqu’au village de Bamba Komogo, au niveau intermédiaire de la montagne, sur la montée de Bédié. A l’ombre d’un grand manguier, une source où le village vient puiser l’eau. Nous sommes escortés par des hordes d’enfants, comme tout au long de notre excursion. Ils dévalent les pentes en nous voyant venir de loin. Et c’est toujours les mêmes questions : Ca va ? Tu me donnes un Bic ? Tu me donnes tes lunettes ? Tu me donnes dix francs ? Mamoun Témé, notre guide, nous rappelle pourquoi il ne faut rien leur donner. Il les chasse avec des grands gestes. Bédié, au pied de la falaise. Des grappes de volubilis se hissent entre les grosses pierres plates. Entre ces blocs que l’érosion a taillés en formes fantastiques, une plaque de terre brune sur laquelle sèche, en tas, la récolte de mil, toute la fortune du village. Au-dessus, un pain de boue creusé de trous. Les cases. Les habitants de Bédié seraient en grande partie des rebouteux. Une placette poussiéreuse à l’ombre d’un fromager à trois troncs, plusieurs fois centenaire. Le chef est le plus âgé du village. Il est à la fois conseiller, gardien des coutumes, conservateur des totems et des instruments agraires, mais surtout guérisseur. On vient de très loin pour le consulter. Affectée aux soins de la population, la partie troglodyte du village surplombe une pente au sol boueux et gras. Elle fait, en quelque sorte, office de CHU. Dans la pénombre des cavités, les malades attendent des soins. Lorsqu’ils sont arrivés jusqu’à lui, l’ancien détermine le mal dont ils souffrent, en le localisant sur leur corps (ce n’est pas toujours l’endroit que désigne le malade). Puis, il l’oint de beurre de karité, avant d’y appliquer des bandelettes et prononcer des incantations. Quand c’est une plaie, il la recouvre de racines ou d’un cataplasme d’herbes séchées, un morceau d’écorce ou une peau de chèvre. En cas de guérison, le patient fera des offrandes, en fonction de sa richesse, en calebasses de mil ou en tête de bétail. Pendant leur séjour dans la montagne hôpital, les malades sont servis, nettoyés et nourris, par leur famille qui vient accomplir ses devoirs tous les jours. Lorsqu’elle n’habite pas à proximité, elle s’est installée chez un parent qui vit au plus près. Après la végétation tropicale, le paysage s’est considérément asséché. Le bord de la route qui mène au prochain village, Bamba Tabaté, est poussiéreux et raviné par les pluies d’autant plus violentes qu’elles sont exceptionnelles ici. Au milieu de ce chaos minéral, notre attention est attirée par de grandes structures grisâtres émergeant d’une gangue de sable. Etonnamment légères, lorsqu’on les soulève, le Professeur Jansen les attribue, après un rapide examen, à l’un de ces grands cétacés qui peuplaient ce qui était alors un vaste océan, il y a quelques millions d’années, et n’est plus aujourd’hui qu’un désert balayé par le vent. Un membre du groupe ayant fait remarqué qu’elles ont l’air d’être en polystyrène, notre guide nous explique qu’il s’agit des éléments d’un décor, oubliés sur place par l’équipe de tournage du dernier film avec Pierre Richard. Bamba Tabaté. Un amoncellement de cases cubiques en pisé, au milieu du désordre des éboulis et des racines. Nous longeons en file des ruelles étroites, silencieuses et closes. Entre les planches d’une barrière, sur laquelle un bouchon de jerricane, tordu et martelé, forme un élégant cadenas, une chèvre pointe son museau. Une vieille femme accroupie est occupée à la traire. Son œil jaune observe notre passage. L’ouverture de sa cabane est fermée par un curieux volet, sculpté de personnages affrontés, hiératiques. A son usure, il m’a semblé très ancien. Il est mangé par les vers ; rongé par les pluies diluviennes et le souffle brûlant de l’harmattan. Ce vent du désert qui enfouit la nature sous le sable, tue la vie en chassant les populations vers les centres urbains. Notre chef de pub, qui l’a remarqué aussi, a manifesté le désir de l’acquérir. La vieille a compris. D’un geste, elle a poussé le cadenas celtique de son enclos. Il est convenu que nous attendrons notre consœur au prochain village… Yandaga, sur le sommet du plateau. On a quitté le pays des Bambas, nous dit Monsieur Témé, pour entrer dans celui des Kamelous, qui vivent essentiellement grâce au campement touristique, installé là depuis deux ou trois ans. Derrière cette réalité, l’action des ONG qui ont construit des écoles et des dispensaires, protègent le développement de l’agriculture et, surtout, contrôlent |e tourisme. « C’est, ajoute notre guide, parce qu’il est règlementé que l’économie traditionnelle de la région a pu subsister ». Nous attaquons la rude montée de Yandaga. Une balade de deux heures et demi, au milieu de la pierraille et des gros blocs de grès, auxquels l’érosion a donné les formes fantastiques de grandes idoles de l’île de Pâques. On croise des petits hameaux de montagne, avec leurs cases en pisé flanquées d’un petit jardin potager où poussent, à l’ombre d’un manguier ou d’un karité, tomates, courgettes, oignons, plans de maïs, un peu de coton… Au milieu, l’imparable case à palabres, où se repose un vieux. Tête de fouine, coiffée d’un drôle de bonnet à trois pointes. Avec ses oreilles qui dépassent, cela en fait cinq. Des femmes passent, très droites, portant sur le sommet de leur tête des charges parfois aussi hautes qu’elles. Un visage rieur se penche à une fenêtre : - ça va la France ? - ça va, merci ! Et le Mali ? - ça va, ça va ! glousse-t-il, en levant la main. Micheline Maurin nous a rejoints, serrant sous son bras le vieux volet de case enroulé dans un sac Tati. Elle n’est pas peu fière de l’avoir eu pour une somme dérisoire : - Le prix d’un CD en promotion à la Fnac ! répond-t-elle à ceux que son achat laisse perplexes. L’équipe au complet amorce à présent la descente vers le village de Yanda Touloukou. Brisés de fatigue, nous traversons un massif de grès ocre, dominé par la silhouette imposante de Dama Songo, aux airs de vieille forteresse maure. Un étagement de maisons cubiques, serrées autour d’un minaret. Nous ne nous y arrêterons pas, ou juste le temps de boire et de tirer de nos sacs de quoi reprendre des forces. Toujours d’excellente humeur, Filou a pris de nous plus de photos qu’il n’y avait de pierres sur le chemin. Dans la touffeur qui monte de la terre rouge, le soleil vacille au-dessus de l’horizon. Un coq, quelque part, claironne la fin du jour. Le ciel d’un bleu de pois de senteur se poudre de rose. Glissant entre les branches des acacias, un troupeau de chèvres rentre au bercail. C’est ici que nous allons passer la nuit. Comme la plupart des vieux villages dogons, Yendouma s’élève au flanc d’une falaise. A une vingtaine de mètres par dessus les toits de chaume, une cavité creusée dans la roche sert de maison aux esprits. A l’entrée, des constructions cylindriques en torchis, couvertes de jolis toits pointus, que nous prenons d’abord pour des ruches. Ce sont des greniers collectifs, élevés sur des grosses pierres plates pour les protéger des rongeurs et des eaux de pluie. Les villages ont été, eux aussi, élevés sur des hauteurs, à flanc de falaise ou au sommet d’un promontoire, pour se protéger des razzias des Peuls. Ces derniers, pour l’essentiel éleveurs de bétail, ont été longtemps un danger pour les cultivateurs Dogons. Les affrontements, qui auraient commencé au XVe siècle, se sont succédés jusque dans les années 60. Aujourd’hui encore, les Dogons doivent (du moins nous l’ont-ils affirmé) protéger les points d’eau et leurs maigres récoltes contre les attaques de l’ennemi héréditaire. L’an dernier encore, la fin de la belle saison, ce moment de calme serein où le guetteur (togouna) annonce de village en village, qu’il faut éteindre plus tôt les feux car c’est demain la rentrée des classes, a été marquée par des violents affrontements entre Peuls et Dogons. Il y aurait même eu des morts. Entre la case à palabres et celle du sorcier, une sorte de borne en boue séchée. L’autel de l’esprit du village. Il est strictement interdit de le toucher ou de le prendre en photo. Avis à Filou, qui range soigneusement ses appareils, dans son sac. Au même titre que les statuettes et fétiches, qui sont autant de demeures pour les esprits. Les Dogons croient en la réincarnation. A la naissance d’un enfant, les vieux essayent de déterminer à un indice (cicatrice, trait marquant du physique, forme du crâne) qui, parmi les derniers défunts du village (ici, on ne pense pas en famille, mais en communauté) s’est réincarné en lui. Il n’y a pas de karma (comme en Inde), mais le nouveau-né aura les côtés positifs ou négatifs du mort qui est revenu parmi les hommes, sous cette nouvelle forme. D’où l’importance d’une mémoire collective, et l’explication du grand respect qui entoure les membres les plus âgés de la tribu. Nous avons pu le vérifier, lors d’une commémoration de funérailles qui a commencé, à trois cent mètres de notre campement, vers le début de la nuit. Il devait être neuf heures. Température printanière, bien que ce soit l’hiver sur le Tropique du Cancer. Ils étaient une bonne centaine, hommes, femmes et enfants, à piétiner la terre battue sous la voûte d’un grand tamarinier, que la lueur des torches éclairait d’ombres fantastiques. Lente mélopée, au son des tambours et des crécelles. Les femmes poussaient des cris gutturaux, entre les décharges de fusils et les détonations des pétards. Mystère de ces silhouettes qui tournaient dans l’ombre, frappant le sol avec de longs bâtons, au bruit des tambours et des chants. La nouba a cessé un moment, avec l’arrivée de tribus voisines qui a obligé tout ce monde à chercher un lieu plus vaste. Et puis, le vacarme a repris de plus belle, au fond d’une fissure dans la roche. La paroi faisait chambre de résonance, ce qui nous donnait l’impression que cela se passait tout à côté de nous. Et, en même temps, elle projetait les ombres immenses des silhouettes, agitées dans les lueurs rougeâtres des feux. Quand le soleil s’est levé, ils chantaient et dansaient encore. Après le café matinal, j’ai pris la sente qui grimpe jusqu’à eux, à travers les éboulis. Epuisés, ils tournaient, tournaient encore. Et puis, sur un ordre, tout s’est arrêté. Ils sont tous retombés sur place, assommés de fatigue. Le silence est enfin venu... Filou est le seul qui garde sa bonne humeur, après cette nuit sans sommeil. Il est très content de ses photos de nouba. Tandis que nous rassemblons nos affaires pour rentrer à l’hôtel, il en parle avec un enthousiasme bavard, proportionnellement égal au silence de Ned Simson, au retour de sa première expédition chez les Bororos du Tanganyika. Vivement le confort d’un palace et un bon bain, dans une belle et grande salle de bains de quatre étoiles ! Encore une demi-journée de marche sur le plateau, à travers les sentiers que nous avons empruntés la veille. De nouveau, le sable rouge tacheté de bouquets d’acacias, le fossile de cétacé que le professeur Jansen n’a pas même daigné regarder... Nous croisons des Peuls surveillant leurs troupeaux. Ils sont physiquement très différents des Dogons. Leurs traits sont plus fins. Appuyés sur leurs longs bâtons, ils nous regardent passer. Un cri rauque rappelle un chien qui s’est lancé à notre poursuite. Le ciel est couvert aujourd’hui, plus propice à la marche. Un petit vent sec vient nous ragaillardir les jambes. En traversant, en sens inverse, le village de Yandaga, j’ai constaté que le vieux volet de case avait repris sa place. Ou, du moins son frère jumeau. On jurerait que c’est le même, s’il n’était pas dans le sac à dos de notre chef de pub. - Ils doivent les fabriquer en usine du côté de Saint-Ouen ! lance-t-elle pour sauver la face. Les yeux graves des enfants nous regardent passer. A la fois curieux et étonnés de nous voir surgir en knickers, casquettes NY et sacs à dos, au milieu des champs où ils ont leurs terrains de jeux, dans l’affolement des poules et la fuite des moutons. Le cliquètement d’un métier à tisser s’arrête quelques instants. Je pense à mon travail sur le silence. Le silence qui se dégage de certains paysages, comme le désert, la savane, les sentiers de haute montagne… Bruit du vent dans les herbes sèches, effritement d’une pierre à notre passage. On entend soudain respirer la terre. Au milieu de cette immensité désertique, dans cette solitude profonde, on croise des rochers marqués de flèches roses ou d’une série de points tracés en triangle. Il s’agit, nous dit notre guide, des balises de la course de moto cross qui se déroule chaque année dans la région. Un événement sportif monté par une entreprise française, à l’attention de ses cadres. La terre, comme une large blessure, montre une déchirure sanglante au milieu des ocres et des roux de la savane. Nous amorçons la descente vers la plaine. Le vent nous jette au visage des poignées de sable brûlant. Nous avons bientôt quitté le chaos minéral du plateau pour la vaste étendue plane de la plaine. Sous un fromager, deux hommes en boubous blancs jouent à l’awalé. Le battement de leurs paumes rythme le silence. Fin du séjour au Mali. Nous nous reposons aujourd’hui, à l’hôtel. Le ciel est aussi serein qu’un plafond de cabinet de dentiste. Autour de la piscine, chacun y va de sa petite expérience personnelle. Bigodet a modérément apprécié l’achat de notre chef de la publicité. Il ne voit pas l’intérêt qu’on peut porter à un vieux bout de bois, si maladroitement sculpté qu’un petit Français de dix ans aurait certainement fait mieux ! En plus, le responsable de la rubrique littéraire, a trouvé le moyen de sortir une sentence, dont je doute fort qu’elle soit de son cru. Il a déclaré doctement que « L’intérêt pour l’art des peuples dits primitifs datait du jour où nous avions reconnu que nous n’étions pas plus avancés ». La remarque n’a pas été du tout du goût de notre directeur, qui lui a lancé un regard scandalisé. Je crois qu’il a remarqué à cet instant, qu’il portait un petit anneau à l’oreille. Voilà une carrière de critique compromise… Pourtant, dans son boxer-short tahitien, Bigodet était d’excellente humeur au début. Il tirait voluptueusement sur sa pipe lorsque nous nous sommes assis autour de lui, tout en faisant des projets pour la rentrée. Il voyait sa revue devenir une sorte d’héritière de l’Illustration d’avant-guerre, toute en couleurs, avec des reportages inédits sur de lointaines contrées. La Terre est belle ! semblaient dire ses yeux, en souriant aux plumeaux des palmiers. Mais, il faut qu’il y ait partout des piscines et des palmiers… pensait-il aussi, en clapotant négligemment des orteils dans l’eau, sinon c’est l’Enfer. Tous ces gens noirs, sous une telle chaleur ! Tandis qu’il s’imagine en successeur de René Baschet, moi je pense aux grands articles d’art que je pourrais écrire, aux numéros spéciaux sur papier glacé. Au fond, je ne suis pas fait pour crapahuter à travers le monde ; mais pour traiter les grandes questions artistiques : l’Abbaye de Cluny, l’Or perdu de Troie, le mystère des Nazcas… Tout ce que Bigodet adore au fond ! Il a fallu que cette souris à deux balles de Toni Wurst (plus bourgeoisement, Antoinette) vienne m’enlever la rubrique qui m’avait été confiée à l’origine, sur la foi de mes compétences. Battez-vous, mon garçon ! Qu’il m’avait dit, le vieux renard. Comme si on se battait contre une femme qui couche ? Je ne l’ai pas dit, mais il m’aura compris. Et pas pour arrondir ses fins de mois. Non ! On n’est pas dans la série X de la ménagère : on laisse le cabas à l’entrée pour s’envoyer en l’air derrière un rideau de cabine. Et pas avec moi. C’est clair… Même si c’était pour connaître des sensations fortes. Je te lui en donnerais, des sensations fortes ! J’imagine qu’elle doit avoir sa chatte de blonde taillée en jardin à la française. Non ! Ça couche uniquement avec les huiles. Ce qu’on appelle dans son milieu : « coucher utile ». Heureusement qu’elle n’est pas venue ; j’aurais plutôt renoncé à ce voyage. Elle doit être en train de se faire retaper sa carrosserie à deux balles dans un Quiberon quelconque. En plus, elle plagie tout le monde dans ses articles, des catalogues aux revues spécialisées, en passant par les articles de ses confrères. Tout ce qui rentre ! Sans vergogne. Elle n’a peur de rien ! Le Canard Enchaîné a dénoncé ses pratiques, et pas qu’une fois. Elle nous épuise. Le problème c’est qu’elle est protégée. Par qui ? On dit qu’au ministère des Finances son mari rendrait des services à DPP. Ce n’est pas à elle, qu’il doit en rendre souvent... Elle a le feu au cul ! Nous glissait récemment Bigodet, entre quatre oreilles. Tandis que je la vois succomber, la Toni Wurst de malhheur, des suites d’une overdose de botox, ce qui m’ouvre pour le coup une carrière de François Fosca ou d’Elie Faure dans la deuxième moitié du XXe siècle (et qui sait ? J’aurai à peine la cinquantaine en 2000…), Brizio survient, aussi fier que le jour où il s’est vu dans la peau du président des Etats-Unis, poussant devant lui trois mousmés, dans lesquelles nous reconnaissons Colissima, la Guétard et Consuelo de Roumanie : envolées de cotonnades, œillades, trémoussements de croupes. La princesse roule des yeux langoureux de chamelle enamourée. Bigodet se contente de sourire. Entre nous, il aurait dû plutôt froncer les sourcils. Mais, (je me répète) : il ne jure que par Brizio Çéleri… N’est-ce pas grâce à lui, si nous sommes ici ? Quels désagréments il se serait évités pourtant, s’il lui avait rappelé amicalement, mais avec fermeté, que la princesse était sous sa responsabilité et qu’il trouvait déplacé qu’on en usât avec elle comme avec une vulgaire denrée tropicale. Peut-être voulait-il la rapprocher de l’équipe ? Et il était ravi qu’elle s’amuse bien avec nous. J’ai entendu dire, qu’il avait l’intention de lui confier une responsabilité rédactionnelle, à la rentrée. On parlait même d’une rubrique, alors qu’elle n’avait pas encore montré qu’elle sût écrire… En attendant, Çéleri couvre d’attentions sa jeune protégée. Cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Elle est la favorite du harem, qu’il vient d’improviser dans le premier souk venu. Il faut dire aussi qu’elle est la plus jeune et que les deux rombières qui l’escortent lui servent de faire-valoir. Dans la bonne humeur générale, je commets la première folie en piquant dans les eaux bleues de la piscine pour rejoindre Mademoiselle France qui fait des longueurs. C’est sa façon de montrer qu’elle se fout totalement de ce qu’il se passe autour d’elle. France- dont je n’ai pas parler jusqu’à présent car il n’y a pas grand-chose à en dire -, est une grande blonde sportive, toujours apprêtée avec le plus grand soin, aux traits marqués par un passé difficile, et un regard qui en dit long sur ce dernier. Elle prend un air supérieur – même cassant - quand elle vous parle, comme si elle se pensait au-dessus de tout le monde. Deuxième folie : j’ai eu l’impudence de lui saisir la cheville sous l’eau. Frayeur feinte, protestations, rires. Elle s’est appuyée des deux bras sur mes épaules, pour essayer de me faire couler. Demain, c’est le jour de notre retour à Paris. La grisaille, le froid, la pluie. Nous savourons, elle et moi, ces ultimes moments de soleil, de détente et de bonne humeur. Le soir, nous nous sommes tous donné rendez-vous pour l’apéritif, dans le salon de l’hôtel. Sur les canapés, les premiers arrivés attendent que le patron soit descendu pour boire. Le champagne rafraîchit dans les seaux à glace. Ils sont trop rouges de soleil, trop brillants de plaisir, trop chics dans leurs tenues de croisière : pantalons blancs, chemisiers transparents, costards écussonnés… En dépit du décor, on a tous un peu l’impression d’être au pied du sapin. Noël, c’est dans quatre jours. Andrée Guétard a laissé son boubou coloré pour mettre une robe normale. Dès qu’elle m’a vu, elle s’est précipitée pour m’apprendre que France m’a fait réserver une chambre pour une semaine, aux frais du journal. Bigodet serait dans la combine. Elle jubile, comme si c’était une très bonne nouvelle. Elle ajoute qu’elle a toujours pensé que j’allais vite me faire une place au soleil du journal. Je la sens heureuse de tremper dans un coup tordu. Je me rappelle qu’on raconte qu’elle-même serait arrivée par des coucheries à la place qu’elle occupe – notamment grâce à une liaison avec un sacré fusil, bien connu des femmes sous le nom du Beau Dunois. J’imagine que, pour mériter le surnom du compagnon d’armes de Jeanne d’Arc, il devait s’agir d’un vigoureux gaillard, taillé en force (comme on disait au moyen âge) et qui ne devait pas s’en laisser compter. C’était il y a bien longtemps, du temps de sa jeunesse ; et la dame en question est aujourd’hui d’un âge plus que mûr… Je n’y comprends rien. C’est vrai que je la trouve jolie, France, et que j’aurais pu lui glisser deux ou trois patins dans les couloirs et même lui peloter un peu les seins. Mais, de là à m’expédier la pipelette de service pour me proposer de fausser compagnie à la troupe ? Je remarque qu’elle nous observe à distance, depuis l’autre bout du salon. Elle a dû noter mon hésitation. Elle s’approche. Et Filou qui ne trouve pas de meilleur moment pour nous prendre en photo : - On regarde le petit oiseau ! David, un sourire s’il te plaît! Arrivée à ma hauteur : - Tu n’as pas à t’en faire, me susurre-t-elle : Bigodet est d’accord pour que nous restions une semaine de plus ici. C’est pas formidable ? Je n’en suis pas sûr. D’ailleurs, le voilà qui arrive, Bigodet. Et sa mine, longue comme le Paris-Vintimille, montre que cela ne va pas du tout. Silence ! Silence ! Il veut parler. On n’entend que le clic-clic des appareils. Il parle enfin pour nous annoncer que Son altesse, la princesse Consuelo de Roumanie, a disparu. Elle aurait quitté l’hôtel, il y a quelques heures, en compagnie de Brizio Çéleri. Les visages expriment la stupeur et l’hilarité, suivant qu’ils se tournent vers le boss ou vers ses sous-fifres. Les plus haut placés n’étant pas ceux qui montrent le plus de retenue. Proche de l’apoplexie, notre administrateur général a ôté son casque colonial, pour éponger son crâne chauve avec la serviette en papier qui tenait, il y a deux secondes, la crevette embarquée sur un œuf mimosa qu’il a encore dans la bouche. Bénichol, le chef comptable, trépigne sur ses talons compensés en essayant de retenir son fou rire. Notre chef de pub bat des cils sur des yeux extatiques. Seul Filou, le photographe, exprime une joie sans retenue. Il le tient enfin son scoop : les derniers clichés de la princesse avant sa chute. Bigodet est effondré. Il n’a rien trouvé d’autre à me dire, quand je me suis approché de lui, que combien il était désolé que je fusse le témoin de cette affaire. Il m’a demandé, avec des trémolos dans la voix, de ne pas la mentionner dans mon carnet. Il m’a aussi assuré que cela ne le dérangeait pas du tout, si je restais quelques jours de plus ici, avec France : qu’on n’avait pas besoin de moi avant la rentrée de septembre- et même plus tard, on avait assez d’articles en réserve… D’ailleurs, a-t-il ajouté : il avait pris l’habitude des caprices de sa maîtresse ! Entre elle et lui c’était une vieille histoire… J’encaisse la nouvelle avec stoïcisme. Cette fugue est un coup dur pour le journal, se dit-on en petit comité. D’autant plus que les membres d’une rédaction concurrente viennent d’arriver à l’hôtel. Ils seraient (paraît-il) déjà au courant. Ils n’auront certainement pas perdu une seconde, pour téléphoner la nouvelle à Paris. Bigodet ne s’en remettra pas, confient les mieux informés. Il s’est éclipsé pour boire sa honte. Notre guide prétend qu’il aurait reçu un appel du Palais. Cela doit barder avec Baudouin ! Les nouvelles vont vite ! Aux dernières, la princesse aurait pris l’avion de 18 heures, avec son ravisseur. Destination Le Caire. Est-ce une escale ? Notre consœur documentaliste raconte que la nuit dernière, les gémissements de la nymphette -qui était sa voisine de chambre -l’ont empêchée de fermer l’oeil. La princesse est une Chimay, pure souche – « Décidément, c’est une manie dans cette famille : l’arrière grand-mère s’était déjà faite enlevée par un romanichel ! » En somme, Brizio serait devenu un «Sexe-qui bourre-Gotha ». La blague fait le tour du salon avec le torpilleur des amuse-gueules. Sur ce, quelqu’un souligne que le fugitif est marié et père d’une ribambelle d’enfants. Madame Çéleri est-elle au courant ? Qui voudra s’en charger ? Elle pourrait se retourner contre le journal, exiger une pension. Bigodet va-t-il lui verser le salaire de son mari ? Un salaire de proconsul, à ce qu’il paraît, tandis que pour nous, la piétaille : des clopinettes au compte-gouttes ! Enfin, on ne va tout de même pas laisser crever de faim quatre ou cinq mioches, pour un coup de folie de leur père ? Et voilà la Guétard qui revient à la charge pour me demander, d’un ton peu amène, ce que je décide de faire avec France. C’est non ! Non et non ! Vous ne trouvez pas que c’est assez, ce qu’il lui arrive à ce pauvre Bigodet ? Vous voulez donc qu’il revienne du Mali avec deux collaborateurs au registre des disparus et sa maîtresse par-dessus le marché ? Un peu fort, non ? Pour moi, je sais que je ne compte pas pour grand-chose… Et puis, quelqu’un peut-il me dire quelle tête je devrai faire, quand je serai en face de lui, à mon retour ? Si je n’ai pas reçu entre-temps une lettre de remerciements. Cela n’a rien à voir, m’a répliqué Colissima. Elle est au courant de tout. Les langues vont bon train… Feignant l’indifférence, la principale intéressée nous épie de l’autre bout du salon. La cause est entendue : je rentre à Paris avec tout le monde... Enfin, ce qu’il en reste. Je suis marié, quoi !
A la recherche du Malabar Princess
Il fait si noir, que je ne distingue pas les silhouettes des montagnes. A moins qu’elles soient tellement hautes, beaucoup plus hautes qu’elles ne m’ont semblé hier, en arrivant à l’auberge. J’ai beau pencher la tête, mettre ma main en visière, écarter les rideaux pour coller mon nez contre la vitre, je n’arrive qu’à faire des ronds de buée qui me rendent toute vue encore plus improbable. Je retourne me coucher.
Un peu plus tard. Dix minutes, une heure ? Ma main tâtonne sur le mur glacé, à la recherche de l’interrupteur. Une lumière blanche remplit le globe de la lampe. Avec son papier aux maigres bouquets de fleurs qui se soulèvent dans les coins du plafond, ma chambre a un air lugubre me rappelant certains hôtels miteux que j’ai connus à Vienne, du temps de mes études. Ma montre en plastique noir est posée sur le marbre de la table de chevet. Quatre heures et demie. Je me rappelle vaguement avoir caché l’autre, la belle, en platine avec son bracelet de crocodile, au moment de faire mon sac. Je ne sais plus où : Sous une pile de chemises ? Derrière une rangée de livres ? Dans la boîte aux chaussettes ? Je suis incapable de m’en souvenir et la question achève de me réveiller. Cette montre, c’est le seul objet précieux que je possède (je ne parle pas des affaires de Mamie Andrée, pour lesquelles on serait plus proche du bric-à-brac) ; encore, qu’elle ne soit pas à moi… C’est un « prêt » de Catherine. Je n’approuve pas trop ce genre d’échange, même s’il est basé sur la confiance. Je la trouve trop belle, tant par son prix que pour la valeur sentimentale qu’elle y attache. C’est une montre ancienne, qui a appartenu à son père. Je trouve que cela met une distance entre nous. Je me souviens avoir protesté mollement, lorsqu’elle me l’a attachée au poignet. Je ne la porte pas souvent et, quand cela arrive, je ne parviens pas à oublier qu’elle est là, au bout de mon bras.
J’entends encore ses recommandations : - Fais attention de ne pas la rayer ! Ne la laisse pas tomber, s’il te plaît ! Fait changer son bracelet dès qu’il te semble usé ! Tu risquerais de la perdre. Donnes la régulièrement à nettoyer ! Ne te baigne surtout jamais avec elle ! Elle est étanche, mais il faut éviter de la mouiller. Evite les passages brutaux du chaud au froid… On croirait qu’elle m’a confié son hamster ! Inutile de dire que l’aventure de ce matin n’est pas du tout pour elle. Aussi, j’ai bien fait de la laisser à Paris. D’habitude, je l’emporte en voyage. Me disant qu’elle est plus en sécurité sur moi. Et puis, Catherine m’a dit qu’elle devait me protéger. De quoi ? Comme si un hamster pouvait me protéger de quelque chose... C’est ainsi qu’elle ressent les choses, Catherine. Quelle idée d’avoir répondu à cet entrefilet dans Mers et Montagnes ? C’était la première fois que j’ouvrais ce journal. Que les frères Teppaz « guides alpins de métier » (c’est ainsi qu’ils se présentent), passent une annonce dans une revue, dans le but de trouver un coéquipier pour une expédition en haute montagne… Voilà une chose que je peux concevoir. Bien qu’il m’eût semblé plus logique qu’ils cherchent quelqu’un sur place, sinon parmi leurs confrères (qui peuvent être occupés), du moins par leur intermédiaire. Je pense que le métier ne doit pas manquer de candidats. Mais qu’ils précisent, dans une revue spécialisée, qu’il n’est pas nécessaire que le postulant ait la pratique d’un sport de montagne, même d’un sport quelconque ! J’ai du mal à suivre. Il s’agirait seulement de prendre des photos. Je ne trouve pas cela très clair ! Si c’est pour une balade, on ne se donne pas rendez-vous à cinq heures du matin. J’ai bien vu que Loïc- celui des deux que j’ai rencontré en arrivant, hier soir -tenait à tous prix à ce que nous partions le plus tôt possible. Il m’a parlé de spéléologie, de géologie. Il a voulu me montrer quelque chose par la fenêtre de la salle commune. Mais, comme il faisait déjà nuit noire, je n’ai rien vu du tout. Je ne comprends pas : rechercher par annonce un type inexpérimenté pour se promener sur les névés. La chose me dépasse. - Ce n’est pas dangereux, au moins ? l’ai-je questionné. Il a d’abord paru surpris, comme s’il craignait que je me rétracte. Il a seulement répondu : - Ne vous en faîtes pas. On est là ! Ce qui m’étonne, c’est qu’il ne m’ait pas donné plus de détails sur l’expédition. Au fond, je n’en sais pas davantage qu’au téléphone : bien se couvrir (parce qu’il peut faire froid), emporter des bottes de caoutchouc assez hautes… - Des bottes d’égoutier ! Un bonnet de laine, des gants… - Fourrés ? - Surtout pas ! a-t-il répliqué : en matière synthétique... Des plus fins possibles. C’est préférable pour prendre appui sur la glace ! - Nous allons sur la glace ? - Plutôt dessous… - Il me faudra des crampons ? - Je penserai à en prendre, pour vous ! Et, comme pour me rassurer, il a répété : - Ne vous en faîtes pas ! ajoutant : Dès qu’on va bouger, vous aurez chaud ! - Ah ? Je n’en sais pas plus ! A mon avis, il leur faut tout simplement un type pour gratter des notes et éventuellement les aider à porter du matériel ! Je comprends mieux qu’il n’y ait pas eu bousculade chez les alpinistes. Qui serait partant pour ce genre d’aventure ? Même un journaliste un tant soit peu expérimenté voudrait y tenir un meilleur rôle. Ne serait-ce que partir avec son propre photographe. Sur ce dernier, aucun détail : Je sais seulement que c’est son frère. Pour qui travaille-t-il ? Est-il indépendant ? En agence ? Rien ! Je suppose qu’il s’agit d’un type sûr. Il ne m’aurait pas répété à deux reprises : qu’ils étaient là. Les deux frères Teppaz doivent avoir l’habitude de travailler ensembles. Mon expérience (si courte fut-elle) à Hebdo Magazine a dû jouer dans leur décision. Si ce n’est, que je me suis gardé de dire que je ne travaille plus pour ce journal. J’ai eu peut-être tort. Je ne vois pas ce que je pourrais faire de mes notes, s’ils venaient à me demander de les publier avec leurs photos. Je repense soudain aux montagnes. On ne les voit peut-être pas à cause du brouillard ? Cette pensée m’a fait retourner vers la fenêtre. J’ai tourné le loquet pour l’ouvrir, grande. Une balustrade en bois clôt un petit balconnet qui avance. Le froid sec vient me râper le visage. L’air est plus limpide que je ne le croyais. Il a dû se remettre à neiger pendant la nuit. Un tapis blanc s’applique à effacer la route, les toits des maisons, et les voitures alignées sur le parking. Deux coups grêles sonnent à une église voisine. Leur tintement est étouffé par le silence. La neige a une bonne odeur de linge propre. Bien que je ne les distingue toujours pas, je devine à présent la proximité des géants de pierre, endormis. Ils me semblent tellement proches, que je crois sentir leur souffle paisible dans l’odeur de sapins qui imprègne l’air glacial. Je respire à pleins poumons. Un toussotement vient me signaler une présence, à quelques mètres sous mon balcon. Je me penche. Sur le coin d’un banc, la silhouette d’un homme, vaguement éclairée par une cabine téléphonique, qui se trouve là. Le coffre ouvert d’une voiture (du genre break) montre qu’il s’apprête à partir. A moins, qu’il n’arrive. Dans ce cas, je l’aurais entendu. Il doit être là depuis un bon moment… Je distingue sur la neige la trace toute fraîche de ses pneus. Et soudain, j’ai une envie de café bien chaud, avec des croissants. A cette heure-ci, il ne faut pas y songer. Je ne peux qu’espérer que mes deux acolytes auront pensé à en emporter. Quatre heures et demie. Je prends rapidement une douche, avant de m’équiper pour sortir. Mes compagnons sont déjà en bas. Ils n’ont pas l’air plus à l’aise que moi, dans leurs gros anoraks, avec leurs godillots cloutés grinçant sur le plancher du hall, leurs bonnets de laine enfoncés jusqu’aux yeux. Loïc confirme ma bonne impression d’hier. D’après sa voix, au téléphone, je m’imaginais un personnage austère, sérieux, le genre de scientifique imbu de son savoir. Je me suis trouvé en face d’un type plutôt souriant, sans ombre de morgue, de taille moyenne, avec des cheveux un peu long, bruns et bouclés- du moins, d’après ce que j’ai pu deviner sous son bonnet. Il me fait l’effet d’un caractère enthousiaste, entier, amical. Je me suis dit en moi-même, quand j’ai senti sa poignée de main franche, qu’il devait être un bon grimpeur. L’autre, le photographe, n’est pas du tout du même genre. Il se prénomme Alain. C’est un grand blond, mastoc, au long visage plein de taches de rousseur, avec un air taciturne, presque buté, qui lui crispe le menton. Ses lèvres minces, serrées me le rendraient presque antipathique, s’il n’avait un grand nez puissant, sorti du même moule que la dépression verticale du front, et des yeux clairs. Verts ou bleus. Comme son frère, il a des cheveux qui lui pendouillent jusqu’à mi-cou, mais ils sont raides et ramenés derrière les oreilles. Je reconnais l’homme que j’ai vu tout à l’heure du balcon de ma chambre. Nous avons pris le break pour gagner le téléphérique. La route est glissante et les pneus sifflent en patinant dans les virages. Nous avons rejoint un petit groupe d’hommes, à une dizaine de mètres de la benne. Des techniciens de la société d’exploitation hydroélectrique. Parmi eux, je reconnais le type qui était à côté de moi dans le train de Paris. Décidément. Ils sont là, à fumer et à se raconter des blagues, tout en buvant du café. Je suis trop content d’accepter mon tour, lorsqu’il passe, de main en main, dans le bouchon d’un thermos. Avec mes bottes d’égoutier et ma combinaison neuve, j’ai l’air de sortir du catalogue de La Redoute, section Vêtements de travail. De leurs bouches rigolardes s’échappent des nuages mêlés d’odeurs de tabac et de café. Je pense à une bande de gamins joyeux, rassemblés pour une partie de boules de neige. Un individu s’est approché pour dire qu’on est prêt à partir. On a entassé nos affaires dans la benne ; puis on s’est serré dans le reste d’espace. La boîte vitrée, rouge et jaune margarine, s’est alors ébranlée dans la nuit. La benne se hisse lentement vers le sommet, guidée par les câbles invisibles. A présent, le paysage s’ordonne ; revêt les formes naïves d’une image de livre d’enfant. Je distingue en bas la tache ramassée d’un village, avec ses maisons encore dans le sommeil. Les trous blancs des champs, délimités par les lignes sombres des haies. Des petits carrés noirs, dispersés, marquent ici une grange, là une étable où s’entasse probablement le foin et hiverne le bétail. On passe au-dessus d’une forêt dévastée par une avalanche. Les troncs brisés, broyés, jetés les uns sur les autres, évoquent dans leur emmêlement un gigantesque jeu de jonchets. Quelqu’un a baissé le carreau à glissières, pour éviter que la buée n’envahisse notre cabine. Le silence est entré, en même temps qu’une bouffée d’air glacé, étouffant les voix sous une cloche de duvet. On n’entend que le grincement des poulies sous les coups d’archet des câbles. L’appel d’un choucas est un dernier signe, dans la grande solitude blanche. Loïc se montre à présent moins avare en détails que lors de notre rencontre : l’altitude, les températures à l’endroit où nous allons, la fréquence de ses expéditions… Il m’écoute attentivement quand je le presse de questions, et répond en pesant ses mots, n’hésitant pas à se répéter pour que je le suive ; notamment, quand il emploie des termes techniques. Nous allons sur le glacier de l’Argentera, mais il n’est pas question d’escalade, encore moins de descente dans les séracs. Nous devons emprunter le réseau de galeries grâce auquel les employés de la société hydro-électrique (les types qui sont avec nous dans la benne) ont accès tous les jours à ce qu’ils appellent des puits- des sortes de regards dans la couche de glace où ils font des prélèvements et règlent le débit de l’eau. En les voyant aussi à l’aise que s’ils se rendaient chez des usagers de l’EDF pour un relevé de compteurs, je me sens complètement rassuré. Je remarque qu’Alain a serré autour de son visage le capuchon de son anorak. Autour de son grand nez aquilin, ses traits se dessinent, avec la netteté du burin dans la pierre, Il répond à mon regard par un petit sourire circonspect. Entre-temps, nous avons dépassé la limite du glacier. La benne s’est engagée en vacillant entre les éperons rocheux qui surplombent le névé. Un vaste amphithéâtre, dominé par le spectacle imposant des aiguilles qu’éclaire la première lueur du jour. Le ciel semble serein. Une belle journée s’annonce. La masse des montagnes n’est pas cette matière blanche, cohérente, que je voyais d’en bas. Elle est hachée dans tous les sens par une multitude de crevasses. Ce qui lui donne un aspect hostile, presque meurtrier. - Nous allons au-delà de la zone des crevasses, me souffle Loïc. Plus de 2.200 mètres d’altitude ! Une voix traduit un peu l’angoisse qui m’a pris au ventre : -On fait plus rassurant, comme paysage ! fait le type que j’avais pris d’abord pour mon voisin de train. Quatre vingt dix mètres de glace, cent cinquante… Davantage par endroits ! Compacte, empilée, plus dure que du béton… des milliers de tonnes qui descendent vers la vallée, poussés par la déclivité de la pente. D’un mètre par jour, en cette saison ! Davantage, l’été… - Comment se fait-il que les villages d’en bas, n’aient pas été emportés ? Mon voisin est un gros type au visage rond, mangé par une barbe poivre et sel : -Ce que vous voyez-là, ce sont les dents du monstre ! Il y a le corps en-dessous. Un faux pas, une seconde d’inattention et… Hop ! On lui sert de pâtée. Sa main mime le mouvement d’une gueule qui se ferme brusquement. Avalé par le rouleau compresseur ! (J’ai remarqué que les gens de la vallée appellent généralement le glacier « le monstre », comme s’ils en avaient peur). Il me raconte qu’on trouve toutes sortes de choses, dans un glacier : des bouts de ferraille, des chaussures, des crânes, des valises, de vieux manteaux… - A la griffe des Bossons, ajoute-t-il : les gens de la région guettent en ce moment la sortie du Malabar Princess, qui s’est écrasé sur le massif, en 1950… Il part dans un récit détaillé de l’accident. Ce qui ne semble pas du goût de mes compagnons. - Tu nous saoules de bon matin… déclare Alain, laconique. Mais l’autre est bien parti. A l’en croire, les récits macabres iraient bon train à la station. - Quinze ans après ce drame, un autre avion d’Air India, le Boeing 707 Kangchenjunga, en provenance de Bombay, a percuté les roches, presque au même endroit, à 300 mètres du refuge Vallot, alors qu’il amorçait sa descente sur Genève. On dit qu’il transportait des lingots d’or- ses passagers étaient pour la plupart très riches ! Une boîte de diamants intéresserait au plus haut point les assureurs… Mon guide fait brusquement dévier la conversation. - Y’a du monde, là-haut ? - Cette semaine ? répond mon voisin : J’ai pas l’impression… - Tu veux dire, des skieurs ? demande un autre. Je me promets pourtant de revenir sur le sujet, plus tard, avec les frères Teppaz. Ce soir, après notre expédition, autour d’un verre, dans la salle de l’auberge. Bien que ces récits d’avions perdus en montagne n’aient pas l’air de les passionner beaucoup… du moins, Alain. Sous son capuchon, on croirait un preux qui aurait quitté de bon matin son vieux castel, au fin fond du Quercy, pour aller délivrer Jérusalem. Je pense au Malabar Princess. Il devait bien y avoir parmi ses passagers, une épouse de maharadja (sinon un maharadja en personne) avec ses bagages et ses bijoux. Je tiens-là peut-être un sujet de reportage. Encore faut-il que je trouve un journal que cela pourrait intéresser. Pas très gaies comme photos… c’est sûr ! Même si je pouvais travailler de nouveau pour Hebdo Magazine, ce n’est pas sûr que Bigodet accepte de les publier. Je l’entends déjà : - Très intéressant ! Vraiment passionnante votre histoire ! (en tirant sur sa bouffarde – tandis que son visage exprime une impénétrabilité aimable) : Mais, il ne faut pas embêter les gens avec ces choses-là… Ils lisent bien assez de choses tristes dans la semaine…Vous ne trouvez pas ? Il va encore essayer de me dire, de sa belle voix grave, qu’on achète Hebdo Magazine pour être en bonne compagnie pendant le week-end ! Pas pour lire des histoires macabres. Ce qui, entre parenthèses, ne l’empêche pas de glisser dans chaque numéro, les sœurs siamoises nées avec un appareil digestif à ciel ouvert, la photo de l’homme tronc qui a sauté sur une mine en Afghanistan, l’enterrée vivante d’Aulnoy ou le clébard hydrocéphale que la manipulation génétique a réussi à débarrasser de ses poils. C’est là, je pense, le côté «charlatan» de notre directeur. Ne raconte-t-on pas que, dans sa jeunesse, il aurait écoulé des faux billets sur la plage d’Ostende ? Si c’est vrai, voilà un acte que n’aurait pas désavoué un artiste anarchiste, comme il s’en trouvait encore en Belgique, à cette époque… En tournant mon regard vers le ciel, je vois, au bout du câble noir, la plate-forme d’arrivée de la benne pencher au-dessus du vide, comme un navire en perdition dans la tempête. Je n’ai pas grande expérience en la matière, mais j’ai l’impression que, de tous les guides de la vallée, je suis tombé sur les deux qui ressemblent le moins à des guides. Je ne révise pas mon jugement prospectif sur leurs capacités d’alpinistes. Disons que je ne les trouve pas assez montagnards, comparés aux gaillards qui nous accompagnent. Tout s’est fait si vite, par téléphone. L’annonce dans le journal, le voyage en train et l’arrivée à l’auberge dans ce patelin paumé, au pied de l’Argentera. Le soleil s’est levé derrière nous. Il est encore trop tôt, pour qu’il touche la partie du glacier où notre benne est venue s’arrimer, à 2060 mètres. Les hommes de la compagnie hydraulique ne viennent pas avec nous. Ils doivent décharger leur matériel, pour se rendre dans un autre endroit. Nous les avons quittés sur un salut avant de nous diriger, à la clarté de nos lampes frontales, vers l’entrée de la première galerie de prospection, à une centaine de mètres. Sur la même distance, nous avons parcouru ensuite un long tunnel, pour arriver au pied d’un escalier en fer. Là, nous avons commencé l’escalade de la paroi rocheuse, suintante d’humidité (comme de larges plaques graisseuses), jusqu’à une hauteur qu’il m’a été impossible d’évaluer à la lumière de nos torches. J’ai lu seulement, en posant le pied sur sa ferraille : 218 marches. Nous avançons tous les trois en file indienne, sur l’étroit support qui grince et vacille sous nos godillots. Loïc, en tête, chargé d’un gros sac à dos qu’il a refusé de me confier, comme je le lui ai proposé spontanément, sous prétexte que c’est fragile. Il doit s’agir de ses instruments de travail. Pour les appareils photo, c’est Alain qui les porte dans un sac, en bandoulière. A quelques mètres en surplomb, un torrent dévale la pente dans un mugissement de turbine. Le bruit assourdissant de l’eau, qui s’élance dans les soupapes d’évacuation, accompagne notre progression dans la galerie reliant la rive gauche du glacier à la droite. Elle fait 250 mètres de longueur. La masse d’eau se déverse de plus en plus fort, de plus en plus vite, de tous les côtés. Son débit est pourtant loin du maximum, affirment mes compagnons. Les galeries sont relativement sèches quand la température extérieure est en dessous de zéro ; mais elles peuvent devenir d’impétueuses rivières souterraines, entraînant tout sur leur passage, en été, ou par un hiver clément. Je regrette de n’avoir pas jeté un œil sur le baromètre, en quittant l’auberge. Arrivés au sommet de l’escalier de fer, ils ont ouvert une porte de fer rivée à la roche. Inscrit à la peinture blanche : Puits S-5. C’est l’accès direct à la face interne du glacier. Ce que les glaciologues nomment sa semelle. Ne s’agit-il pas d’un immense corps en marche ? Il s’en dégage un bruit intense, un bruit de machine qui me fait penser à une salle des turbines sur un bâtiment de guerre. Nous sommes entrés dans un autre monde. Un vent violent nous griffe le visage. L’appel d’air, m’explique Loïc. A un peu plus de 100 km/h, il peut presque coucher un homme à terre. Le tunnel est une soufflerie, dans laquelle nous progressons en nous tenant à la corde, fixée à la paroi. Un peu, ajoute-t-il, comme le ferait un siphon dans un tube plein d’eau, à la verticale, au moment où l’on ôterait le bouchon fermant son extrémité supérieure. Notre avancée, à travers les flaques, soulève des gerbes d’eau glacée. La température exceptionnellement basse pour la saison est peut-être aussi la raison des nappes de brume qui dessinent un halo autour de nos lampes. A mesure que nous avançons, l’humidité décroît. Au vacarme, qui emplissait la galerie, a succédé un silence profond, figé, imposant comme dans la nef d’une cathédrale. Je remarque qu’il y fait beaucoup moins froid. Un grondement sourd résonne pourtant sous la voûte, comme des coups de tonnerre d’un orage qui s’éloigne. - Le bruit produit par le contact des plaques de glace, m’explique Loïc : Elles s’entrechoquent, se chevauchent, montent les unes sur les autres, comme dans une banquise. Pour nous assurer que les conditions thermiques sont satisfaisantes et qu’il n’y pas de danger, il propose que nous allions consulter la station météorologique, à quelques mètres de là. Sous le couvert assez rudimentaire d’un mur de parpaings, des appareils mesurent les températures, la pression de la couche de glace, le niveau d’hydrométrie. Tout est apparemment en ordre. Je note, à la multitude de blocs éboulés autour de nous, que, malgré sa solidité apparente, la petite installation scientifique, n’est pas à l’abri d’un effondrement. Ce que me confirme Loïc, en me faisant remarquer que nous sommes sur des schistes cristallins, une roche extrêmement friable et dans laquelle se forment des poches d’humidité, où la température est généralement plus élevée. Ce qui augmente les risques d’avalanches. Il se penche pour me montrer les lamelles de schistes qui s’effritent sous nos crampons. -Parfois, fait-il, ces chutes créent une nouvelle faille dans la croûte glaciaire, par laquelle un peu de lumière- plutôt un reflet du jour -pénètre ces ténèbres. Je vais peut-être l’avoir enfin ma Grotte des glaces de Walt Disney ! Avec ses blocs verts et bleus, comme les bonbons à la menthe... Ce qui n’est pas pour me déplaire. En effet, malgré toutes ces explications fort intéressantes, je trouve l’aspect visuel de notre aventure assez pauvre. Passés le vertige blanc des séracs et le spectacle des aiguilles encerclant le paysage, ce monde sombre, moins terreux que poudreux, me ferait penser à l’intérieur d’une cimenterie. Je conçois qu’Alain n’ait pas éprouvé le besoin de sortir ses appareils. Que pourrait-il photographier ? Le sol sur lequel nous marchons, les blocs de glace, le toit des cavités, tout est recouvert d’une couche de poussière grise, uniforme. Sans intérêt… Je peux noter sur mon carnet que « les strates de roches que j’éclaire, ressemblent à des fils de caramel sur des blancs d’œufs battus en neige », cela ne peut sérieusement pas faire l’objet d’une photo. Même notre rencontre avec les chandelles (l’occasion de poser enfin nos sacs, pour souffler un peu) est un sujet d’un intérêt discutable. Loïc appelle ainsi des poussées de glace à travers la paroi interne, comme d’énormes stalactites qui viennent prendre appui sur le sol. La première, bien droite, striée de cannelures, fait un peu penser à une colonne grecque. Mais, il eût fallu, pour que ce soit étonnant, qu’elle fût d’un beau cristal, alors qu’elle est grise, marron beigeasse, comme tout ce qui nous entoure. Je ne parle pas des deux autres, érodées par l’eau, qui se résument à deux mamelons suspendus à la voute. La quatrième s’enroule sur elle-même, comme la pâte d’un tube de dentifrice. Je ne vois là, rien de bien remarquable. Alain Teppaz est vraiment ce qu’on appelait autrefois « un taiseux ». Il y a des gens, comme cela, qui ne prononcent que les choses qu’ils pensent essentielles ; et encore, leur faut-il tourner vingt fois leur langue dans la bouche avant de vous les livrer. Ses lèvres étroites montrent assez qu’il répugne aux discours. Il ne faut pas compter sur lui, pour meubler la conversation ou pour commenter ce que dit son frère. Il l’écoute en silence, comme si cela avait pour lui un intérêt instructif. Alors que ce ne doit pas être le cas. Ils sont rodés, depuis le temps qu’ils font de la montagne ensembles. J’ai remarqué qu’il ne discute jamais une décision de l’autre. Loïc déclare qu’il faut aller par là ? Il suit. Il faut s’arrêter ici ? Il pose son sac… J’attribue ce rapport respectueux des formes, à l’union étroite entre les volontés qui doit découler de la présence quasi permanente du danger. Plus c’est difficile, me dis-je, et plus il doit y avoir soudure entre eux. Pourtant, je pense qu’il est déçu, comme moi, par le spectacle. Il devait pourtant savoir ce qui l’attendait… A moins qu’il cherche autre chose ? Je pense à ce qu’il a dit, tout à l’heure, lorsque j’ai sorti ma boutade sur mon rêve de glacier « bleu bonbon ». Je l’ai entendu grommeler : -T’en fais pas ! Ce que j’aurais pu interpréter comme : « Nous allons te montrer des choses plus extraordinaires ! » Le puits S-6 n’en fait sûrement pas partie. Il abrite le cavitomètre : un appareil servant à mesurer la progression du glacier. Ce qui explique peut-être que Loïc ait tenu à ce qu’on s’y arrête un instant. La cavité elle-même ne présente aucun intérêt particulier. La température me paraît avoir de nouveau baissé. Le sol est en partie couvert de givre, ce qui rend notre progression plus prudente. Malgré les crampons qui me scient la base des orteils, j’ai l’impression de marcher sur une couverture qu’on s’amuserait à tirer sous mes pieds. Au-dessus de nos têtes, je perçois distinctement le grondement sourd de la glace qui glisse le long de la pente. La cavité suivante dispute sa renommée à la Grotte Bleue de Capri (ce ne sont certainement pas les Grottes Bleues qui manquent dans le monde), à cause de la pureté de sa glace, de sa transparence qui (d’après Loïc) laisserait passer à certains endroits la lumière du jour. Et cela, bien que nous soyons à plusieurs dizaines de mètres de la surface. Je pense que si elle parvient jusqu’ici (ce qui me paraît fort improbable) ce ne peut être que par une de ces failles, que nous avons survolées tout à l’heure avec la benne. Son accès est obstrué par des gros blocs, détachés de la masse de glace, et que les eaux d’écoulement ont nettoyés pour leur donner l’aspect rond et frais de grosses billes de verre. Enfin, je les tiens, mes berlingots à la menthe ! Loïc nous fait un cours de géologie glaciaire. La cavité dans laquelle nous nous trouvons – un arc tendu qui pourrait en remontrer aux réalisations de béton armé des plus grands architectes du XXe siècle – résulte de la rencontre des énormes pressions de la masse glaciaire avec la roche. Ce que les glaciologues appellent un « verrou ». Ce freinage dans le glissement du glacier forme une voûte, dont la courbure est d’autant plus forte que la tension est accentuée. Il la plie, la tord comme un métal en fusion, pour donner ces espaces concaves, qui peuvent atteindre une centaine de mètres de haut. Il arrive aussi qu’il la rompe, quand les tensions sont trop fortes et que le seuil de plasticité de la glace est dépassé. Alors, elle se déchire pour donner une crevasse, comme celle qui s’ouvre devant nous. Le spectacle est captivant, mais il faut se dépêcher. Au-dessus de nos têtes, des flammes de givre, formées par le gel des infiltrations, aussi tranchantes que des lames de rasoir, menacent à tout moment de s’effondrer. L’endroit est pourtant très calme. Il y a à peine quelques minutes, en franchissant la passerelle de fer entre la moraine et la glace, j’entendais encore des grondements sinistres. A présent, rien ! Le froid a plongé la bête dans un sommeil profond. Loïc a repéré, à une vingtaine de mètres, un gros rocher qui pourra nous servir momentanément d’abri. Nous nous sommes encordés pour franchir cet espace. Devant nous, le sol s’enfonce en dénivelé de 70 degrés vers le fond de la crevasse. Le glacier a bien décollé du verrou, et il doit y avoir à cet endroit entre 30 et 40 mètres de fond. Nous voilà donc, avançant en rappel, accrochés par nos mousquetons à la corde qu’il a fixée au rocher. Nous nous aidons de nos piolets. Notre guide n’a pas exagéré le danger. Le fracas des blocs qui se détachent de temps en temps de la voûte, est amplifié par la portée du vide. Cette masse de plusieurs millions de tonnes de neige sale, broyant le socle rocailleux, comme une lave froide qui creuserait son cratère, me fait penser à la collision d’un astéroïde avec notre planète. On dépense des milliards de dollars pour interroger l’univers avec des télescopes sophistiqués, alors que le mystère de la vie est là, sous nos yeux, dans la rencontre des deux éléments : la glace et la roche, l’eau et les substances organiques, ces acides aminés à l’origine de la vie. A moins que le grand corps étrange de la Lune, contrairement aux affirmations des astrophysiciens, se soit singulièrement rapproché de notre bonne vieille terre, au point qu’il semble vouloir s’y fondre ? Une façon de réintégrer sa place... Je pense, plus prosaïquement à un épisode des aventures de Tintin. On a marché sur la Lune… Tout s’embrouille dans ma tête. Nous sommes arrivés à l’endroit en question. Un espace couvert qui ne doit pas faire un mètre de diamètre, et sur lequel nous nous serrons avec notre matériel. Irons-nous plus loin ? Nos lampes frontales commencent à donner des signes de faiblesse. Je m’aperçois que j’ai perdu ma torche. Elle a dû glisser de ma ceinture pour rouler dans une crevasse. Nous sommes là, à reprendre notre souffle, lorsque Loïc pointe son gant en direction de la paroi opposée. A une dizaine de mètres, une cavité se découpe dans la glace. Une belle cavité en entonnoir, parfaitement formée, d’une matière lisse et brillante, au milieu d’un champ de neige. Sans doute de la neige de surface, arrivée là par suite d’un effondrement. Elle semble d’autant plus facile à atteindre, qu’elle est reliée à la butte, sur laquelle nous nous trouvons, par un pont de glace qu’il suffirait de franchir. Sinon que nous ignorons s’il est assez solide pour supporter notre passage… Pour ce qu’il y a dessous, nous nous en doutons, au bruit des blocs qui roulent de la paroi. Pas question de rater son coup. C’est la mort ! En face de nous, la grotte brille, dans la lumière de nos lampes, en constellations d’étoiles, en myriades de paillettes scintillantes, alvéoles d’une ruche de cristal que traverse, par endroit, une strate d’onyx ou de jade. - C’est là qu’elle est, la valise ! souffle Loïc à son frère. Et, en s’adressant plus distinctement à moi : Tu vas passer de l’autre côté... Je ne comprends pas. - Ouais ! Tu vas y aller avec le balcar et éclairer la cavité de l’intérieur, afin qu’Alain puisse prendre des photos. Je te dirigerai d’ici, avec la deuxième lampe. Ce n’est pas compliqué… Tiens ! fait-il, comme s’il s’agissait d’un détail : Tu verras une sorte de paquet sombre sur ta gauche, peut-être un peu coincé dans la glace. Tu vas le détacher délicatement avec ton piolet. C’est une chose qu’on a oubliée la dernière fois. C’est important ! Il faut y aller doucement. Surtout, ne le prend pas par les anses… Elles pourraient céder. Quand tu l’auras dégagée, tu le mettras dans le sac bleu et tu l’accrocheras par le mousqueton au filin qu’on va te jeter. Il est peut-être un peu coincé dans la glace. Tu y vas doucement ! Hein ? C’est compris ? Et il m’ouvre son sac pour me montrer, à côté d’une lampe balcar repliée avec son transfo, une pelle, un ciseau d’acier avec un marteau, un rouleau de câble… et je ne sais quoi encore. -Mais ça fait du poids ? dis-je en, sans cacher ma surprise. Il ricane : - C’est pour cela, qu’on t’y envoie. Ballot ! Tu es le moins lourd de nous trois ! Et il me recommande, encore une fois : Faudra faire bien attention… C’est compris ? Sur ce, il me cale son sac d’une tonne entre les épaules et me pousse devant lui, en me serrant le bras. Moins pour me soutenir, me semble-t-il, que pour me signifier qu’il n’y a pas d’autre alternative. Sous nos pieds, la glace craque et des cailloux roulent dans la fosse avec des bruits sinistres, répercutés par l’écho. La grotte est là, à quelques mètres, au bout d’un pont de glace et de neige. C’est vrai, qu’il paraît solide ? Mais, l’est-il assez pour me supporter ? Si je tombe, c’est la mort ! Je demande naïvement : - Tu penses que la glace va me porter ? - T’en fais pas : c’est solide ! Et puis, on a des cordes ! En cas de chute, on pourra toujours te tirer du trou ! Pense à bien brancher le balcar. Tu sais comment on fait ? Je bafouille : - Oui ! oui ! Il ajoute : - N’oublies pas de nous faire signe d’en face, dès que tu as repéré le paquet ! - Oui ! oui… - Pour qu’on te jette le filin… Je demande encore : - Il y a du danger ? - Allez ! fait-il en me poussant vers l’avant : Tu n’auras pas le temps de compter jusqu’à trois, que tu seras de l’autre côté ! N’oublies pas ce que je t’ai dit : courre sur la glace au lieu de marcher ! - C’est que… La peur m’étreint le ventre. J’ai la sensation d’avoir trop mangé, ou que le café de tout à l’heure m’a donné la colique. Loïc s’impatiente : -Assez discuté, vas-y ! On va faire des photos superbes… Et puis c’est ton boulot ! On t’a recruté pour ça… Non ? Je suis fait comme un rat. Pas moyen de reculer. Alain se tait. Je l’implore d’un regard, comme pour l’engager à dire quelque chose. Il garde le silence. Il a sorti un objectif de son sac et le déroule, avec précautions, de la peau de chamois qui l’entoure. Visiblement, il veut me faire croire qu’il va prendre des photos. Mais, je vois bien l’intérêt de son frère, tout tourné vers la chose qui se trouve de l’autre côté. Le paquet qu’ils veulent à tout prix récupérer. En face de moi, la voûte de glace a l’aspect banal d’une plage de sable, sur laquelle les vagues auraient laissé de longues traces d’écume. A la lumière de la torche, je distingue des milliers de fragments minéraux, comme des débris de coquillages, arrachés à la montagne par un bulldozer. Alain a préparé son appareil. Tout est calme, presque rassurant. Le grondement a cessé. Je vois l’avion qui frôle le grand rocher noir, soudain surgi du brouillard à quelques mètres de son aile. Le bruit de tôle qui se déchire. Les cris des passagers. Un choc, suivi du silence. Quelques minutes plus tard, les gémissements des blessés. Les appels. Les cris aigus des macaques, que le choc a libérés de leur cage… Et puis le froid. Le bruit du vent soufflant à travers les débris. La neige qui tombe… Il n’y a plus que le bruit du vent et le silence de la neige recouvrant lentement la carcasse, pour sa longue descente. Loïc commence à s’énerve. Il me secoue le bras, en jurant : - Putain ! Qui est-ce qui nous a foutu un froussard pareil ! Alors, tu te magnes ? Je souris niaisement, assez désolé de ce qui nous arrive. Je suis là, partagé entre le danger et la déconvenue de mes compagnons, le dos contre la paroi humide, prêt à m’élancer pour franchir le pont de glace, lorsqu’un ruissellement léger éveille mon attention. C’est comme le tintement cristallin d’un carafon dans un verre… léger d’abord, anodin, mais en quelques secondes (moins de temps encore qu’il n’aura fallu pour comprendre), il prend de l’ampleur, grossit, devient le bruit d’une chute… L’eau ! Nous nous sommes jetés l’un sur l’autre. Le plus près de la corde, s’est agrippé à elle de toutes ses forces. Un craquement sinistre se fait entendre au-dessus de nous, comme un arbre qui s’abattrait d’un coup au milieu de la forêt. Une colonne blanche déferle soudain, dans un souffle qui nous a râpé le visage, déchiré ma ceinture, arraché le sac à dos, entraînant avec elle le pont de glace et la grotte. Un tourbillon de boue gelée et de cailloux s’est abîmé dans les profondeurs, avec un bruit d’enfer. Je revois les yeux sortants des orbites de mes compagnons, nos doigts cramponnés à la paroi. A peine quelques secondes. Une éternité. J’ai pensé, ma vie est foutue ! Ce n’est pas un mal ! Je suis perdu, si je ne me cramponne pas à la vie ! Quelques secondes, interminables, lorsqu’on se trouve dessous… Ensuite, la voûte s’est mise à craquer de tous les côtés, dans un bruit d’explosions, auquel succédait un grondement sourd de boyaux. La montagne ne voulait plus de nous. On ne se l’est pas fait dire deux fois ! On est retourné sans dire un mot. Comme nous n’avions plus qu’une seule lampe- il doit bien s’en trouver une ou deux autres, qui sont parties au fond du trou -, l’obscurité a permis de cacher ce que chacun ressentait. Pour moi, davantage que l’accident, qui aurait pu être beaucoup plus dramatique - au fond, nous n’avions que des pertes matérielles -, c’est la dureté de la scène qui m’avait fait découvrir un Loïc que je ne soupçonnais pas. J’éprouvais un sentiment de dégoût. Je pensais à mon sourire idiot, quand il m’insultait. Toute cette lâcheté qui s’attache à moi ! J’en pleurerais de rage. Rien à faire : Je suis un lâche ! Jamais je n’aurai la mâle assurance d’un Alain. Ou la volonté autoritaire d’un Loïc. Pourquoi faut-il que j’aie choisi un métier, où ces deux qualités sont nécessaires ? Journaliste de pacotille ! Je pensais aussi aux diamants… Mais, ce n’était pas mon affaire ! Ce n’est que dans la benne qui nous a redescendus vers la vallée, lorsque nous avons fait le bilan de ce que nous avions perdu, que j’ai retrouvé le courage de regarder mes compagnons en face. Le lendemain, j’ai acheté une petite bouteille d’eau de vie, avec des paillettes d’argent qui tourbillonnent dans l’alcool, lorsqu’on l’agite. On appelle le massif l’Argentera, à cause des gisements argentifères qu’on n’y exploite plus depuis bien longtemps. Et j’ai repris mon train pour Paris.
Le Mystère de Rennes-le-Château
A la sortie de Carcassonne, on a pris la D118 en direction du Sud. Au bout d’une quarantaine de kilomètres, on traverse la petite commune de Couiza : une poignée de maisons grises alignant en bordure d’une rue déserte, des carreaux aveugles et des façades barbouillées d’ennui. Je me suis toujours demandé, où étaient les habitants de ces petites communes dans certains coins perdus de France. Le cimetière et le monument aux morts sont peut-être des indices de réponse. Il faut continuer un peu sur la départementale, avant de prendre à gauche une route qui grimpe en lacets le long d’une colline. On roule bientôt sur une sorte de plateau, où la pierraille se dispute le vent, avant de bifurquer de nouveau à gauche, en direction d’une petite éminence. Encore quelques kilomètres de virages et on atteint un village, ou plutôt un lieu déconstruit, sans ordre, où il manque aux maisons, aux lieux, aux rues, ces repères topographiques qui les ancrent dans la réalité. Une agglomération qui flotte dans l’espace et le temps, perdue, vacante… On est à Rennes-le-Château.
J’aurais longtemps continué d’ignorer jusqu’à l’existence de cet endroit, si le hasard ne m’y avait conduit un jour (ce que je raconte plus loin) et fait faire la connaissance de son maire, lequel est devenu depuis un ami. C’est de lui que je tiens cette curieuse histoire, qui s’est déroulée ici il y a un peu plus d’un siècle, et qui a fait couler beaucoup d’encre. Je veux parler de l’affaire de l’abbé Saunière.
Bérenger Saunière est arrivé un soir de juin, comme dans les histoires extraordinaires qu’on lisait autrefois, après un de ces violents orages qui accompagnent souvent les premières grosses chaleurs, dans le midi. Le nouveau curé avait trente-trois ans et ce n’était pas son premier poste. Son affectation dans ce trou perdu est à la fois une brimade et aussi un retour au pays. Il serait l’aîné d’une famille de Montazels, une commune toute proche. L’abbé Saunière ne cache pas ses sympathies pour la droite conservatrice, et il l’a trop fait savoir là où il exerçait précédemment son ministère. Cela n’a pas plu à sa hiérarchie, aussi l’a-t-on renvoyé à la misère d’où il était sorti. Il est pauvre ! Pour preuve, il a gravi à pied le chemin escarpé qui mène au village, depuis la vallée audoise. La diligence a dû le laisser en bas, à Couiza, au mieux à Espéraza : ce qui fait une sacrée trotte jusqu’ici. Pour tout bien, il tient d’une main son gros parapluie, de l’autre une mallette dans laquelle il a rangé ses affaires personnelles et quelques objets liturgiques. Elle n’a pas dû lui sembler bien lourde en montant, si l’on en croit le gabarit du gaillard : il dépasse le mètre quatre-vingt, ce qui est peu fréquent pour l’époque, avec des épaules plus faites pour endosser le maillot de rugby que la soutane, laquelle a récolté toute la boue du chemin. Mais la pauvreté ne regarde pas toujours où elle passe…
Ses débuts sont plutôt difficiles. Les gens de l’endroit ne sont pas du tout calotins. L’église et sa cure sont quasi des ruines et, ce qui n’arrange pas les choses, il prononce devant une poignée de fidèles, quelques jours après sa venue, un sermon que certains estimeront un peu trop teinté de couleur politique… On ne se refait pas ! En tous cas, pas de ces propos qu’on qualifierait ici de « bonne parole chrétienne». On est dans le midi- traditionnellement de gauche libérale -, en milieu rural de surcroît ! Bref, on va vite faire comprendre à Monsieur le Curé, qu’il n’a rien à attendre de bon, s’il persévère dans cette voie. Aussi, en dehors des devoirs de son ministère, il va occuper son temps comme ce peut. Sur son maigre appointement, il a pris une servante : une belle fille du pays qui s’occupe du ménage et lui mijote son fricot. Et, comme il est entiché d’archéologie, il s’est mis à gratter le sol autour de son église et du petit cimetière adjacent. L’endroit est intéressant, et en particulier le plateau qui s’étend alentours. Il a lu, dans un vieux numéro d’Archaeologia oublié au fond d’un tiroir par son prédécesseur, que là se trouvait la frontière naturelle entre l’ancien royaume vandale d’Espagne et la Gaule franque. Sans avoir à creuser beaucoup, l’abbé avait trouvé quantité de menues pièces en fer et en cuivre, de vieux clous rouillés et de tessons d’argile cuite, qu’il se proposait de rassembler un jour pour former, ce qu’il voyait déjà comme le futur musée de Rennes-le-Château. La vie de l’abbé Saunière se déroula ainsi durant plusieurs années, sans qu’on n’y vît rien qui méritât d’être signalé : il accumulait, sous la pergola de son jardinet, les vieilles pierres et les bouts de ferraille ramenés de ses expéditions sur le plateau ; la fréquentation de l’office n’offrait aucune surprise : mis à part à Noël et pour Pâques, elle était d’un plat constant ; Marie Dénardaud, sa servante, prenait par contre du volume… Lorsqu’un jour, sous prétexte qu’il en a marre de voir la pluie filtrer à travers les tuiles de l’église, il engage une société de travaux de Limoux pour la relever. Mais il n’en reste pas là ! Il fait bientôt bâtir à la place du vieil autel humide un tout neuf, en marbre, dans le goût du jour ; puis, remplacer les carreaux cassés des fenêtres par des verres de couleurs, animés de belles scènes de l’Evangile ; et installer une chaire d’un beau bois, tout sculpté ; et arranger les abords du sanctuaire, en faisant aménager une placette avec un kiosque pour se reposer en écoutant de la musique ; et dresser des statues ; et une fontaine ; et enfin un calvaire devant le porche de l’église… Tout cela fait naturellement jaser. On murmure dans son dos, que le curé aurait touché un héritage. Mais, on a beau se trouver dans le coin le plus reculé du monde, on sait ce que valent les choses et que la famille Saunière ne pouvait pas avoir laissé assez pour couvrir de telles dépenses. D’ailleurs, on a envoyé discrètement quelqu’un à Montazels, qui en est revenu en disant que la famille Saunière y vivait toujours au grand complet, et encore plus pauvre que par le passé. Est-ce que Monsieur l’Abbé aurait obtenu une subvention pour relever sa cure ? Pensent alors certains… Mais de qui ? de Paris ? Le maire le saurait…L’évêché ? La question, habilement glissée par l’adjoint à l’oreille de l’évêque, à l’occasion de l’inauguration du nouveau calvaire, s’est soldée par un farouche démenti. Comme si cela ne suffisait pas ! Le curé de Rennes-le-Château s’est mis à acheter une importante superficie de terrain autour pour se lancer dans des travaux dispendieux qui ne laissent pas, aujourd’hui encore, de nous surprendre : il fait construire un superbe presbytère, qu’il baptise pompeusement la Villa Béthania. Un pavillon cossu, parfaitement incongru au milieu de ces montagnes, tout comme le style sulpicien qu’il adopte pour son intérieur, et qui ne déparerait pas celui d’une coquette sous-préfecture. Un jardin d’agrément avec son bassin, une tour néo-gothique nommée Tour Magdala, qui lui sert à la fois de bibliothèque et de fumoir, d’où il peut contempler la vue sur le massif des Corbières et les contreforts des Pyrénées, installé dans un profond fauteuil. Car, bien entendu, tout cela est luxueusement aménagé, avec des peintures à la fresque, des tableaux, des statues, des pelouses, des serres, et même une niche avec un singe ouistiti… On comprend que les imaginations de ses pauvres paroissiens qui, pour certains, n’avaient peut-être même jamais vu les remparts de Carcassonne, aient été fortement frappées. Et puis, l’abbé mène grand train ! Le rhum qu’il sert à ses invités vient directement des îles, par caisses ; et il n’est qu’un des fleurons de sa cave, où dorment quelques grands crus, soigneusement étiquetés à la main. A sa table, se succèdent personnalités locales et notables de la région, dont la présence ne passe pas inaperçue à Rennes-le-Château. Il est abonné au journal toulousain et reçoit régulièrement des revues de Paris, envoyées par la poste. Et, sous le prétexte que ça se fait dans les clubs anglais, il les fait brocher avec des dos en cuir, par un artisan-relieur qui s’est installé à la Villa Bethania, le temps de son travail… Bref ! Bérenger Saunière vit dans son bled, comme un bourgeois nanti de la capitale. On raconte même que Marie Dénardaud serait devenue sa maîtresse. Il faut dire qu’on a connu bonnes de curés plus liantes et que Marie n’a pas beaucoup de contacts avec les gens du village : Bonjour ! Bonsoir ! lorsqu’on la croise… et encore ! Elle ne sort pas beaucoup. A force d’entendre dire qu’un de ses administrés mène une vie de cocagne dans son diocèse, qu’il y reçoit des têtes couronnées (on parle du comte de Chambord), des célébrités comme la cantatrice Emma Calvé, férue d’ésotérisme, le compositeur Claude Debussy… l’évêque finit par mettre le nez dans les affaires de Bérenger Saunière. Ses premiers ennuis avec sa hiérarchie, l’abbé va les avoir dès 1909. Convoqué à l’évêché pour s’expliquer, il est suspendu temporairement de l’exercice du culte, avec autorisation spéciale de demeurer dans sa cure. L’enquête épiscopale a dû plaider en sa faveur puisque, quatre ans plus tard, il est rétabli pleinement dans ses fonctions. Il aurait porté l’affaire à Rome, qui avait alors d’autres chats à fouetter : on était en pleine crise avec la France, suite à la loi de « Séparation de l’Eglise et de l’Etat ». Puis vient la guerre et le climat n’est plus aussi favorable aux querelles religieuses, tout comme aux comportements sortant de l’ordinaire. L’espionnage est la nouvelle hantise des bonnes gens. On se chuchote à Rennes-le-Château, que le curé accueillait des hôtes étrangers au temps de sa magnificence ; que lui-même, à diverses reprises, s’est rendu chez l’ennemi. On parle de billets de train pour la capitale autrichienne, d’amis puissants qu’il aurait eu là-bas ; d’un mystérieux compte en banque, on ne sait où, et qui l’aurait obligé à se déplacer régulièrement, pour retirer des fonds… La rumeur n’empêche pas l’abbé Saunière de se lancer dans des nouveaux travaux. En dépit de la guerre et des restrictions, il commande des devis, dresse des plans, envisage sur sa propriété la construction d’une nouvelle tour, qui ferait pendant à la Tour Magdala. Elle devrait même, dit-on, la dépasser en hauteur. Les ouvriers sont à l’œuvre, ce matin du 17 janvier 1917, lorsque sa servante le découvre, étendu sur le dallage glacé de sa bibliothèque, terrassé par une hémorragie cérébrale. Une semaine plus tard, on l’enterre dans le petit cimetière attenant à l’église. Il laisse par testament tous ses biens à Marie Dénardaud. Plus jeune que lui de seize ans, et qui va occuper désormais le presbytère, pas tout à fait seule, car elle s’est adjointe les services d’un homme de charges. Discrètement, elle lui aurait confié le soin de vendre, pièce après pièce, meubles, livres et bibelots… jusqu’en 1953, où elle décède à son tour à l’âge de 85 ans en laissant à ce compagnon, avec qui elle vivait sans doute maritalement, les biens qui lui venaient de l’abbé. Noël Corbu (c’est son nom) installe alors un restaurant dans la villa du curé, et il commence à raconter son histoire à ses clients, en insistant particulièrement sur les moyens de l’ancienne servante, lesquels, d’après lui, ne pouvaient provenir que d’un magot, caché quelque part dans la propriété. Comme il s’est marié officiellement entre-temps, son épouse, Claire Corbu, va même confier à des proches, que les trous creusés par son mari pour le trouver, sont de véritables excavations qui dépassent les trois mètres de profondeur. Ces propos tombent dans l’oreille d’un journaliste, écrivain à ses heures, un certain Gérard de Sède, qui en fait un livre, l’Or de Rennes, publié en 1967, et qui va connaître d’autant plus de succès en France qu’on est à l’époque de Planète, la revue dirigée par Louis Pauwels et Jacques Bergier, de la vogue du Matin des magiciens, qu’ils auraient écrit ensemble, et que le goût pour l’irrationnel, un produit dérivé du 2e Surréalisme (celui de l’après-guerre, duquel se réclame Gérard de Sède), a remis les énigmes de l’histoire à l’ordre du jour, à plus forte raison quand il y a un trésor à la clef. Pour les émules de Louis Pauwels ou de Barjavel (un autre grand manieur de mystères), il suffirait d’étudier la topographie du lieu pour découvrir la cachette de l’abbé Saunière. Le village de Rennes étant bâti sur un terrain calcaire, tout percé d’alvéoles et de microcavités, c’est un véritable gruyère qui s’offre à l’investigation des chercheurs. Depuis, on a écrit plus de 300 livres sur le sujet ; des centaines de milliers de curieux et de « touristes » ont afflué à Rennes-le-Château. On a parlé de l’impératrice Zita de Habsbourg et, plus proche de nous, de François Mitterrand. Les dénicheurs de trésors ont investi le terrain autour de la Villa Béthania- même si la municipalité a très vite interdit les fouilles ; et aussi les amateurs de toutes sortes d’histoires étranges. Nous avons oublié de dire que l’abbé avait vécu à une époque où occultisme et sociétés secrètes étaient très en vogue. On a raconté, qu’il aurait tiré bénéfice de la possession d’un secret historique, en rapport avec le trône de France ou quelque famille régnante de son temps ; qu’en se livrant à son activité favorite, l’archéologie, il aurait découvert une fortune… On est en pays Cathare. Après le siège de Montségur, en 1243, non loin d’ici, les biens les plus précieux de la secte dissidente auraient été cachés dans une grotte. Est-ce à Rennes-le-Château ? D’autres penchent pour le trésor des Templiers ; pour un butin de guerre abandonné par les Wisigoths ; pour… Que sais-je encore ! Comme un jeu de piste, le domaine de l’abbé Saunière déroule ses indices. Et ce sont justement ceux-ci qui m’ont frappé, lorsque j’y mis les pieds, au milieu des années 90, comme je l’ai déjà dit : par le plus grand des hasards. Je raconte dans un des épisodes précédents (cf. Le Diable s’est arrêté à Sarraza), que j’avais été envoyé dans la région par la direction d’Hebdo Magazine, pour mener une enquête à la suite d’une idée lancée en conférence par notre collègue Glinglin : soi-disant que des gens vivaient encore comme au Moyen Age au fin fond de la France profonde, avec des jeteurs de sorts, des exorcistes et autres pratiques démoniaques. J’avais commencé mes recherches seul, étant donné que je ne savais pas trop ce que j’allais trouver sur place ; et puis, voyant qu’il y avait des éléments intéressants, notamment avec l’affaire de Sarraza, j’avais demandé, comme cela avait été convenu avec mon rédacteur en chef, d’envoyer un photographe pour illustrer mes propos. En général, l’irrationnel s’illustre assez difficilement, tant dans le domaine du Bien que du Mal. C’est plus facile avec les institutions qui en vivent ! Aussi, quelques photos de l’église où officiait l’abbé Brugey, la croix en fer du XIIIe siècle redressée par le forgeron du village, un portrait de ce dernier et du radiesthésiste Naouri, nous paraissant à tous deux appropriés pour illustrer cette histoire d’exorcisme. Pour le personnage principal, victime d’hallucinations, depuis qu’il s’était livré à un jeu idiot avec une bande de copains, on nous avait signalé un détail curieux de l’église de Rennes-le-Château, qui est à une trentaine de kilomètres de l’endroit où se sont déroulés les faits. A l’entrée du sanctuaire, c’est le démon qui présente l’eau bénite aux fidèles ! Et non les anges, comme le veut la tradition. L’idée de faire poser Jean-Pierre Castagnou devant cette particularité sacrilège, nous avait semblé, à tous les deux, excellente et même, de loin, la meilleure que nous ayons eue depuis longtemps. Le jeune homme ne m’avait-il pas signalé lui-même, qu’il se réveillait de ses cauchemars, sans savoir comment, dans le domaine de l’abbé Saunière, même en présence de ce dernier, en conversation avec lui : un personnage qui était mort, près d’un siècle auparavant ! C’était assez pour nous pousser à nous y rendre sur le champ, afin de juger s’il y avait là de quoi compléter notre reportage. J’ignorais alors totalement tout de l’histoire du curé de Rennes-le-Château. Mais, je me souviens qu’en sortant de la voiture, je fus troublé par certains détails qui s’offrirent immédiatement à mes yeux. Ce qui me frappa d’abord, ce n’est pas tant le presbytère aux allures coquettes de villa bourgeoise d’un temps révolu, comme j’avais pu en voir au Vésinet, du temps où j’y habitais avec Catherine et Benoît, parfaitement déplacée ici, dans ce pays si tranquille que les renards doivent s’y dire bonne nuit à six heures du soir ; que son calvaire de pierre dressé à l’entrée du cimetière. Il ne montre pas un Christ au visage douloureux implorant le ciel, ou serein et penché vers le sol, comme le veut, là encore, la tradition chrétienne. Non ! Le Fils de Dieu sur la croix tourne la tête sur le côté, comme si quelqu’un venait d’attirer son attention, en ces minutes délicates, en criant son nom ou en troublant le silence qui s’impose devant cette scène solennelle, pour regarder par-dessus son épaule. Maladresse du sculpteur, me direz-vous ! Si le regard ne se dirigeait, en traçant une ligne oblique, vers une figure de la Vierge érigée non loin de là. Dans le silence de l’endroit, au milieu de l’hiver, j’éprouvais le sentiment bizarre de déranger une conversation à huis clos. Et puis, il y avait aussi le parvis du sanctuaire. Normalement, toujours exhaussé de quelques marches avant d’accéder à la porte d’entrée. Ici, c’est le contraire : il faut descendre un petit degré pour arriver au portail ; ce qui donne l’impression (mais c’est peut-être le cas !) que l’édifice a été construit sur un terrain enfoncé, un peu en contrebas. Sous le porche en ogive, le visiteur est accueilli par ces mots latins gravés dans la pierre : Terribilis est locus iste… Vous entrez dans un lieu terrible ! J’allais comprendre pourquoi, après avoir poussé la porte de l’église. On ne nous avait pas menti : le bénitier que je trouve en entrant, sur ma gauche- un objet de dimension importante -est bien supporté par un démon grimaçant : Asmodée, à la queue de serpent et aux pieds griffus en forme de pattes d’oie. Celui qui, selon la tradition hébraïque, détrôna Salomon, et que ce dernier vainquit finalement et obligea à construire son temple. Par contre, contrairement à ce qu’on nous avait dit, les anges n’en sont pas absents : au-dessus de la vasque, placée entre ses cornes de bélier, quatre chérubins décomposent le signe de la croix, chacun montrant une étape du geste rituel. Contre un pilier, est appuyée une croix pattée (dont les bras s’écartent aux extrémités pour faire penser à des pattes), mais elle est placée la tête vers le bas, ce qui donne des symboles alpha et oméga inversés. Position pour le moins curieuse pour une croix, de surcroît dans une église ! Au-dessus, couvrant le mur qui fait face à l’autel, une fresque- plutôt un bas-relief peint -, représente le dernier repas de Jésus avec les apôtres : la Cène. Là encore, on a pris quelques libertés avec la tradition : la table est montrée de profil, dans sa longueur, les douze apôtres assis autour de la figure centrale du Christ, Judas se penchant pour l’embrasser… Mais sa bourse, au premier plan du tableau, est anormalement importante : c’est un gros sac bourré de pièces qui gonflent sa toile. De toute évidence, elles dépassent très largement les trente deniers reçus pour prix de la trahison ! Tous les symboles chrétiens me paraissent bouleversés dans cette église, à tel point que je me mets à lire, dans le carrelage noir et blanc du sol, une sorte de chemin qui mènerait de l’autel au diable, ou du diable vers l’autel. Qu’a voulu nous dire ici Bérenger Saunière ? Le Bien et le Mal, Dieu et le Diable, la Vie et la Mort… On est loin d’un trésor caché, ou bien justement devant des indices ? On peut suivre le dessin du carrelage, à l’extérieur de l’édifice, sur les dalles de pierre qui entourent le presbytère, prolongeant ses lignes à travers le jardin, jusqu’au pied de la Tour Magdala, face à la chaîne des Corbières qui barre l’horizon à 180 degrés. Est-ce là que se trouve la clef du mystère, la réponse à la question qui continue de se poser, plus de cent ans après sa mort : d’où venaient les sommes employées par l’abbé Saunière pour se bâtir ce joli domaine ? Plusieurs explications ont été avancées par les personnes qui se sont intéressées à son histoire. Il aurait monté avec son frère (lequel était prêtre, comme lui) un trafic d’honoraires de messes et de recueil de dons, à l’échelle européenne. Comment se fait-il que ces opérations financières n’aient pas souffert alors de la guerre? Les frontières étaient soigneusement verrouillées, tout comme les transferts d’argent. On a également prétendu que, pour obtenir des subsides, l’abbé Saunière s’adressait à des amis puissants, partageant ses opinions politiques, peut-être à des dirigeants de groupes royalistes en relation avec des cours étrangères : ce qui expliquerait ses fréquents déplacements ! On a dit aussi que quelques responsables politiques étaient intéressés à la présence, au fin fond de la France, d’un agent secret qui les tenait au courant de ce qui se tramait dans la région, des menées de la gauche : d’où les journaux que l’abbé recevait régulièrement, les visites de personnalités, etc. Toutes ces théories ne tiennent pas debout. Les fonds alloués à l’abbé Saunière auraient été, d’une part un fait exceptionnel et dont on aurait fini par avoir connaissance, de l’autre par trop démesurés par rapport aux services qu’il pouvait rendre aux intéressés, dans son coin perdu de l’Aude. Non ! Tout cela ne tient pas la route, comme on dit. Surtout, si l’on songe à l’usage de cette manne, qu’une main mystérieuse lui dispensa durant plus de trente ans. S’il s’agissait d’un banal service politique, Bérenger Saunière aurait vécu à Rennes-le-Château comme un bon bourgeois tranquille. Pourquoi ses coups de pied dans le sacré ? Pourquoi le diable sous le bénitier ? La croix à l’envers ? La bourse démesurément grosse de Judas ? La Tour Magdala, au bout d’un plan en échiquier ? Et si véritablement- et comme l’avancent certains –l’abbé avait découvert, en retournant la terre, autre chose qu’un simple trésor ? On se perd ici en conjectures. D’après une vieille tradition, rapportée par les prêtres qui se sont succédés ici avant Saunière, au début de la Révolution, en 1793, la châtelaine du lieu, une certaine comtesse de Blanchefort (dont les ancêtres reposent dans un caveau familial, placé sous l’autel de l’église) aurait fait un bref séjour sur ses terres afin de confier à son curé, l’abbé Bigou, les archives de sa famille qui comptait entre autres un Grand maître de l’Ordre du Temple. Elle lui aurait aussi remis une cassette, contenant des documents de la plus haute importance, qu’elle voulait soustraire aux spoliations révolutionnaires, avant de prendre le chemin de l’émigration. Cassette, qu’il aurait soigneusement enterrée quelque part, dans ou autour de son église ; et comme lui-même avait eu des ennuis plus tard, en tant que prêtre réfractaire, et il avait dû s’enfuir, emportant avec lui son secret. Etait-ce là, la découverte de l’abbé Saunière ? Comme la comtesse de Blanchefort était une intime de la reine Marie-Antoinette, s’agissait-il de papiers concernant l’héritage de la famille royale, sans conteste la plus riche d’Europe en ce temps, et qui allait disparaître dans les mois suivants jusqu’au dernier de ses membres, à l’exception de Madame Royale ? Dans ce cas, une personne autorisée aura pu donner à l’abbé le conseil d’arrêter ses fouilles et de se taire sur ce qu’il avait trouvé. Il aurait alors passé sous silence sa découverte, moyennant finances : ce qui lui aura permis de vivre agréablement et comme il l’entendait… Pour embrouiller un peu plus l’histoire, je vous signale que le précepteur du comte de Chambord, le dernier prétendant légitime au trône de France, celui-là même qui aurait fait partie des hôtes prestigieux de l’abbé Saunière au temps de sa splendeur, s’appelait Hautpoul de Blanchefort. On rejoint alors un autre mystère lié à cette période tumultueuse : le trésor de Marthille. Ce lien, ce n’est pas moi qui l’ait fait, mais un mystérieux correspondant qui me joignait au téléphone, à la suite de la parution dans Hebdo Magazine d’un premier article intitulé « le Mystère de Rennes-le-Château ». Un personnage un peu farfelu, comme toute cette affaire, que je n’ai jamais rencontré, mais que je peux aisément m’imaginer un de ces amateurs de faits étranges, comme il s’en trouvait régulièrement dans la revue Planète, qui sont à l’Histoire, la grande, ce que les histoires d’alcôve sont à la politique, obsédés par le moindre indice, qu’il ait été prouvé ou pas, pouvant induire que le réel est rempli de fissures, et que c’est dans celles-ci qu’il faut chercher la Vérité. Ce sont par exemple des gens qui prétendront aujourd’hui que les attentats du 11 septembre 2001 n’ont pas eu lieu, et comme ils n’iront jamais à New York, ils ont beau jeu de défendre ce point de vue. Marthille, me raconta mon correspondant, une petite localité mosellane à une cinquantaine de kilomètres de Metz, avait défrayé la chronique dans les années 20, suite à la découverte d’un certain Gaston Masculier qui serait tombé par hasard, entre les pages d’un livre de messe caché sous un banc d’église, sur un testament de quatre feuilles, datant apparemment de l’époque de la Révolution, et dont la dernière était écrite avec du sang. L’auteur de cette effusion d’hémoglobine y exprimait ses dernières volontés, peu avant son exécution. Chose curieuse, de nombreux passages du manuscrit avaient été remplacés par des chiffres, qu’on devait identifier comme étant le code secret des Bourbon-Condé. De là à supposer que Marthille était l’un des trois lieux, où cette puissante famille avait caché une partie de ses biens, des biens considérables, au moment de quitter la France… D’autant plus que leur héritier de droit n’était autre que le duc d’Enghien, exilé à Ettenheim (dans le duché de Bade) où Bonaparte le fit enlever sous l’accusation de complot, pour le faire exécuter dans les fossés de Vincennes. Le comte de Chambord avait-il connaissance d’une quelconque relation entre le fief des Blanchefort et la fortune de sa famille ? Dans ce cas, m’assurait mon informateur, il devait également savoir que le duc d’Enghien avait laissé un testament, où il désignait comme légataires de sa fortune sa femme et sa fille en stipulant cependant que, si sa descendance venait à s’éteindre, il la laissait à l’Eglise. Est-ce là ce qui incita les autorités ecclésiastiques à entrer dans la chasse au trésor de Rennes-le-Château ? En juin 2001, mon ami Jean-François Lhuillier, sept ans chez les jésuites et trente-deux dans les paras, devenu- par je ne sais quelle opération du Saint-Esprit - le maire de cette petite localité, m’appelait à mon bureau pour me confier que le 14 du mois en cours, une équipe de scientifiques américains, des gens des plus sérieux commandités par la Fondation John Merril, allait procéder à des recherches approfondies dans l’ancienne propriété de l’abbé Saunière. Je me renseignais aussitôt… Basée dans le Sud de la Californie, à Long Beach où elle travaillait sous la direction du docteur Eisenmann, professeur de la California State University, la Fondation John Merril était spécialisée dans l’archéologie chrétienne. Elle avait notamment avancé des recherches sur la bibliothèque copte découverte en 1945 à Nag Hammadi (Haute-Egypte), contenant entre autres une série de manuscrits du IVe siècle qui révèleraient, aux dires de certains, un secret terrible pour l’Eglise et qu’elle aurait jusqu’ici tenu caché. L’auteur du best-seller Da Vinci Code se serait largement servi de ces assertions pour construire son intrigue… Quel rapport avec Rennes-le-Château ? Pourquoi cette soudaine curiosité scientifique autour du trésor de l’abbé Saunière? Simplement qu’un citoyen américain, d’origine française, plus exactement natif de ce coin de l’Aude, un certain Jean-Louis Génibrel, résidant à Long Beach (ce qui explique peut-être comment il est entré en contact avec la John Merril Foundation), aurait affirmé devant notaire que son arrière-grand-oncle avait jadis aidé l’abbé Saunière à enfouir « sous la pierre de coin de la Tour Magdala, en Sion (terme ésotérique : c'est-à-dire sous l’angle nord-ouest) une boîte et d’autres objets qui étaient de la haute importance pour l’histoire du christianisme ». Bigodet ayant pris quelques jours de vacances, c’est Frog en personne, le bras droit de notre directeur général, qui décidait que je repartais à Rennes-le-Château pour y compléter mon enquête. Sur place, je découvre que l’équipe scientifique américaine en question est en fait composée de trois docteurs en théologie, travaillant pour le compte d’une société de communication italienne, basée à Milan, la Robadoba, laquelle remplit régulièrement des missions pour le Vatican. Au cours d’un déjeuner un peu trop arrosé, par les soins de mon ami le maire (un amateur de jolies femmes et de bonnes bouteilles), le Dr.Tosio, une italienne débordante de tempérament, me confie à l’écart de ses deux collègues : « nous sommes ici pour récupérer tout document compromettant que nous pourrions trouver»… Compromettant pour qui ? A tort ou à raison, je livrais cette information dans mon article. Quel type de document compromettant, le Vatican aurait-il eu tout intérêt à faire disparaître par les soins de cette équipe italo-américaine ? C’est la question que m’ont posée immédiatement des lecteurs de mon article. Quelques jours plus tard, un appel téléphonique (décidément, il y a beaucoup de mystères et d’appels téléphoniques d’inconnus dans cette histoire) m’ouvrait une piste nouvelle. Mon correspondant, qui se présentait comme faisant partie du CRRC (le Centre de Recherches sur Rennes-le-Château ), me communiquait sous couvert de l’anonymat les informations suivantes : Un groupe de membres haut placés du clergé aurait été au courant de l’existence d’un secret qui déstabiliserait l’Eglise. Saunière l’aurait découvert dans les papiers qui avaient été confiés à son prédécesseur, l’abbé Antoine Bigou, par la comtesse de Blanchefort. C’est pour cette raison, qu’on aurait acheté son silence. Ce secret, en gros, pour résumer les éléments que mon interlocuteur m’exposait sans précautions, en me menaçant de connaître le même sort que l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo (lequel aurait été au courant) ou le président John Kennedy (qui savait aussi) à Dallas, en moins spectaculaire toutefois : ce serait la présence, dans les environs de Rennes-le-Château, d’un sanctuaire bâti aux premiers temps de notre ère sur le modèle du temple de Jérusalem, où seraient conservées des preuves qui remettraient en question la mort du Christ sur le mont Golgotha. Je cite mon correspondant : « Ce lieu, connu et vénéré par les Cathares, nous savons comment nous y rendre et nous sommes prêts (les membres du mystérieux Centre de Recherches sur Rennes-le-Château ), à vous y conduire, si vous acceptez de collaborer avec nous. Il vous apportera la preuve que Jésus n’est pas mort sur la croix, mais qu’il faisait partie de la suite du roi Hérode lorsqu’il s’arrêta à Rennes, sur la route de l’exil qui devait le conduire en Espagne ». Pour information, en ce début d’été 2001, le roman Da Vinci Code n’avait pas encore été publié. Il ne devait paraître que deux ans plus tard. Le dernier point, dans les déclarations farfelues de mon correspondant, peut à la rigueur se défendre. Situé sur la Via Domitia, qu’on a appelé « la Narbonnaise » parce qu’elle reliait cette province gallo-romaine à Rome, l’antique Rhedae (nom latin de Rennes) était une étape importante et Hérode Antipas, qui a pu l’emprunter en se rendant vers le lieu d’exil que lui assignait César, a pu aussi s’arrêter en cet endroit. L’exil d’Hérode et la route qu’il a empruntée sont des faits historiquement prouvés. La tradition chrétienne affirmant pour sa part que Marie-la-Pécheresse faisait partie de sa suite, et la faisant mourir en Provence, à Saint-Maximin, où son tombeau donna lieu à la fondation d’un monastère et une basilique, dans laquelle était conservée autrefois la Sainte-Huile dont on se servait pour oindre les rois de France, au moment de leur sacre à Reims. Pour la présence d’un certain Jésus dans cette suite royale qui se rendait en Espagne, la preuve est plus difficile à établir. Je glisse sur le sanctuaire construit sur le plan du Temple de Salomon à Jérusalem, dont il n’existe à ce jour aucun vestige dans la région ; si ce n’est un tombeau d’origine antique (les Romains enterraient leurs morts illustres le long des voies très fréquentées de l’empire) qui aurait été visible jusqu’à la fin du XIXe siècle, avant qu’on ne l’ait mystérieusement fait disparaître. Il en existerait même une photographie. D’après une tradition ésotérique qui trouve encore des défenseurs dans la région (mon interlocuteur en est l’exemple!), ce monument aurait servi de modèle au peintre Nicolas Poussin, dans son tableau Les Bergers d’Arcadie. Qui était enseveli sous ce bloc de pierre portant gravée la célèbre formule eschatologique Et in Arcadia ego (car je suis en Arcadie) ? Laquelle inscription, comme tout ce tableau en général, est une énigme pour les historiens d’art, une sorte de rébus (depuis sa composition jusqu’aux aux éléments qu’il montre) qu’ils n’ont pas encore réussi à percer. Une thèse relativement récente, avancée par un groupe qui voudrait voir réhabiliter le personnage de Judas, propose une autre piste qui mènerait, elle aussi, à Rennes-le-Château. Elle prend pour appui le texte d’un évangile découvert au milieu des manuscrits de la bibliothèque gnostique de Nag Hammadi (ces mêmes manuscrits sur lesquels la Fondation John Merril aurait travaillé), pour avancer que le disciple qui aurait vendu Jésus serait l’apôtre Thomas. Or, ce dernier n’apparaît dans l’Evangile de Saint-Jean qu’après la crucifixion, en remplacement de Judas (qui s’est pendu pour expier sa trahison, comme le veut la tradition), comme pour « sauver » le nombre de douze apôtres, après la défection de l’un d’entre eux. Le rédacteur de l’évangile apocryphe de Nag Hammadi va même plus loin, en désignant cet apôtre de la dernière heure sous le double nom de Judas Thomas ou Judas Thomas Didyme (c'est-à-dire le jumeau). De qui, ce personnage aurait-il été le double ? Le mystérieux représentant, du non moins mystérieux Centre de Recherches sur Rennes-le-Château, que j’avais au bout du fil, m’affirme que l’abbé Saunière connaissait l’identité de ce personnage ; et qu’il aurait montré qu’il savait le secret, en semant de pistes son domaine. Et, comme sous l’effet d’un appel d’air dans un siphon, tout se précipite dans le trou Rennes-le-Château : le Judas qui n’aurait pas trahi, le Christ qui ne meurt pas sur la croix mais poursuit son chemin en compagnie de Marie-la-Pécheresse (on ne nous dit pas s’ils se marièrent et vécurent dans la région entourés d’une nombreuse progéniture), le mystère des Templiers, la découverte de l’Amérique, la Révolution Française, la Guerre de 14-18, l’assassinat de Kennedy, la destruction des Twin Towers dans l’une desquelles la Fondation John Merril avait ses bureaux (je ne l’invente pas !)… Selon le principe des taches de Rorschach où chacun y voit ce qu’il veut voir ! Si l’on voulait chercher un élément synthétique dans ce magma, on le trouverait dans le site. Depuis des temps immémoriaux, Rennes-le-Château est un lieu d’histoire. Comme il est écrit sur le portail d’entrée de l’église : Terribilis est locus iste. Ce qui ne veut pas dire qu’on se trouve devant un lieu terrible, mais respectable, vénérable… Le mot latin Terribilis est à prendre dans ce sens (Voir dictionnaire Gaffiot). Des clichés aériens ont révélé de nombreuses traces d’habitations sur le plateau et tout autour du village, probablement sous ses maisons aussi. Le petit musée d’archéologie, sans doute commencé avec les découvertes que l’abbé Saunière ramenait de ses fouilles, expose de nombreux fragments de céramiques datant du Ve siècle avant notre ère, essentiellement des pièces d’origine grecques… Ce qui parle pour l’existence ici d’un centre urbain. Des monnaies gauloises et celtes, découvertes également en grande quantité, témoignent de la présence d’un site plus ancien que Bibracte, et qui servit de base à une garnison romaine ; si l’on en croit l’extension des murs de l’oppidum autour de l’éperon rocheux de Rennes-le-Château. L’endroit devait être un avant-poste important du monde romain, un lieu d’échange d’hommes, de bêtes (des bestiaux, mais aussi des chevaux ramenés de Bétique, qu’on rassemblait-là en troupeaux), d’outils, d’armes, mais aussi de connaissances. L’histoire du trésor de l’abbé Saunière est-elle l’écho de tout cela ? Ce serait pousser très loin la théorie qu’il existe une mémoire collective. Comme je vous disais : on ne trouve que des folies dans cette affaire. Je signalerais pour finir que les recherches échographiques pratiquées durant l’été 2001 par les membres de la Fondation John Merril, ont signalé la présence d’une cavité à deux mètres de profondeur sous la Tour Magdala. On a pensé d’abord qu’il s’agissait d’un escalier conduisant vers une ancienne crypte. Les fouilles qui ont été conduites depuis n’ont rien donné. En ce qui concerne le coffret enterré en Sion sous la Tour Magdala, par l’arrière-grand-oncle de Monsieur Génibrel, de Long Beach : l’échographie, toujours, a détecté, à quatre mètres de profondeur, sous la pierre d’angle nord-ouest, un coffret métallique d’environ 90 cm sur 103. La DRAC n’ayant pas accordé l’autorisation de creuser, on ne savait pas, jusqu’à peu, ce qu’il contenait sinon, par le moyen des rayons gamma, qu’il n’y avait pas de métal à l’intérieur. Aujourd’hui, on sait qu’il s’agit d’actes notariés concernant la famille de Blanchefort, probablement ceux que la comtesse avait confiés à l’abbé Bigou, en 1793. Ni trésor, ni documents extraordinaires… Le Mystère de l’abbé Saunière n’a toujours pas été élucidé.
